Carole Zalberg

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La mère horizontale

A travers La mère horizontale, Carole Zalberg offre un somptueux roman social. Pourtant, ce n'est pas une critique. A sa manière, profondément ancrée dans l'histoire, Fleur, la narratrice, prend ses distances. Il ne s'agit pas de faire du militantisme. C'est un combat, mais silencieux. C'est une lutte, mais personnelle et intérieure. La révolte se murit au fil du temps. La subtilité de l'ouvrage réside en grande partie dans le choix des narrateurs : un je, celui de Fleur et une voix impersonnelle, celle d'un narrateur omniprÈsent, au regard objectif. 

Le lecteur est embarqué entre ces deux voix, complémentaires. Cette alternance entre un moi, et la voix omnisciente donne un relief particulier au roman. Le moi lointain, qui au fur et à mesure qu'il raconte l'histoire des gens qui l'ont pétri, se rapproche et se durcit, devient plus palpable, et se construit. Le narrateur omniscient, lui, est un peu là pour aider à prendre de la distance, et plus que le je - choisi peut-Ítre parce qu'au fond, on ne peut pas se détacher tout de suite et subitement de la mère, c'est ce narrateur qui révèle tout le génie de l'auteur, car sans nul doute, une implication continuelle d'un narrateur à la première personne eut laissé trop de place à la subjectivité dévorante à laquelle le sujet expose ses personnages. 

C'est l'histoire d'une fille, mais plus que tout de sa mère, celle de sa vie de fille, dans l'ombre sans cesse échappée d'une grand-mère peu démonstrative, fuyante, inconsciente de sa vie de mère. Plusieurs générations sont imbriquées donc, et leurs liens familiaux se tissent peu à peu au fur et à mesure que l'on comprend à quel point leurs coeurs sont éloignés, tendus vers les extrêmes, détruits dans leur consanguinité. "Dans mon ventre une vie bat, qui double la mienne, la fera plus solide, plus ancrée à demain et pas seulement à mon histoire que rien ne peut défaire ni effacer." C'est peut-être cela, la véritable acceptation du passé : une expérience à transmettre, non à reproduire. L'enfant fleur va devenir, être et savoir être femme, mère, épouse et fille, dans un après coup, une revanche d'un savoir être Malgré, d'un savoir être sans avoir vu, sans avoir eu d'exemple. Dernière d'une lignée, mais première d'un avenir qui va éclore, première sur le chemin de la confiance, première fissure aussi du long mur de coeur fermés, un à un imbriqués pour ne rien donner, enfermés dans une logique de l'inutile. 

Fleur, c'est un retournement de situation. Une volonté envers et contre toutes celles qui ont porté avant elle son sang. C'est la brèche dans le dôme infini des utérus brisés, détournés, supprimés. C'est aussi une brèche dans l'héritage des utérus comblés sans le vouloir. Fleur représente très bien ce changement d'époque où désormais, on peut faire l'amour sans donner la vie, ou bien aimer au point de vouloir la donner.

Quel hymne à la liberté, aussi ! Savoir se détacher, prendre le large et finalement non pas souhaiter la mort mais s'apaiser à l'idée qu'elle emporte le reste du cordon ! Et quelle finesse dans cette vision des rapports mère-fille. Ce n'est pas spectaculaire, pas dramatique, pas pathétique, ni démesuré : les mots sont choisis avec soin. L'émotion surprend sans s'annoncer, sans appitoyer, grâce à des images très puissantes. 

Mais La mère horizontale, c'est avant toute chose la confirmation d'un talent de romancière. Sur le terrain sans cesse rebattu des problêmes mère-fille, de la mère agonisante, de l'adolescence  déchue, Carole Zalberg offre un nouveau terreau, une véritable fiction juste dans sa psychologie comme dans sa poésie, semée là par petites touches bienvenues. Elle montre qu'il est possible de peindre des situations désespérées, de les montrer, sans qu'on perde de vue l'espoir qui plane et qu'il ne tient qu'à nous de saisir. 

