Anne-Marie Garat

Dans la main du diable


Le roman de Anne-Marie Garat, Dans la main du diable, débute à l'automne 1913. Alors qu'elles n'ont plus de nouvelles d'Endre depuis cinq années, Gabrielle (sa cousine) et Agota (sa mère) sont convoquées au ministère de la guerre, afin pensent-elles, d'apprendre une mauvaise nouvelle au sujet du disparu. Il est en effet décédé dans la jungle Birmane lors d'une expédition dont elles ne connaissent ni l'enjeu ni le contexte. De cette perte, le ministère les dédommage simplement d'une malle qu'elles ne reconnaissent pas comme le bien d'Endre. Gabrielle va alors commencer une enquête la mort de son tendre cousin, avec lequel elle s'était plus ou moins fiancée.



Nous sommes donc à la veille de la grande guerre, et la France n'a pas encore oublié la précédente, qui n'a profité qu'aux grands industriels. C'est l'heure des découvertes scientifiques, de la conquête de l'ouest, des négociations sociales et du communisme rouge, de l'internement de Camille Claudel, et des premières scènes d'extérieur  au cinéma. La richesse de tous ces détails et faits historiques montre tout le soin et l'investissement d'Anne-Marie Garat en amont-même de son écriture. L'intrigue est très lente à se développer, presque pauvre en rebondissements, et le temps écoulé de la première à la dernière page ne représente qu'une année. L'auteur prend donc tout son temps et s'applique, phrase après phrase, dans cette écriture classique et remarquable, à peindre les lieux et les figures : « Pierre considérait sa tête blanche, à la barbe et aux cheveux soyeux comme duvet de cygne, son front nu et la netteté de ses traits, l'énergique dessin de sa mâchoire carnassière, le nez fort et les grandes joues massives (...) ». Non, la dame  n'est pas avare d'adjectifs, et ils sont savamment choisis. C'est tout cela au premier abord qui rend Dans la main du diable agréable et passionnant, comme les beaux romans feuilleton d'autrefois.

Cependant, le plaisir de lire n'est rien sans la rencontre. Anne-Marie Garat nous présente donc une panoplie entière de personnages. Parmi eux Gabrielle bien sûr, entêtée et  naïve, emportée et trop jeune pour aimer sans se brûler. Dora ensuite, la lesbienne qui ne se cache pas mais se dévoile parfois toute autre. Agota et Renée, Pauline, Millie et surtout... Madame Mathilde. A la tête d'une famille d'industriels très en vue, cette dernière est une grande bourgeoise qui ne s'en laisse pas conter, « un homme en corset ». Les femmes ne sont bien entendu pas sans hommes, mais sont largement représentées dans le roman. Plus encore, ce sont elles qui sauvent, gèrent, calfeutrent ou  éclatent, assassinent ou exigent, elles qui sont à la tête de la quête, de l'industrie, de la famille... Sans aucun doute, Dans la main du diable est à la fois un roman féministe et féminin. Les hommes y désertent leur famille et leurs responsabilités. Soit ils ont soif de pouvoir, de femmes, de guerre, de fortune, d'aisance, de collection, d'exil, de voyage, de prestige, de rêves ; soit ils sont insaisissables, morts, absents. Ils sont épris d'ambitions malsaines et destructrices quand les femmes rêvent d'un présent débarrassé d'ennuis, à tous les sens du terme.
Entre ces femmes à fort caractère et ces hommes courant vers la guerre sans le savoir, il y a tout un tas d'autres personnages, qu'on appelle ordinairement « secondaires ». Chez Anne-Marie Garat cependant, aucun personnage ne peut être qualifié ainsi. Tous subissent ou infligent quelque chose. Ils sont pourtant nombreux, de la grande famille bourgeoise à la petite famille d'immigrés hongrois en passant par les domestiques, les autorités, les savants, et même.. les animaux, qui montreront le chemin du replis. Rien n'est anodin et chacun mérite son heure de gloire romanesque : même le bol.
Alors il y a l'Histoire bien sûr, que l'auteur n'oublie jamais dans la romance que vivent ses personnages. Tout le monde appartient à cette société en mutation, courant vers la Grande Guerre. Chacun parle de ses petits ennuis à son prochain, qui n'écoute que d'une oreille parce que lui-même est trop tourmenté par ses propres problèmes.
Là encore, aucune histoire n'est anodine ou secondaire. C'est une des leçons que semble nous donner le roman, « le bonheur privé » « le sens qu'il donne à nos vies, si négligeable au regard de l'Histoire... » (p. 1216). Chacun vit ses propres inquiétudes sans recul ni objectivité. L'histoire personnelle est toute entière enfermée dans une subjectivité intense, effaçant les alentours sans ménagement. Ainsi, le souvenir de la mère d'un professeur éminent pleurant autrefois la disparition d'une petite boîte en onyx, au moment même où Victor Hugo est condamné à l'exil...
Il en va de même pour cette quête amoureuse, cette quête de vérité après laquelle court Gabrielle. Aveuglée par le souvenir qui idéalise, elle court après un secret qui pourrait bien risquer de tout anéantir s'il est dévoilé. Le lecteur la sait folle de farfouiller à tort pour une histoire de coeur dans des affaires mêlant complots et intérêts économico-politiques.
Le livre de Anne-Marie Garat raconte avec une grande justesse ce qu'est cet aveuglement : il émane de tous ses personnages. Chacun se perd en se cherchant, et trouve parfois en fuyant. Les quêtes se rejoignent peu à peu, dans ce labyrinthe où l'oubli se manifeste à qui n'en veut pas, et se cache à qui le convoite.
Ainsi, Anne-Marie Garat élabore lentement ce long roman feuilleton, retranscrivant de façon très juste le cheminement de pensée de chacun, décortiquant les rouages de leur réflexion.
Ils n'ont qu'un seul point commun qui avance masqué, sans qu'aucun d'entre eux ne sâche ou veuille y croire, et c'est évidemment l'Histoire. L'Histoire de cette guerre à laquelle personne n'échappe, et qui met tout le monde sur un même pied d'égalité. La suite est d'ores et déjà parue cette année chez Acte Sud : L'enfant des ténèbres.

