Le magazine des livres



Pourquoi relire Bonjour tristesse de Françoise Sagan ?

C'est en 1954 que Bonjour tristesse est publié pour la première fois chez Julliard. Neuf années seulement séparent la France de la guerre. C'est une France qui se reconstruit encore. Alors, au même moment, une petite Françoise se plaît à peindre nonchalamment de longues heures de détente et d'ennui au bord de la plage, une petite jeunesse solitaire rechignant à travailler, quand ce verbe flambe sur toutes les lèvres.

Bonjour tristesse, c'est l'histoire d'une famille disloquée – une jeune femme de dix-sept ans et son père, veuf, en vacances dans un cadre paradisiaque, au bord de la Méditerranée, à l'époque où ses plages sont encore désertes, où l'industrie et l'immobilier n'ont pas encore érigé leurs parks à touristes.  Ils sont là, assurés de leur bon plaisir, le père avec sa jeune maîtresse, la fille avec son flirt errant dans la pinède. C'est là qu'invervient Anne. Elle, le personnage dont le caractère est aux antipodes de leur manière de vivre, faite d'ordre, de raison, d'intelligence et de beauté, va bien malgré elle entrer dans une drôle de valse, orchestrée par la jeune fille.

Cette dernière, piquée que son père préfère le charme de cette femme morale à celui d'une jeune bécasse la laissant à ses affaires, invente alors une machination puérile et vile. S'attaquant à une proie si élégante, séduisante, hautaine et si sûre d'elle mais si dupe, tant qu'elle dira : « Ma pauvre petite fille, (...). Ma pauvre petite Cécile, c'est un peu ma faute, je n'aurais peut-être pas dû être si intransigeante... Je n'aurais pas voulu vous faire de peine, le croyez-vous ? » (p. 95). Pauvre femme, dupe de la supercherie, qui se repend de remords auprès de son véritable bourreau.

Cécile justement, elle qui ne met aucune distance avec elle-même, perdue qu'elle est dans son raisonnement puéril, entre haine et passion dévorante. On ne sait si son caprice est sensé, ou si c'est au contraire l'autorité d'Anne qui est nécessaire. Cécile, un être de l'instant, qui dit tantôt « Je ne voulais pas l'épouser. Je ne voulais épouser personne, j'étais fatiguée » (p.89), tantôt « Je ne sais si c'était de l'amour que j'avais pour lui en ce moment – j'ai toujours été inconstante et je ne tiens pas à me croire autre que je ne suis – mais en ce moment je l'aimais plus que moi-même, j'aurais donné ma vie pour lui. » (P. 102). C'est elle Cécile (ou Sagan ?) l'inconstance même, le moment, lui seul. Etre de l'instant incapable de songer à l'avenir et plus encore aux conséquences.

Mais dans cette ronde de l'amour et ces jeux sans hasards, les adultes ne sont-ils pas plus enfants surtout ? Qui mieux que le père, complice plus que paternel, coquin fricotin plus que modèle, illustre cette danse de l'insouciance, passant de l'une à l'autre amante selon que son désir grandit dès qu'il aperçoit ce dont il est soudain dépossédé ? Dans son roman, Sagan enrôle donc le bon jugement et la morale, les anéantit peu à peu et jusqu'à les faire disparaître avec le personnage qui les représente le plus. Et l'ado de pleurer son inconséquence, ou plutôt la perte d'un jouet difficile à manier, et donc le plus intéressant de tous ?

Un premier roman qui avait tout pour agacer si l'on en juge l'héroïne, ado à l'heure de ses premiers flirts et de son dépucelage, désordonnée, désobéissante, fénéante. Un père irresponsable, des femmes libres, les premiers plaisirs, la nonchalance.. autant d'ingrédients, en somme, pour déplaire à cette France en reconstruction, lavée de la guerre – dont on ne parle pas, de ses fautes, et bien pensante. Qu'il arrivait à point finalement ce petit Sagan ! Car n'arrive jamais plus à point que ce qui dérange et désordonne le mieux, bouscule et émoustille ! Il était donc à la mode et le premier à la lancer. La France avait besoin de liberté, mais trop frileuse pour se l'avouer, s'enfermait dans un nouvel ordre. Qu'à cela ne tienne, Sagan, et sa patte fine de chatte a su en découdre avec cette nouvelle prison.
Peut-être faudrait-il aujourd'hui faire lire Bonjour tristesse, histoire de se redonner un peu d'ailes, et d'aises.

