Le journal de la culture

 Le Rideau, de Milan Kundera

Vingt ans après son essai sur L’art du roman, Milan Kundera fait paraître un autre essai en 7 parties (Conscience de la continuité - Die weltliteratur (La littérature mondiale) - Aller dans l'âme des choses - Qu'est-ce qu'un romancier ? - L'esthétique et l'existence - Le rideau déchiré - Le roman, la mémoire, l'oubli), constituées chacune de courts chapitres toujours étayés d’exemples concrets et argumentés de façon pédagogique, sur le roman de ses débuts à nos jours.

  Kundera, né en 1929, dévoile ses réflexions de lecteur et d’écrivain, à travers la littérature qui l’a constitué, celle de Cervantès, de Musil, de Gombrovitz, de Kafka, de Fielding, de Tolstoï, de Rabelais, de Proust (quelle importance qu'Albertine lui fut inspirée par une femme ou par un homme ? que la Joconde fut un modèle masculin ou féminin ?), de Flaubert, de Diderot. Ce dernier, qui avait déjà fait l’objet d’un hommage remarquable, à travers une pièce intitulée Jacques et son maître, n’est que très brièvement évoqué, tout comme ses œuvres, dont il ne parle que très occasionnellement.
Dans L’homme sans qualités, de Musil, tout est dit. Dans l’œuvre de Kafka, il faut voir l’ouvrage d’un visionnaire, qui a su dès le début du siècle, ce que deviendrait l’administration de nos jours. Kundera analyse certains passage de Madame BOVARY(dans lequel "L'une des plus fameuses scènes érotiques a été déclenchée par une banalité totale : un inoffensif emmerdeur et l'obstination de son bavardage"), d’Anna KARENINE, et insuffle à son lecteur l’envie de lire ce qui l’a ému, ce qui l’a forgé, et continue de le transporter grâce à son inégalable talent, celui d'expliquer ce à côté de quoi on était susceptible de passer, et sur quoi il fallait justement s'arrêter : ce qui est paradoxale, surprenant sans qu'on sâche pourquoi. C’est de son expérience de lecteur, plus que de son talent d’écrivain que Kundera nous parle. Jamais mis en avant dans ses propos, son talent est passé de l’autre côté du rideau, transformé en spectateur narrateur. Ravis d’être aveugles et de pouvoir l’écouter, il nous raconte alors, toujours en s’appuyant sur ses expériences, ses lectures, l’histoire du roman de l’est, du roman de l’Europe centrale telle qu’il l’a connue, subie parfois.

J'ai retenu particulièrement quelques citations éloquentes, telle que celle-ci à propos des "multiples significations du mot histoire" : "Dans la conscience collective, l'histoire du roman, sur toute sa durée qui s'étend de Rabelais jusqu'à nos jours, se trouve ainsi dans une perpétuelle transformation à laquelle participent la compétence et l'incompétence, l'intelligence et la bêtise et, au-dessus de tout, l'oubli qui ne cesse d'élargir son immense cimetière où, à côté des non-valeurs, gisent des valeurs sous-estimées, méconnues ou oubliées".
Tout au long de cet ouvrage, Kundera nous donne envie de lire, ou de relire les œuvres dont il nous parle. Ce grand admirateur du roman signe une nouvelle fois un essai à la fois rigoureux et simple, riche en enseignement et en émotion à la fois.