(c) Léthée Hurtebise - Article paru dans le Magazine des livres n°12 du mois de septembre



La rotonde

Ce n'est pas une nouvelle - bien que le texte soit court, mais ce n'est pas un roman non plus. Entre les deux qu'existe-t-il ? Un panorama peut-être ? Et pourquoi pas... Voici le résumé de l'histoire contenue toute entière dans ce petit texte : Tandis que je naissais, mon père tira soudain un coup de fusil à bout portant sur la jeune soeur de ma mère. Par accident, inadvertance, ou par fatalité, la balle à elle adressée alla toucher, au creux du cou, sa belle amie sortant de son lointain jardin, au sud. A l'instant, le frère de celle-ci, escaladant la falaise, par héroïsme ou vanité, surpris par la détonation, faisait une chute mortelle sur les rochers de la baie, au nord extrême du paysage.
Il s'agit donc de cela. Un moment à la fois dramatique et comique ou un instant de malchance mortelle coïncidant avec une jolie naissance. C'est aussi l'histoire d'une naissance qui restera gravée dans l'histoire de la famille, et dans la mémoire de l'enfant qui n'a pourtant rien vécu d'autre à ce moment qu'un cri, son premier cri de nouveau né.
Alors comme dans un rêve, Anne-Marie Garat  se met dans la peau de cet enfant qui raconte ce qu'il n'a ni vu ni entendu ni vécu, tel un mensonge réinventé, imaginé, et décortiqué dans tous les sens. L'histoire de ce « panorama » publié chez Acte sud, n'est que cela. Un instant où tout s'enchaîne de cette manière qu'on ne saurait qualifier de hasard, d'intention ou de bêtise.
Mais puisque l'histoire n'est qu'un instant, quel intérêt peut-on trouver dans ce petit récit ?
C'est indéniable, Anne-Marie Garat a dû s'amuser à construire une narration déconstruisant sa propre histoire. Jouant des mots et d'une langue très appliquée, soignée, où l'on se délecte d'assonnances aussi bien que d'allitérations, de rythmiques et de sons poétiques, comme ici : « A chacun de ses lobes pend une perle dont l'orient recueille, et concentre en son reflet, la très précieuse image du paysage où je nais. ». Un langage très imagé, attaché à la précision de la description comme une prescription de vision : « Son thorax bée d'un large rire rouge, la guirlande de ses viscères pend aux rochers, que les vagues visqueuses, avides, lèchent et lavent et déchirent avec constance, elles ont l'impatience amoureuse de la mort. ».
Peintre du paysage et des visages, Anne-Marie Garat se fait plus que tout peintre du temps. On connaît son admiration pour le maître absolu du temps littéraire, Proust. Dans La Rotonde, Anne-Marie Garat nous donne une petite leçon à sa manière. Si les 59 pages de cette petite oeuvre panoramique ne sont consacrées qu'à un instant, celui-ci est à ce point étudié qu'on peut percevoir la trajectoire de la balle, le geste furtif d'une femme élégante correspondant à la sortie du projectile, le cri de l'enfant coïncidant avec la chute d'un homme, ou encore le mouvement d'une hanche calqué sur la disparition d'une trace de buée sur un meuble laqué. Et le temps, c'est aussi cela, ce qu'on apperçoit pas qui est déjà disparu et qu'on a pourtant vécu sans le savoir. L'auteur maîtrise le verbe sous tous ses angles : « Au sommet de la falaise, en surplomb de son envlo exalté, mon père au jardin commence à pleurer sa balle perdue, jusqu'à sa fin prochaine. Pourtant le jour paraît, illuminant la beauté des choses, je vais naître. Mais ni moi ni ma mère ne le consolent ; dans la chambre noire je crie. Cet instant blesse mon âme et ma mémoire. »
Ainsi elle nous montre, avec un grand talent, que le temps littéraire permet de prolonger un présent dans le futur, d'installer un événement futur dans le présent d'un passé rapporté, et de prêter mémoire et bénéfices à une âme qui n'est pas encore née, ou tout juste, c'est à dire le temps d'écrire cette phrase.
Pour finir, elle nous offre une très forte et très touchante métaphore de l'écrivain qui invente, de l'histoire qui se tisse, et du travail harassant que tout cela représente : « Par quelle échappatoire, quelle combinaison ou invention tiendra le spectacle entier du paysage, sa plénitude, sa perfection, contenant tout de l'action ou du déplacement, le temps mort et le vif, et sa destination si, vigie pugnace, acharnée, je ne préviens à tout instant ses contorsions, digressions, ruses ou encore ses malfaçons, ellipses et lacunes, ce chantier est épuisant, c'est un travail de chien. (...) le paysage grand panoramique n'est ni une invention, ni une vision, sa création à tout instant tient de la guerre et du naufrage, entier il me regarde. »
Ce petit texte se lit donc avec beaucoup d'attention, autant que le talent de l'auteur en mérite. Ne pas se fier donc, à l'épaisseur du livre, ni au titre : on se doit d'opposer une attention féroce à un travail si minutieux. C'est la première chose. En second, n'espérez pas d'après le titre trouver dans cet ouvrage des histoires de dentelles ou un lieu architectural remarquable : ce petit texte est tout à la fois. Un temps, un instant ; un lieu panoramique ; une naissance et une mort ; le hasard et l'intention.
A lire absolument.