Françoise Sagan

Pourquoi relire Bonjour Tristesse ?

C'est en 1954 que Bonjour tristesse est publié pour la première fois chez Fayard. Neuf années seulement séparent la France de la guerre. C'est une France qui se reconstruit encore. Alors, au même moment, une petite Françoise se plaît à peindre nonchalamment de longues heures de détente et d'ennui au bord de la plage, une petite jeunesse solitaire rechignant à travailler, quand ce verbe flambe sur toutes les lèvres.


Bonjour tristesse, c'est l'histoire d'une famille disloquée – une jeune femme de dix-sept ans et son père, veuf, en vacances dans un cadre paradisiaque, au bord de la Méditerranée, à l'époque où ses plages sont encore désertes, où l'industrie et l'immobilier n'ont pas encore érigé leurs parks à touristes.  Ils sont là, assurés de leur bon plaisir, le père avec sa jeune maîtresse, la fille avec son flirt errant dans la pinède. C'est là qu'invervient Anne. Elle, le personnage dont le caractère est aux antipodes de leur manière de vivre, faite d'ordre, de raison, d'intelligence et de beauté, va bien malgré elle entrer dans une drôle de valse, orchestrée par la jeune fille.

Cette dernière, piquée que son père préfère le charme de cette femme morale à celui d'une jeune bécasse la laissant à ses affaires, invente alors une machination puérile et vile. S'attaquant à une proie si élégante, séduisante, hautaine et si sûre d'elle mais si dupe, tant qu'elle dira : « Ma pauvre petite fille, (...). Ma pauvre petite Cécile, c'est un peu ma faute, je n'aurais peut-être pas dû être si intransigeante... Je n'aurais pas voulu vous faire de peine, le croyez-vous ? » (p. 95). Pauvre femme, dupe de la supercherie, qui se repend de remords auprès de son véritable bourreau.

Cécile justement, elle qui ne met aucune distance avec elle-même, perdue qu'elle est dans son raisonnement puéril, entre haine et passion dévorante. On ne sait si son caprice est sensé, ou si c'est au contraire l'autorité d'Anne qui est nécessaire. Cécile, un être de l'instant, qui dit tantôt « Je ne voulais pas l'épouser. Je ne voulais épouser personne, j'étais fatiguée » (p.89), tantôt « Je ne sais si c'était de l'amour que j'avais pour lui en ce moment – j'ai toujours été inconstante et je ne tiens pas à me croire autre que je ne suis – mais en ce moment je l'aimais plus que moi-même, j'aurais donné ma vie pour lui. » (P. 102). C'est elle Cécile (ou Sagan ?) l'inconstance même, le moment, lui seul. Etre de l'instant incapable de songer à l'avenir et plus encore aux conséquences.

Mais dans cette ronde de l'amour et ces jeux sans hasards, les adultes ne sont-ils pas plus enfants surtout ? Qui mieux que le père, complice plus que paternel, coquin fricotin plus que modèle, illustre cette danse de l'insouciance, passant de l'une à l'autre amante selon que son désir grandit dès qu'il aperçoit ce dont il est soudain dépossédé ? Dans son roman, Sagan enrôle donc le bon jugement et la morale, les anéantit peu à peu et jusqu'à les faire disparaître avec le personnage qui les représente le plus. Et l'ado de pleurer son inconséquence, ou plutôt la perte d'un jouet difficile à manier, et donc le plus intéressant de tous ?

Un premier roman qui avait tout pour agacer si l'on en juge l'héroïne, ado à l'heure de ses premiers flirts et de son dépucelage, désordonnée, désobéissante, fénéante. Un père irresponsable, des femmes libres, les premiers plaisirs, la nonchalance.. autant d'ingrédients, en somme, pour déplaire à cette France en reconstruction, lavée de la guerre – dont on ne parle pas, de ses fautes, et bien pensante. Qu'il arrivait à point finalement ce petit Sagan ! Car n'arrive jamais plus à point que ce qui dérange et désordonne le mieux, bouscule et émoustille ! Il était donc à la mode et le premier à la lancer. La France avait besoin de liberté, mais trop frileuse pour se l'avouer, s'enfermait dans un nouvel ordre. Qu'à cela ne tienne, Sagan, et sa patte fine de chatte a su en découdre avec cette nouvelle prison.
Peut-être faudrait-il aujourd'hui faire lire Bonjour tristesse, histoire de se redonner un peu d'ailes, et d'aises.

(c) Léthée Hurtebise - Article paru dans le Magazine des livres du mois de novembre.