   © Léthée Hurtebise – 09 mai 2005




Mort et vie de Lili Riviera, de Carole Zalberg

Une fiction nous dit-elle. Dans Mort et Vie de Lili Riviera, tout n’est qu’invention sauf la plastique, et donc, le faux. Et pourtant. Le personnage dont elle nous tisse la vie est bien réel, lui. Lili Riviera ou Lolo Ferrari, la femme devenue objet à force d’envies, et de dégoût, aussi. Avant d’accueillir tout le Mordor contre ses seins gigantesques, et de se réfugier dans cette aliénation pour échapper à la véritable folie, la petite Lili a bien sûr été une petite fille comme les autres. D’une mère peu attentive et d’un père s’enfuyant peu à peu et de plus en plus dans ses fantasmes sexuels, Lili a le don pour se lier d’amitié et d’amour à des hommes qu’elle perdra, ou qui la perdront. La rencontre heureuse n’existe pas pour les gens perdus d’avance. Jamais contente d’elle même, toujours prête à détester son physique, Lili se détruira davantage. Elle part dans une course folle aux déguisements, une course effrénée dont le plaisir est l’anesthésie. C’est tout son corps qu’elle va faire plastifier, et plastiquer aussi, car elle en explosera de chagrin. C’est ce chagrin en silicone qui finira par la faire vomir, c’est toute cette abondance de faux dont elle se sera entourée qui la fera expirer. C’est l’histoire d’une jeune fille qui tourne mal, à force de se détester, et de ne pas se sentir assez aimée. Une petite fille comme les autres qui part à la conquête du sommeil et des absences au monde. C’est l’histoire d’une fille qui devient très tôt le commerce des hommes, l’objet marketing qu’on s’échange, qu’on teste, qu’on jette, qu’on reprend et qu’on blâme à outrance. Commerce de sexe, commerce de violence, commerce chirurgical, Lili est le royaume du test, et tout le monde y pénètre. Le père finit bien sûr par aller vivre ses fantasmes ailleurs, la mère par regretter de ne pas avoir choyé sa fille, et le monde tourne la page sur cet objet encombrant et pitoyable qu’était devenue Lili Riviera.

              Avec Mort et vie de Lili Riviera Carole Zalberg réussit le tour de force d’écrire un roman vrai avec une très belle fiction. C’est un conte de fées maudit où la fée, réelle elle, est perdante d’un bout à l’autre. Quoi de plus vraisemblable que cette descente aux enfers, orchestrée par la société elle-même, celle du X et de ses méandres diaboliques. Quoi de plus véritable que ce récit terriblement actuel sur le mode de vie des gens qui se vendent et achètent ce qui ne devrait pas être commercialisable ? Au bout du compte, c’est la mort qui gagne. Mais ici, Carole Zalberg donne bien vie à un personnage fabuleux.

              Plus encore, elle fait participer le lecteur à son œuvre. Car au delà du personnage et de son histoire, elle instaure une atmosphère troublante entre les mains de celui qui caresse le livre. Ce qu’on lit, ce n’est pas simplement la vie de Lili, c’est la vie d’un personnage oublié  de tous et toutes, qui revit sous nos yeux, qui nous trouble, nous touche au plus profond. Carole Zalberg donne vie à l’absurde, à un absurde que tout le monde connaît sans y toucher, et qui palpite entre nos mains. Elle donne à cet absurde l’once de raison qui suffit à rendre son personnage humain, alors même que Lili court vers la monstruosité absolue.

              Et si Carole Zalberg avait eu l'intuition la plus juste ? Et si Lili Riviera c'était Lolo Ferrari ? On a envie d'y croire.

   Vie et Mort de Lili Riviera, Carole Zalberg, Editions Phébus, 157 p., 12 €

  © Léthée Hurtebise - 18 juillet 2005 - JDC n°16





La petite culotte, de Muriel Cerf

Quelques-uns diront que c’est l’œuvre d’une admiratrice de Proust, rien de plus. L’imitation puérile et avortée d’un langage infalsifiable et perdu. Que les éternels songes de Gilles (car il ne s’agit que de cela rajouteront-ils) font penser aux éternels couchés de Marcel, dans Combay, mais que rien ne pourrait jamais égaler le récit de ces longs engourdissements plein de rêveries, même au prix d’une Petite culotte. Comment ? Cette petite culotte serait « la petite madeleine » de Marcel ? Le passeport discret et indispensable aux longues rêveries imbibées de whisky ? Non. Si le goût pour les longues phrases parsemées d’interminables parenthèses est aussi présent dans l’écriture de Muriel Cerf que dans celle de Proust, il ne s’agit pourtant pas d’un plagiat. C’est au contraire un élan de nervosité, une plume enfiévrée magnifiquement domptée. Enfiévrée, oui, comme ce personnage tellement connu du mari attentionné et jaloux qui découvre un jour que sa femme a emporté son fétiche de séduction : la Petite Culotte que son dernier amant lui avait offert, et qu’elle refusa toujours de mettre en sa présence à lui, Gilles, l’homme délaissé pour un temps indéterminé par celle sans qui il est perdu, avec pour seule compagnie un chat qu’il déteste parce qu’elle l’adore trop, et une mère castratrice imaginaire, (sait-on ?) à qui il confie toutes ses bêtises pour mieux se faire castrer. Ouf. Cette écriture est déroutante, mais l’auteur sait où elle nous emmène. A travers les tribulations rêveuses et cauchemardesques de son personnage, elle nous emporte dans un flot de pensées continues, obsessionnelles,  torturées. On ne sait si on doit rire ou pleurer des remarques cyniques et même parfois caustiques du pauvre héros, lorsqu’il déclare à sa mère comme à lui même par exemple, que pour le bien de sa femme il est prêt à faire fi de ses désirs, puisque le désir de sa femme n’y est pas. Plutôt que de vivre loin d’elle puisqu’elle vit loin de lui quelques temps, perdue au fond de l’intimité de Mona, sous les draps d’un hôtel de Fontainebleau bourré de cannabis, il ne vit plus que dans les rêves qui l’amènent à cet hôtel Lenoir où se déroulent les pires bassesses de l’infidélité lesbienne, bassesses et cauchemars qui bien entendu sont certainement pires que dans la réalité qu’il ne peut s’empêcher de quitter. On se délecte de ces petites citations ironiques, comme celle qui introduit le neuvième chapitre : « Rêver ou resver, au XIIIe siècle : « Aller ça et là pour son plaisir. » » Dictionnaire de l’ancienne langue française, Godefroy Frédéric. C’est précisément là où Gilles ne veut plus aller, il sait au moins ça, ne plus vouloir errer dans ces rêves qui l’amènent interminablement aux pieds du lit des deux amantes. Car ce qui le rend malade au plus haut point, c’est davantage ce qu’il imagine que ce qu’il voit, puisqu’il ne voit rien. Dans ce roman où l’illusion est reine tout autant que la désillusion, on se prend au jeu et succombe à l’écriture piquante d’une Muriel Cerf capable de penser au masculin et d’en faire éprouver toute l’obsessionnelle jalousie. Tout cela pour une petite Culotte !