(c) Léthée Hurtebise - Article paru dans le Magazine des livres du mois de novembre.

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Du bonheur de la joie d'être heureux,
de Pascal Fioretto


    Aimée a 30 ans. Comme toutes les femmes de cet âge, elle est à la recherche du bonheur. Elle se met donc en quête de celui-ci par tous les moyens possibles. Adepte de Psychoplus, elle rencontre Allen Kar (Allan Kardec ?), Jack Slalomé (facile celui-la), Boris Cyrulgnik (ah ben bravo), un gourou de la chientologie... et se fie par dessus le marché à une collègue qui ne vit que par la numérologie ! Elle suit bientôt les conseils de tout ce beau petit monde d'urlu-berlus et finit par faire une dépression.. hors du commun !
    Convaincue que son bonheur passe par une rupture avec son compagnon si compréhensif, doux et attentionné, elle se retrouve seule, selon son désir, sachant pourtant que le bonheur passe par une vie harmonieuse à deux. Dans l'histoire, c'est l'histoire d'une femme qui se plante. Dans l'absolu, il s'agit bien sûr d'un roman pastiche par lequel l'auteur punaise et caricature tout ce qu'il y a déjà de plus caricatural/caricaturable dans notre petit monde.
    Vous l'aurez compris, ce livre se place dans le sillage de Et si c'était niais ? Ou l'auteur s'amusait déjà, et fort bien, avec les auteurs les plus en vue de la scène littéraire. C'est plaisant, bien qu'un peu lourd parfois. On ne peut s'empêcher de se demander quand l'auteur écrira vraiment une fiction pour laquelle il n'aura rien puisé, rien grisé, mais tout inventé. Se moquer des autres c'est bien, et ça fait rire tout le monde. Mais pour combien de temps ?

© Léthée Hurtebise pour le magazine des livres n°13




Pourquoi lire Sylvie Testud ?

Quand on est actrice, pourquoi vouloir être écrivain aussi ? Pour quelle raison un acteur, une actrice, qui incarne tant de rôles et de personnages voudrait-il écrire de ces petites histoires qu'on emporte aussi bien sur la plage, dans son lit, que dans le métro ? Quels personnages et caractère pourrait bien inventer une actrice qui en crée déjà tant à l'écran ? Y a-t-il, enfin, un quelconque intérêt littéraire dans les livres de Sylvie Testud ? Et bien en fait... pas tellement. Cependant, elle a ce don extraordinaire de vous donner du plaisir par de petits récits, autant que lorsqu'elle joue l'une des soeurs Papin, Sagan, ou Amélie-San. Alors que donne-t-elle ? Et bien elle se donne elle-même.

Là est en effet tout ce qu'il y a de plus attachant, hilarant chez Sylvie Testud l'écrivaine. Dans ses petits livres (dévorés très vite car peu épais, et rassemblant de petites histoires courtes), elle se raconte telle qu'elle est, elle, Sylvie, derrière la caméra. Chez elle, avec son chien Tiago, qui ne semble être né que pour lui rendre la vie impossible ; elle en train de décapiter sauvagement au sabre un pauvre ficus qui n'a rien fait ; elle pendant une scène d'amour tournée pour le cinéma ; elle dans la salle de maquillage... Rien qu'elle, et toujours elle. C'est ce qui est ennivrant dans le fond car, Testud jouant toutes les femmes, n'écrit que Sylvie dans son banal quotidien.