Des bleux à l'âme

Tout commence par : « J'aurais aimé écrire : « Sébastien montait les marches quatre à quatre, en siflant et en soufflant un peu. » Cela m'aurait amusée de reprendre maintenant les personnages d'il y a dix ans (...) ».
Voilà donc une drôle de mise en abîme : la petite critique littéraire qui ouvre les guillemets pour citer une partie du livre où l'auteur s'exprime en citant lui même une partie de son livre. Voilà donc le motif de ce petit ouvrage de 189 pages. Sagan s'interrompt elle-même au beau milieu de son travail et le commente sur le papier en interpellant parfois le lecteur, laissant couler dans l'encre de sa machine à écrire les vapeurs de réflexions quasi-philosophiques.
Le lecteur est donc témoin d'une histoire qui se construit, escorte d'un oeil attentif ce que Sagan considère comme nécessaire ou inutile à sa petite fable, bénéfique ou néfaste à ses personnages.
Parlons de ces derniers justement. Françoise Sagan se surprend parfois à en oublier un en route, comme ce monsieur Bouldot (p.156). Prise de remord pour cet homme qu'elle a rendu momentanément fou ou simplement séduit par la nuque d'Eleonore (on ne le saura jamais), elle lui invente un passé surgi de sa subite inspiration. Pour lui donner un peu de consistance et se faire pardonner, elle tisse alors les raisons de sa présence auprès des deux Suédois, à la terrasse d'un café. Comme par hasard il se trouve là, décrète-t-elle, par un soudain goût de liberté, et de vacance. Un vacancier vacataire donc, qui reste un personnage que l'auteur peut mettre dehors à tout moment, en l'affectionnant malgré tout.
Car elle les aime ses personnages. Des bleus à l'âme a été écrit de mars 1971 à avril 1972. C'est un temps assez long pour apprivoiser ses créatures et se laisser prendre au jeu de l'amitié. Les livres sont comme « des enfants », nous dit Sagan, que les lecteurs ont l'audace de juger ou de lapider en une phrase. Ainsi, on apprend que ceux qui sont le plus appreciés sont Bonjour Tristesse et Château en suède. Et les autres alors ? Peut-être des « canards boiteux », de pauvres petits ouvrages sans ouvrage, sans nul doute.
Sagan expose une très belle manière de broder l'histoire, qui se construit davantage en fonction des besoins et des attentions à apporter à ses marionnettes, prenant garde au chemin que son écriture prend, plus encore qu'à celui qu'elle débroussaille pour Eleanore et Sébastien : « Eléonore et le jeune homme dansaient dans une boîte de nuit... Catastrope ! Qu'ai-je dit ? Me voici retombée dans le petit monde de Sagan et des boîtes de nuit... ». Ainsi donc elle fait preuve, jusque dans ses travaux d'écriture, d'une autodérision. Elle se moque d'elle-même et se rejette en dehors de l'histoire qu'elle construit, quand, dans un même temps, elle s'y invite et s'y installe outre mesure par  des monologues aussi divers qu'elle en qualifiera son texte de « bizarroïde ».  
Paradoxe de Sagan donc, que celui d'écrire un roman qui n'en est pas un, en faisant mine de vouloir préserver ses personnages de son propre mode de vie. Le lecteur se surprend immanquablement à préférer les récits personnels de l'auteur, se fichant après tout du champagne et de la flemme des deux Suédois, frère et soeur incestueux, du suicide de Robert, de la détresse amoureuse de Bruno. Ils apparaissent tout aussi ennuyeux, dans leur vie en marge, tantôt pris en charge par un ami généreux, tantôt s'invitant chez de riches aristocrates, tout aussi ennuyeux donc, que le récit de Sagan est généreux et captivant. Elle nous invite dans cet espace confiné de l'écriture avec simplicité.
Elle en devient touchante, sans cette dernière anecdote du roman, qui permet de prendre toute la mesure de la véritable dimension fictionnelle du livre : dans un ultime chapitre, elle raconte sa rencontre avec les personnages de son histoire. Si de la fiction au réel, votre coeur balance, alors sachez retenir que l'un alimente l'autre, et vice-versa. C'est ce qu'il faut retenir semble-t-il, de cette petite leçon de littérature à la Sagan.