   © Léthée Hurtebise - le 6 août 2005 - JDC n°16

 



Je ne suis là pour personne, de Mirèse Akar

Dans ce roman, davantage écrit sur le mode du dialogue humoristique et philosophique que narratif, Pandore s’offre d’elle-même. Et si bien qu’Ovide lui-même lui déclare que chaque phrase qu’elle prononce est un trousseau de clés destiné à percer ses secrets sans mystère. Sans nul doute elle s’étale et découvre son boudinou comme le plus beau des nombrils. Aussi, dans la joute exposée entre Ovide et elle, le grand auteur des métamorphoses n’est qu’un faire-valoir de ses vertus et qualités. Elle nous parle d’elle, et lorsqu’elle donne la parole à Ovide, c’est pour mieux parler d’elle encore.

   « Je veux que tout le monde soit à mes pieds. Je le mérite largement ! Cette sorte d’énormité, c’est sans pudeur aucune que j’ai le front de l’écrire. D’ailleurs, je serais prétentieuse, je me prendrais pour mieux que je ne suis. De savoir ce que je veux et de ne m’en pas vanter fait ded moi une modeste. Ovide applaudirait des deux mains ! ». Avec Je ne suis là pour personne, Mirèse Akar signe un pied-de-nez à l’auto-satisfaisante littérature si facile dans laquelle on trouve « une métaphore osée, une hyperbole pour dix litotes ». Bien loin des « romans de gare », essai auquel Ovide lui conseille fortement de s’essayer, cet ouvrage nous emmène dans un monde où la littérature, la vraie, est vouée au succès par l’écriture, et non par la recette à garniture truffée d’astuces. C’est un roman tissé d’autodérision, drôle et agréable à parcourir d’un bout à l’autre. Pour la lire encore, souhaitons qu’Ovide vienne encore hanter les sommeils de Pandore.

   © Léthée Hurtebise - le 27 juillet 2005 - JDC n°16


En tout impunité, de Jacqueline Harpman

Ce roman de Jacqueline Harpman qui vient de paraître aux éditions Grasset, est sans aucun doute dans la lignée de son excellent

Moi qui n’ai pas connu les hommes. La romancière, psychologue de formation, nous plonge dans une atmosphère envoûtante et dangereuse. Le lecteur est happé par les lignes meurtrières de l’histoire que le narrateur nous conte. Jean, un homme d’affaires, tombe en panne un soir avec sa voiture, alors qu’il longeait le mur de la propriété de La Diguière. Il entre dans la cour et se retrouve dans un domaine charmant du XVIIIe siècle, une bâtisse quelque 
Moi qui n’ai pas connu les hommes. La romancière, psychologue de formation, nous plonge dans une atmosphère envoûtante et dangereuse. Le lecteur est happé par les lignes meurtrières de l’histoire que le narrateur nous conte. Jean, un homme d’affaires, tombe en panne un soir avec sa voiture, alors qu’il longeait le mur de la propriété de La Diguière. Il entre dans la cour et se retrouve dans un domaine charmant du XVIIIe siècle, une bâtisse quelque 