Elle semble écrire avant tout pour se retrouver, et surtout pour dire ce que Sylvie ressent vraiment lorsque Testud fait semblant. Ainsi, la fabuleuse scène de la pluie était en fait un calvère pour les acteurs, le métier d'acteur peut être parfois dangereux, difficile. Les césars, elle n'en retient qu'une paire de chaussures douloureuse, une grande fatigue et une coiffure, une robe et des bijoux qui ne lui appartiennent pas.

Surtout, si l'on devait lire Testud, ce serait pour le plaisir de la retrouver clown telle qu'elle peut l'être vraiment (voir Stupeur et Tremblements). Dans une narration pleine d'auto-dérision, elle s'amuse à nous écrire les films qu'elle peut se faire au quotidien : Sylvie la trouillarde, la parano, l'hypocondriaque, la paniquée, la dormeuse. Il y a donc un intérêt à lire Il n'y a pas d'étoiles ce soir, Le ciel t'aidera, et Gamines : c'est celui d'y retrouver cette petite dame qui sait si bien se cacher, et qui est encore plus touchante et rigolote qu'on le pressentait en la voyant dans la salle obscure, et sur le petit écran.

© Léthée Hurtebise pour le Magazine des livres n° 12 paru le 24 septembre 2008

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Le passage de la nuit, de Haruki Murakami



Tokyo. Le Denny's. Une jeune fille, Mari, est plongée dans la lecture d'un livre. Au même moment, sa soeur Eri, est plongée dans un sommeil dont elle ne semble pas vouloir revenir. Un homme tabasse une prostituée. Un groupe s'adonne à une répétition de jazz, dans un sous-sol non loin de là. C'est la nuit, et pourtant à Tokyo, dans ce quartier, entre le dernier et le premier train, il ne pourrait y avoir plus de vie. Les uns vont se croiser, s'apprécier, se promettre d'autres rencontres, se promettrent de ne plus se voir, espérer ne plus s'approcher. Tous en tout cas s'observent, comme des chats dont l'oeil se fait plus sûr à la tombée du jour, dans la nuit noire. Les chats d'ailleurs, ne sont pas loin. Tapis dans un square, à quelques centaines de mètres, ils attendent un morceau de thon comme du pain béni. 
De cette lecture du Passage de la nuit, on peut retenir une intensité hors du commun. Quelques épisodes laissent entrevoir un brin de fantastique, tels ces miroirs qui retiennent les images, la télévision qui se transforme en passage, elle aussi. En somme, tout le monde est de passage, dans cette immobilité contrainte par les horaires de train, ou par un chagrin, une envie de plaisir, un travail, une échappée. A moins que le véritable passant soit ce personnage que Murakami nous invite à incarner ? La tension monte, et pourtant, tout passe ainsi, comme un pas feutré dans la nuit... jusqu'au levé du jour.

(c) Léthée Hurtebise pour Le Magazine des Livres n° 12 paru le 24 septembre 2008

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Dans la main du diable, de Anne-Marie Garat

Le roman de Anne-Marie Garat, Dans la main du diable, débute à l'automne 1913. Alors qu'elles n'ont plus de nouvelles d'Endre depuis cinq années, Gabrielle (sa cousine) et Agota (sa mère) sont convoquées au ministère de la guerre, afin pensent-elles, d'apprendre une mauvaise nouvelle au sujet du disparu. Il est en effet décédé dans la jungle Birmane lors d'une expédition dont elles ne connaissent ni l'enjeu ni le contexte. De cette perte, le ministère les dédommage simplement d'une malle qu'elles ne reconnaissent pas comme le bien d'Endre. Gabrielle va alors commencer une enquête la mort de son tendre cousin, avec lequel elle s'était plus ou moins fiancée.