Derrière l'épaule

J'ai achevé Derrière l'épaule le 16 octobre. Chaque fois qu'on me demande par quoi commencer lorsqu'on veut lire Sagan, je me trouve impuissante car je n'ai lu d'elle que trois ouvrages : Bonjour tristesse, Des bleus à l'âme, et Derrière l'épaule. Aussi, je renvoie presque toujours mes interrogateurs vers la spécialiste, qui se trouve ici. On me demanderait des conseils sur Kundera, de qui j'ai tout lu, je saurais quoi dire.
Voilà donc que puisqu'elle n'écrira plus rien (Sagan) je me dis qu'il me faut réparer mes manques : en même temps que ceux concernant Colette, De Beauvoir...
Revenons à cet excellent Derrière l'épaule. L'auteure s'impose l'exercice difficile de la relecture d'une douzaine de ses oeuvres, afin d'en produire un commentaire personnel. J'avais déjà constaté, durant ma lecture Des bleus à l'âme, combien le commentaire était difficile pour Sagan, et combien c'était à la fois bénéfique pour son écriture tant il est agréable et intéressant de la lire dans ces conditions : pour faire court, j'adore lire Sagan lorsqu'elle parle d'elle-même et de ses livres.
En mère carnivore, elle les condamne ou les félicite, mais jamais elle ne s'offrira à elle-seule les fleurs qui lui reviennent pourtant, puisqu'elle est la créatrice de ce beau petit monde.
Sagan ne peut s'empêcher de parler du contexte d'écriture de chacun de ses "enfants", et après tout, c'est sans doute ce qu'on attendait d'elle à l'époque : qu'elle parle davantage d'elle. Elle parle de certains de ses amis mais toujours avec pudeur, de ses difficultés passagères avec la vie, les éditeurs, la presse, la justice ; elle évoque ses humeurs, l'aide qu'elle a reçue, et surtout cette fameuse relation à l'écriture. Mais quel que soit le sujet, ce qu'on aime avant tout chez Sagan c'est l'élégance avec laquelle elle le traite.
J'aurais envie de citer plusieurs passages. Alors je me contenterai de deux moments. L'un parle de son amitié pour François Mitterrand :
« Je me souviens de tant de choses, et malgré les vilenies et les horreurs écrites sur lui depuis sa mort, avec une folle audace je le revois toujours avec son costume gris, souriant sur mon seuil. Je revois le visage des Français dans les rues ou sur les routes, le jour de son enterrement. C'était un homme d'Etat, il était vraiment un homme d'Etat, fort et secret, rassurant et lointain. C'était un individu remarquable et en plus, sensible au malheur ou au bonheur d'autrui. Je le regrette énormément et je n'ai pas fini de le regretter. Quoi qu'en disent ceux qui l'ont abandonné après s'être réclamés de lui pendant des années.
Et puis nous avions un point commun : l'inconstance poussée jusqu'à la fidélité ; et si ce paradoxe paraît forcé, il y a des gens qui le comprendront quand même. »

Et forcément, lorsque Sagan parle de la mémoire et/ou de l'oubli quelque chose en moi se réveille qui sursaute aussi chaque fois lors de mes lectures de Cioran, Kundera, Jacqueline de Romilly, Beckett.. « … on fait des choses essentielles, étincelantes, des choses survoltées dont on ne conserve pas la moindre image. Et l'on passe trois après-midi dans un petit studio un peu fané dont on se rappelle tout et en détail... la cour, la poussière, le chat et le goût du jus de pomme. C'est affreux à dire mais les souvenirs les plus marquants et les plus délicieux sont toujours des souvenirs solitaires. Les moments à deux, autrement frappants, dira-t-on, sont complètement débordés, annihilés par l'instant, par la vivacité de l'instant, par cette impression de fuite, de non-être que donne la passion. Seul, on remarque, on voit ce qui vous plaît. A deux, on ne voit que l'autre. » Belle déclaration d'amour non ?

Mais puisque Sagan parlait aussi de ses livres, je ne suis pas sage. Je manque à mon devoir en oubliant ici de vous donner une petite liste des livres qu'elle m'a donné envie de lire :  Viendront donc ensuite…

La chamade.  Lucile est entretenue par son amant, Charles, plus âgé qu'elle et fortuné. Elle rencontre Antoine, un jeune homme désargenté dont elle s'éprend. Parviendra-t-elle à renoncer au confort d une vie aisée pour connaître enfin le véritable amour ?


Un orage immobile. L'auteur s'impose la rigueur de l'écriture du XIXe, et l'intrigue se déroule en 1830.




Le sang d'aquarelle. Sagan s'efforce d'écrire un livre où personne ne puisse s'identifier. Elle invente alors un personnage qui trompe, se trompe, et perd ce qu'il aime le plus, « en toute bonne foi ».




Un chagrin de passage. Rien de mieux que la présentation faite par Sagan elle-même : « Ce chagrin de passage est très bien, sérieux et drôle, amer et juste, sensible et sain. C'est d'ailleurs curieux à quel point ma littérature (...) peut être irrégulière, certes, mais saine.


Le garde du coeur. Un petit thriller dont voici le sujet : Dorothy, une scénariste d'une quarantaine d'année, séduisante et désabusée, recueille chez elle un étrange jeune homme qui va prendre une place croissante voire envahissante dans sa vie, aux dépens de Paul, son amant. L'étrange jeune homme devient le confident de Dorothy, et élimine les gens qui entourent la dame au fur et à mesure qu'elle s'en plaint...


J'en lirais bien d'autres, mais je m'arrêterai plutôt là, laissant un peu de place pour Colette donc, De Beauvoir, et les romans de Yourcenar.

Juste un dernier conseil, qui vient de Sagan directement : ne lisez pas Profil perdu. Elle dit que sa lecture est une corvée...
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