Moi qui n’ai pas connu les hommes. La romancière, psychologue de formation, nous plonge dans une atmosphère envoûtante et dangereuse. Le lecteur est happé par les lignes meurtrières de l’histoire que le narrateur nous conte. Jean, un homme d’affaires, tombe en panne un soir avec sa voiture, alors qu’il longeait le mur de la propriété de La Diguière. Il entre dans la cour et se retrouve dans un domaine charmant du XVIIIe siècle, une bâtisse quelque 

 peu délabrée mais qui garde tout son caractère. Il découvre qu’elle n’est habitée que par des femmes, six au total. Lors de la première partie du roman, il doit être hébergé 4 jours dans la propriété, sa voiture n’étant réparable qu’au bout de ce délai. Forcé de rester à La Diguière , Jean s’attache à la demeure, aux habitantes, et découvre que les générations se succèdent en maudissant étrangement les hommes qui aspirent à posséder le domaine. Qui possède l’un et l’autre de La Diguière ou de l’habitant ? Du passant, du voisin ? Cette maison, hantée par des vivants acharnés à la garder au péril de la faim, porte un lourd secret dont Jean sera le seul témoin, du début à la fin. Pourtant le lecteur ne voit rien.

Ce n’est cependant pas la qualité d’écriture qui prédomine dans ce roman, mais plutôt l’atmosphère, l’univers dans lequel l’écrivain nous plonge. En toute impunité pose une question essentielle à laquelle il est impossible de répondre, à moins d’avoir été acteur d’un tel dénouement. Par ailleurs, l’écrivain fait parfois référence à ses ouvrages de manière ironique, une façon de dire qu’elle est loin d’avoir écrit là un nouveau Les diaboliques, mais le plaisir reste palpitant.

  Encore une fois, il s’agit quasiment d’un huit clos, où les femmes ont le premier rôle. Cette idée de société matriarcale et féminine était déjà largement évoquée dans Moi qui n’ai pas connu les hommes. Dans ce dernier roman, Jacqueline Harpman nous transportait dans un monde où les femmes sont enfermées pour leur vie entière dans une cave, surveillées par six gardiens avec lesquels elles ne peuvent communiquer, possédées donc et séquestrées par une instance omni-absente et presque divine : l’homme. Un mystère fait que les hommes désertent les lieux, laissant ainsi les femmes s’échapper au dehors, dans un monde qu’elles ne connaissent absolument pas, et c’est la vie de quarante femmes qui nous est proposée tout au long du roman, à travers leur chemin dans un monde déserté de toute vie humaine. Elles s’échappent de leur prison, mais pour errer sans fin dans un espace vide, plein d’absence, un monde dépeuplé et dépourvu de vivres où cependant elles se voient tout posséder. Il n’y a pas d’explication, pas de cause, pas de but. C’était le cas également dans sa nouvelle La forêt d’Ardenne. Une troupe d’êtres vivants dépossédés de tout, erraient à l’infini dans un pays où le seul but était de survivre, et donc de trouver de quoi manger, boire : satisfaire ses besoins car la destination est inconnue, la douleur échappe à l’entendement, et la solution reste introuvable. Une seule chose est certaine dans Moi qui n’ai pas connu les hommes et La forêt d’Ardenne : c’est qu’il faut rester en vie, car même sans but, même sans compréhension du monde et des événements, il reste toujours un espoir qu’il se passe quelque chose. Il faut donc continuer, vivre, et se nourrir.

  C’est la même obstination que l’on retrouve dans son dernier roman, En toute impunité. Pour sauver un domaine hérité depuis deux siècles, six femmes possessives se transforment en anges démoniaques. Ce n’est pas un roman gore, ni même un roman de science fiction : pas de scène choquante, pas de grand mouvement. Tout s’y déroule en douceur, et de la façon la plus naturelle. Le crime ne l’est-il pas lorsqu’il est guidé par la passion ?

  Sans aucun doute, les femmes La Diguière rappellent la Françoise de Mercure, d’Amélie Nothomb dont l’ambiance est tout aussi oppressante et délicieusement diabolique.

 

  © Léthée Hurtebise - 11 mai 2005 - JDC n°15