Nous sommes donc à la veille de la grande guerre, et la France n'a pas encore oublié la précédente, qui n'a profité qu'aux grands industriels. C'est l'heure des découvertes scientifiques, de la conquête de l'ouest, des négociations sociales et du communisme rouge, de l'internement de Camille Claudel, et des premières scènes d'extérieur  au cinéma. La richesse de tous ces détails et faits historiques montre tout le soin et l'investissement d'Anne-Marie Garat en amont-même de son écriture. L'intrigue est très lente à se développer, presque pauvre en rebondissements, et le temps écoulé de la première à la dernière page ne représente qu'une année. L'auteur prend donc tout son temps et s'applique, phrase après phrase, dans cette écriture classique et remarquable, à peindre les lieux et les figures : « Pierre considérait sa tête blanche, à la barbe et aux cheveux soyeux comme duvet de cygne, son front nu et la netteté de ses traits, l'énergique dessin de sa mâchoire carnassière, le nez fort et les grandes joues massives (...) ». Non, la dame  n'est pas avare d'adjectifs, et ils sont savamment choisis. C'est tout cela au premier abord qui rend Dans la main du diable agréable et passionnant, comme les beaux romans feuilleton d'autrefois.

Cependant, le plaisir de lire n'est rien sans la rencontre. Anne-Marie Garat nous présente donc une panoplie entière de personnages. Parmi eux Gabrielle bien sûr, entêtée et  naïve, emportée et trop jeune pour aimer sans se brûler. Dora ensuite, la lesbienne qui ne se cache pas mais se dévoile parfois toute autre. Agota et Renée, Pauline, Millie et surtout... Madame Mathilde. A la tête d'une famille d'industriels très en vue, cette dernière est une grande bourgeoise qui ne s'en laisse pas conter, « un homme en corset ». Les femmes ne sont bien entendu pas sans hommes, mais sont largement représentées dans le roman. Plus encore, ce sont elles qui sauvent, gèrent, calfeutrent ou  éclatent, assassinent ou exigent, elles qui sont à la tête de la quête, de l'industrie, de la famille... Sans aucun doute, Dans la main du diable est à la fois un roman féministe et féminin. Les hommes y désertent leur famille et leurs responsabilités. Soit ils ont soif de pouvoir, de femmes, de guerre, de fortune, d'aisance, de collection, d'exil, de voyage, de prestige, de rêves ; soit ils sont insaisissables, morts, absents. Ils sont épris d'ambitions malsaines et destructrices quand les femmes rêvent d'un présent débarrassé d'ennuis, à tous les sens du terme.
Entre ces femmes à fort caractère et ces hommes courant vers la guerre sans le savoir, il y a tout un tas d'autres personnages, qu'on appelle ordinairement « secondaires ». Chez Anne-Marie Garat cependant, aucun personnage ne peut être qualifié ainsi. Tous subissent ou infligent quelque chose. Ils sont pourtant nombreux, de la grande famille bourgeoise à la petite famille d'immigrés hongrois en passant par les domestiques, les autorités, les savants, et même.. les animaux, qui montreront le chemin du replis. Rien n'est anodin et chacun mérite son heure de gloire romanesque : même le bol.
Alors il y a l'Histoire bien sûr, que l'auteur n'oublie jamais dans la romance que vivent ses personnages. Tout le monde appartient à cette société en mutation, courant vers la Grande Guerre. Chacun parle de ses petits ennuis à son prochain, qui n'écoute que d'une oreille parce que lui-même est trop tourmenté par ses propres problèmes.
Là encore, aucune histoire n'est anodine ou secondaire. C'est une des leçons que semble nous donner le roman, « le bonheur privé » « le sens qu'il donne à nos vies, si négligeable au regard de l'Histoire... » (p. 1216). Chacun vit ses propres inquiétudes sans recul ni objectivité. L'histoire personnelle est toute entière enfermée dans une subjectivité intense, effaçant les alentours sans ménagement. Ainsi, le souvenir de la mère d'un professeur éminent pleurant autrefois la disparition d'une petite boîte en onyx, au moment même où Victor Hugo est condamné à l'exil...
Il en va de même pour cette quête amoureuse, cette quête de vérité après laquelle court Gabrielle. Aveuglée par le souvenir qui idéalise, elle court après un secret qui pourrait bien risquer de tout anéantir s'il est dévoilé. Le lecteur la sait folle de farfouiller à tort pour une histoire de coeur dans des affaires mêlant complots et intérêts économico-politiques.
Le livre de Anne-Marie Garat raconte avec une grande justesse ce qu'est cet aveuglement : il émane de tous ses personnages. Chacun se perd en se cherchant, et trouve parfois en fuyant. Les quêtes se rejoignent peu à peu, dans ce labyrinthe où l'oubli se manifeste à qui n'en veut pas, et se cache à qui le convoite.
Ainsi, Anne-Marie Garat élabore lentement ce long roman feuilleton, retranscrivant de façon très juste le cheminement de pensée de chacun, décortiquant les rouages de leur réflexion.
Ils n'ont qu'un seul point commun qui avance masqué, sans qu'aucun d'entre eux ne sâche ou veuille y croire, et c'est évidemment l'Histoire. L'Histoire de cette guerre à laquelle personne n'échappe, et qui met tout le monde sur un même pied d'égalité. La suite est d'ores et déjà parue cette année chez Acte Sud : L'enfant des ténèbres.