© Léthée Hurtebise - pour le Magazine des livres n∞10 (paru en juin 2008).



Mort et vie de Lili Riviera

Une fiction nous dit-elle. Dans Mort et Vie de Lili Riviera, tout n’est qu’invention sauf la plastique, et donc, le faux. Et pourtant. Le personnage dont elle nous tisse la vie est bien réel, lui. Lili Riviera ou Lolo Ferrari, la femme devenue objet à force d’envies, et de dégoût, aussi. Avant d’accueillir tout le Mordor contre ses seins gigantesques, et de se réfugier dans cette aliénation pour échapper à la véritable folie, la petite Lili a bien sûr été une petite fille comme les autres. D’une mère peu attentive et d’un père s’enfuyant peu à peu et de plus en plus dans ses fantasmes sexuels, Lili a le don pour se lier d’amitié et d’amour à des hommes qu’elle perdra, ou qui la perdront. La rencontre heureuse n’existe pas pour les gens perdus d’avance. Jamais contente d’elle même, toujours prête à détester son physique, Lili se détruira davantage. Elle part dans une course folle aux déguisements, une course effrénée dont le plaisir est l’anesthésie. C’est tout son corps qu’elle va faire plastifier, et plastiquer aussi, car elle en explosera de chagrin. C’est ce chagrin en silicone qui finira par la faire vomir, c’est toute cette abondance de faux dont elle se sera entourée qui la fera expirer. C’est l’histoire d’une jeune fille qui tourne mal, à force de se détester, et de ne pas se sentir assez aimée. Une petite fille comme les autres qui part à la conquête du sommeil et des absences au monde. C’est l’histoire d’une fille qui devient très tôt le commerce des hommes, l’objet marketing qu’on s’échange, qu’on teste, qu’on jette, qu’on reprend et qu’on blâme à outrance. Commerce de sexe, commerce de violence, commerce chirurgical, Lili est le royaume du test, et tout le monde y pénètre. Le père finit bien sûr par aller vivre ses fantasmes ailleurs, la mère par regretter de ne pas avoir choyé sa fille, et le monde tourne la page sur cet objet encombrant et pitoyable qu’était devenue Lili Riviera.

              Avec Mort et vie de Lili Riviera Carole Zalberg réussit le tour de force d’écrire un roman vrai avec une très belle fiction. C’est un conte de fées maudit où la fée, réelle elle, est perdante d’un bout à l’autre. Quoi de plus vraisemblable que cette descente aux enfers, orchestrée par la société elle-même, celle du X et de ses méandres diaboliques. Quoi de plus véritable que ce récit terriblement actuel sur le mode de vie des gens qui se vendent et achètent ce qui ne devrait pas être commercialisable ? Au bout du compte, c’est la mort qui gagne. Mais ici, Carole Zalberg donne bien vie à un personnage fabuleux.

              Plus encore, elle fait participer le lecteur à son œuvre. Car au delà du personnage et de son histoire, elle instaure une atmosphère troublante entre les mains de celui qui caresse le livre. Ce qu’on lit, ce n’est pas simplement la vie de Lili, c’est la vie d’un personnage oublié  de tous et toutes, qui revit sous nos yeux, qui nous trouble, nous touche au plus profond. Carole Zalberg donne vie à l’absurde, à un absurde que tout le monde connaît sans y toucher, et qui palpite entre nos mains. Elle donne à cet absurde l’once de raison qui suffit à rendre son personnage humain, alors même que Lili court vers la monstruosité absolue.

              Et si Carole Zalberg avait eu l'intuition la plus juste ? Et si Lili Riviera c'était Lolo Ferrari ? On a envie d'y croire.

   Vie et Mort de Lili Riviera, Carole Zalberg, Editions Phébus, 157 p., 12 €

  © Léthée Hurtebise - 18 juillet 2005 - JDC n°16