Amélie Nothomb

Voici tous les articles que j'ai publiés jusqu'à présent sur Amélie Nothomb en ces lieux. Bonne lecture.


Dans le dernier roman d'Amélie Nothomb, qui comme chaque année est sorti un peu en avance sur la rentrée littéraire, Baptiste Bordave a l'opportunité de changer de vie, ou plutôt, de voler l'identité d'un homme qui a le mauvais goût de mourir chez lui. Une trame géniale à priori que celle choisie par l'auteur, qui part bien entendu d'une idée assez savamment tordue pour construire une petite fable dont elle a le secret.

Comme Ulysse, Baptiste reçoit un oracle qu'il doit suivre à la lettre s'il veut ne pas avoir d'ennui. Le moment venu, il suit un autre chemin et atteint très vite le point de non retour, le point où il lui sera désormais impossible de faire machine arrière, et récupérer sa vie. A ce stade, il sera obligé de poursuivre son crime, commis d'abord par curiosité, et s'installer dans la vie d'un autre. Il sera un peu ce voisin incrusté qu'on avait déjà vu dans les Catilinaires, sauf que, sans toutefois freiner ses incongruités, il aura l'intelligence narrative de s'interroger à leur sujet. Car c'est lui qui raconte l'aventure.

Un petit goût de Sagan

Ce dernier roman a quelque chose Des bleus à l'âme, de Françoise Sagan. Les personnages vont se retrouver peu à peu dans un huit clos où les conversations, le champagne, le sommeil et la nourriture sont les seules occupations. Cette manière de se terrer, de fermer les yeux au monde et aux soucis, surtout financiers, de s'inviter comme ça chez les gens pour y vivre un luxe mi-offert/mi-volé, tant il est devenu habitude avait déjà été exploitée chez Nothomb dans Les Catilinaires mais également chez Sagan, et notamment dans Des bleus à l'âme, où l'on voyait Eleonore et Sébastien (deux suédois, tiens tiens...) squatter à longueur d'année chez de vagues connaissances assez sottes/généreuses pour les entretenir. Ajoutez à cela une escapade vers le grand nord, en voiture de luxe, et une frénésie de la dépense hors du commun, relancée sans cesse par un alcool qui proscrit l'inhibition.

Des thèmes nothombiens, mais pas seulement

Amélie nous parle de sujets qu'elle connaît bien, et qu'elle nous a bien appris : le champagne qu'elle adore jusqu'à l'ivresse, l'anorexie qui est une fois encore évoquée par le personnage de Sigrid, l'identité et la difficulté à trouver (pour Sigrid) ou garder/porter un nom (pour Baptiste, justement appelé Baptiste alors qu'il est doté d'une faculté formidable à donner des noms... et usurper des identités). La mort et la façon de mourir comme étant une incongruité monumentale dès lors qu'on choisit le mauvais lieu pour le faire (!)...  Mais elle approche également le mythe d'Ulysse et du voyage sans retour et l'on retient particulièrement cette question posée par Sigrid : "Pourquoi ne partirais-je pas tous les matins ?" et la réponse de Baptiste, devenu Olaf, se changeant soudain en Pénélope "Pour rester avec moi". Elle évoque plus que d'habitude la musique et les sonorités, la mémoire auditive, et quelques oeuvres évoquant une mort certaine ou une disparition inexpliquée : Le Stabat Mater de Pergolèse et Le Festin de Babette. Le temps est lui aussi interrogé, car après tout, il suffirait simplement de ne pas l'utiliser, de le laisser faire en dehors de soi, et de l'oublier : notion très féminine du temps pour un héros usurpateur.

Quelques phrases Nothombiennes, une chute qui n'en est pas une, qui sommes-nous pour exiger ?
 
Deci delà, quelques phrases pourraient être attribuées à l'auteur les yeux fermés : "En l'occurrence, mon mort n'était ni cher ni disparu. Il avait choisi ce moment singulier de sa vie pour faire son apparition dans la mienne." Echange génial que celui-ci : "Pourquoi les femmes considèrent-elles que ne pas manger est si séduisant ? - Mais mon cher pourquoi les hommes considèrent-ils toujours qu'on cherche à les séduire ?".
Hormis cela, l'écriture paraît facile pour quelqu'un qui nous avait jadis habitués à de savants dialogues. La chute n'est pas une chute. C'est juste un déclin dont on voit vaguement les conséquences. On retient tout de même une invention fabuleuse, celle de la piscine offrant champagne à volonté, à température éternellement idéale : et que des grands crus s'il vous plaît ! 
Voilà tout ce qu'on peut retenir de ce petit dernier, qu'on espérait au moins aussi talentueux que le précédent, sinon aussi captivant et fiévreux que ses premiers excellents romans... mais qui sommes-nous pour nous laisser submerger chaque fois par la nostalgie du premier émoi ? Est-il légitime d'être nostalgique de ses premiers romans comme d'un vieil amour dont la passion s'étiole avec l'habitude et le manque de vigilance ? On le sait bien pourtant, que la première fois est toujours la meilleure... Mais à cela Amélie Nothomb oppose au moins trois constances : le nombre de ses lecteurs, le nombre de pages, et le mot pneu, toujours présent.


Finalement, il n’est pas si mal que  ça le dernier Nothomb. Non seulement il fallait peut-être qu’un écrivain prenne position face à la Télé-réalité, non seulement il fallait aussi qu’Amélie Nothomb prenne publiquement position dans son œuvre, mais en plus, elle prend ici position de la manière la plus raisonnable, sensée. Dans Acide Sulfurique elle immortalise des pensées que tout le monde profère sans vraiment les penser, ni les revendiquer, ni non plus les honorer. Pannonique, Boule d’Antigone, se défend sans en avoir l’air d’une vérité qui l’accable et qu’elle recherche tout autant. Ce faisant, plus elle revendique, plus son destin se scelle. Le public veut du gore, du supplice : ce que réclame en effet le citoyen d’aujourd’hui c’est d’assister à de vrais drames en savourant du pop-corn. Ni cinéma, ni drame personnel, ce qui le fait jouir, c’est le drame des autres. On n’oublie jamais mieux ses soucis personnels qu’en constatant, impuissant (position très confortable de celui qui ne peut aider l’autre), les malheurs des autres. Symbole de l’interdit, de la non assistance politiquement correcte, le voyeurisme jubileux se répand à tous les niveaux : de celui qui profite à celui qui convoite en passant par ceux qui subissent ou suscitent, le mal est partout qui gangrène la hiérarchie. Le boycotte n'est pas un favori de notre société : pour boycotter efficacement il faut être solidaire, et si il y a bien une chose qui manque à notre quotidien c’est cette notion de solidarité. Il faut donc un sauveur, ou à défaut, un dénonciateur, celui-la même qui agira en dépit de son intérêt propre, pour l’intérêt collectif. Mais Zedna est un personnage irréel, bien Nothombien celui-la. Une sauveuse utopique, qu’on ne trouvera jamais parmi nos voisins, affalés, eux, devant la loft Académie. C’est là peut-être qu’Amélie est prise en flagrant délit de rêve : chez nous, il n’y aura pas de sauveur. Juste une autre mode qui viendra se substituer à celle que l’auteur décrit si bien, degrés par degrés ; cette mode qui se satisfait dans l’absence de satisfaction, dans la frustration des intelligences, menées à mal par la curiosité mal placée et le voyeurisme inutilement malsain de personnes qui aiment visiblement perdre leur temps à regarder vivre des gens qui vivent, eux, d’être observés.