(c) Léthée Hurtebise - Article paru dans le Magazine des livres n°12 du mois de septembre

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Elle s'appelait Sarah, de Tatiana de Rosnay

La nuit du 16 juillet 1942, une petite fille fait partie, avec son père et sa mère, des nombreux juifs qui furent raflés, puis séquestrés pendant des jours au Vélodrome d'Hiver, en plein coeur de Paris, avant d'être déportés vers Auschwitz afin d'y être gazés. La petite fille ne pense qu'à une seule chose : retourner à l'appartement de ses parents, coûte que coûte, afin d'en libérer son petit frère Michel, âgé de quatre ans, et enfermé dans le placard transformé en cachette.
Soixante ans plus tard, Julia Jarmond est chargée par Joshua, son patron, d'écrire un article qui sortira à l'occasion du Soixantième anniversaire de la nuit du Vel d'Hiv.
Julia enquête alors sur cette nuit, et sur cet événement d'une empleur incroyable, que pourtant ces français n'osent pas évoquer, et souhaitent semble-t-il oublier à tout prix. L'américaine vit depuis plus de vingt ans à Paris, et jamais elle n'a eu l'occasion d'en apprendre davantage sur cet événement qui suscite tant de réaction différentes : il fait pâlir de honte le peuple français lorsqu'il se souvient, blêmir d'horreur ceux qui n'étaient pas au courant.
Rien ne lit la petite fille juive, Sarah, et l'américaine d'allure sportive, portant bien ses 45 ans. Pourtant, la commémoration de l'événement, la curiosité qu'il va susciter chez Julia vont donner naissance à une investigation remplie d'émotion, qui changera la vie de la journaliste, et celle de bien d'autres personnes.
    Dans ce livre, rien n'accuse ni ne revendique : pourtant, on ne peut s'empêcher de ressentir une terrible impuissance, mêlée de honte, à l'unisson de ce personnage qui découvre que la France, et sa police, ont participé sous le Régime de Vichy à la grande rafle du Vel d'Hiv. Cet ouvrage ne prétend pas être un travail d'historien, comme rappelé en introduction, et pourtant, il nous rapproche tellement de cette terrible histoire longtemps tue, qu'il serait impossible après sa lecture d'oublier ce passage honteux de notre frise chronologique. Impossible également, en faisant ce constat, de se demander au passage si faire de notre histoire un roman n'est pas le meilleur moyen de convoquer les mémoires, de les rappeler à l'ordre.
Lorsque l'auteur raconte la rafle, dans un point de vue omniscient implacable, cru et parfois tellement proche pourtant de ce que ressent cette petite fille qui deviendra adulte en une nuit, on s'interroge aussi sur ce que peut devenir un pays après un tel moment. Au coeur de cette nuit, rien ne laissait présager la fin de la guerre, la fin de l'occupation, et l'avortement du nazisme français. Elle s'appelait Sarah nous plonge avec tellement de talent au coeur de l'événement qu'aucune issue ne paraît possible, et qu'aucun lien ne peut être fait entre ce pays contaminé par la guerre, la Shoah, les massacres et surtout la lâcheté grandissante et le pays qui en ressortira plus tard, visiblement lavé de toute culpabilité. Terrible phrase que celle d'un des personnages, page 196 : « Mon dieu, que devient ce pays ? ».
    La journaliste, convaincue de l'horreur persistante de cette amnésie française, s'affaire à récolter des témoignages, et se heurte à un destin particulier, celui de Sarah.  Elle va s'acharner à son devoir de mémoire, personnellement d'abord, puis en s'imiscant dans la vie de deux familles, malgré ce qu'interdit le bon sens à la française, qui commande plutôt de se taire.
Ce livre nous entraîne dans ce travail donc, nous rappelle à nous lecteur, avec cette technique très habile qui consiste à faire d'un personnage tragique et attachant la clé de l'Histoire avec un grand H, c'est à dire, la clé de notre curiosité. Poursuivant sans relâche un destin qui lui était inconnu jusqu'alors, Julia fera de sa quête une passion folle où la femme recherchée deviendra p
eu à peu son idole, son héroïne, puis la nôtre.
Est-il opportun de réveiller les mémoires ? D'éveiller les consciences ? De réparer les trous ? De colmater les manques ? Toujours, on se pose la question, car s'affranchir d'un passé ne se fait jamais autrement que dans la douleur. L'oubli est moins douloureux que la mémoire. Parler du passé, c'est parfois le faire revivre et le rendre si vivant qu'il engage vers cette ultime question : aidera-t-il l'avenir ?

© Léthée Hurtebise pour le Magazine des livres n°12 paru le 24 septembre 2008

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La saison de mon contentement, de Pierrette Fleutiaux

   Presque un an après les élections présidentielles, Pierrette Fleutiaux publie un essai, sous forme de petits récits, consacré à la manière dont elle a vécu l'événement, de la campagne à l'après élections.
    Cette épisode de sa vie, elle le nomme joliment « La saison de mon contentement ». Car ce n'est pas une simple période, un banal passage. On devine rapidement que le point de départ de cet état, puis des réflexions qui vont suivre, c'est la présence d'une femme dans la compétition pour le plus haut poste de l'Etat. Or tout ce que fait cette femme est discrédité aux yeux de certains, voir disqualifié d'avance aux dires de certaines : ses tailleurs sont trop ceci ou trop cela, sa voix chevrotante, son maquillage, ses jambes (trop belles pour celles qui la détestent). Au fond, a-t-on pensé à critiquer la chemise de Sarkozy ? Les chaussures de Besancenot ? La cravate de Le Pen ? Sans doute les aurait-on trouvées normales, car tellement appropriées à l'idée du costume que l'on imagine pour un personnage politique de haute stature. Et pour cause : Ségolène Royal est une femme, elle !
    Pierrette Fleutiaux part donc de ce symbole qu'elle représente : la possibilité d'une femme présidente de la république. L'important n'est pas qu'il s'agisse de Ségolène ou Georgette, ce n'est pas tant la candidate, ou ce qu'elle représente en tant que politicienne, mais qu'elle incarne, elle, en tant que femme.
    Alors bien sûr, il s'agit d'un essai tout entier tourné vers la féminité et la manière elle est perçue, vécue à travers les époques qu'a traversées l'auteur, née en 1941. C'est aussi un roman féministe, imprégné donc d'un certain esprit de contestation. Pierrette Fleutiaux, au travers de petits événements de la vie quotidienne comme de grands événements politiques, et socio-culturels, pointe ce qui agace singulièrement les femmes : leur sexe porte une charge négative, c'est celui qu'on juge et qu'on se permet de juger injustement parce qu'on est dans une société d'hommes, encore aujourd'hui... Alors on sent bien qu'il ne faut pas grand chose pour titiller la colère des femmes, et qu'un petit rien peut s'étoffer en grand « ras le sac à main ». Cependant, l'auteur est si attachée au vocabulaire utilisé, de la manière la plus juste, et à une réflexion auto-critique et tournée vers l'objectivité, qu'il est difficile de ne pas comprendre, puis accepter tous ses arguments. Ce qui domine dans le discours, c'est ici une « susceptibilité utile », et plus que jamais nécessaire.
    Pointant tantôt certains articles du code civil en vigueur en 1940 : « article 213 : Le mari doit protection à la femme, la femme obéissance à son mari. », tantôt énumérant l'intérieur du sac des femmes, Pierrette Fleutiaux nous emmène dans ses pensées, dans son « bric-à-brac » tantôt happée par des détours, des parenthèses, des souvenirs, mais vite rattrapée par une interrogation multiple : pourquoi ce souvenir ? Quelle en est la signification ? Avec le recul, et ce temps qui sépare le souvenir du présent, que peut-on déduire ou comprendre ?
    En somme, elle raconte à la manière d'une femme, en suivant ce qui lui passe par la tête, mais toujours en s'interrogeant elle-même sur sa démarche, et avouant même parfois avoir confié ses écritures à la relecture de certains amis. Rien dans ce texte ne se veut sentencieux, surtout pas, mais au contraire toujours tourné vers la réflexion sensible, tirant vers une plus grande compréhension de la place accordée à la femme de nos jours, et la place qu'elle ose ou n'ose s'octroyer, traquant les fausses évidences et les clichés sournois. L'auteur malmène les généralités tant dans la bouche des autres que dans la sienne, se reprenant aussi sévèrement qu'autrui.
    Avec une grande clarté, Pierrette Fleutiaux se lance et nous entraîne dans une investigation à tâtons, explorant toutes les possibilités de réflexion, tous les thèmes qui pourraient aider à comprendre sa manière de vivre la campagne, la manière dont les femmes et la nation ont pu ou dû la vivre, et au bout du compte, on comprend l'enjeu majeur : tenter d'approcher au plus près la signification et l'enjeu de l'ascension d'une femme qui atteint la seconde place de l'échelle nationale, celle qui a failli devenir « La Présidente » et non « la première dame de France », présidente, elle, par procuration, présidente parce que soumise à la tutelle de son mari, et plutôt « faire-valoir ». Etre La Présidente, c'est s'affranchir de cette tutelle passée de père en gendre, c'est se faire reine de soi-même, inverser l'ordre des sexes, afin d'arriver à un seuil d'égalité totale, difficile à imaginer encore. Voilà ce à quoi la France a échappé pour certains, et ce qu'elle a manqué pour d'autres.
    Un passage, très beau et criant de vérité, retient particulièrement l'attention : «  Nous n'attendons pas d'elle qu'elle se fasse porte-voix du féminisme, ni qu'elle s'en réclame à tout instant, ce que justement elle ne fait pas. D'autres ont fait du féminisme leur spécialité, objet d'étude et ligne d'action spécifique. La présence d'une femme dans la dernière phase de la compétition présidentielle est le résultat de longs siècles de résistance, de luttes le plus souvent occultées, mais toujours reprises. La candidate, elle, est la preuve. Elle est l'incarnation du féminin, en elle le féminin reprend des forces et des couleurs, se met à exister en pleine lumière, là où si souvent il est à demi effacé, repoussé dans l'ombre, ou déformé, malmené. »
    A l'heure des premiers bilans, un an après l'élection, il semble judicieux de se replonger dans le souvenir de cette saison-là. Son propos reste terriblement actuel. Le combat des femmes pour leurs droits, plus simplement pour leur respect, pour leur reconnaissance, et pour leur ascension dans l'échelle sociale sera d'actualité tant qu'il nécessitera une revendication continuelle.