Bienvenue chez Léthée

"Oui, je sens que c'est le moment de jeter un coup d'oeil en arrière, si je peux, et de faire le point, si je veux avancer.  (...) Moi je ne suis pas de ceux qui risquent de changer de chanson. Je n'ai qu'à continuer, comme s'il y avait quelque chose à faire, quelque chose de commencé, quelque part où aller. Tout se ramène à une affaire de paroles, il ne faut pas l'oublier, je ne l'ai pas oublié."

 

L'innommable, Samuel Beckett, Editions de Minuit, Paris, 2004, p. 81.

 

 

Lundi 12 mars 2007

 Hajime est fils unique. A douze ans, il découvre l'amitié la plus pure, auprès de sa camarade Shimamoto-san, fille unique elle aussi. Ensemble, ils écoutent la musique et épuisent d'improbables conversations silencieuses. Ensemble, ils tissent sans le savoir un lien invisible qui les poursuivra toute leur vie. Adolescent, Hajime connaîtra ses premiers ébats. Il connaîtra le désir, et le reconnaîtra sans pourtant savoir encore ce qu'est l'amour. Certaines vies, sur son passage, seront détruites. Adulte, il mène une vie paisible et prospère, au sein d'une famille heureuse et épanouie. C'est seulement à ce moment qu'Hajime saura éprouver l'amour. Cependant, d'une manière qu'il n'espérait pas, et peut-être trop tard.

  Qui est donc Shimamoto-san ? Que fait-elle lorsqu'elle est absente ? Qu'a-t-elle fait de sa vie durant les 25 dernières années ? Pourquoi surgit-elle seulement les jours de pluie ? Que veut dire ce sourire léger et permanent au coin de ses lèvres ?

 Tout échappe à Hajime, mais également au lecteur qui ne peut s'empêcher d'adhérer aux questions du personnage. Le lecteur EST Hajime, avec son égoïsme, ses doutes, ses peurs, son envie de fuir l'acquis paisible et de poursuivre un dangereux chemin inaccessible. Comme une anguille, elle se faufile et lui échappe. Murakami fait preuve d'un sens inouï du mystère, du mystique, de l'érotisme, et de la poésie. En alliant savamment tous ces talents, il offre un opus délicat et prenant à la fois. Il est impossible de ressortir indemne, inchangé d'une telle lecture. A la lisière du fantasme et de la folie, il nous entraîne au coeur du doute.

 Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil, Haruki Murakami, Editions 10/18, 2003, 223 p., 6.56 € sur Amazon.

 

 

par Léthée Hurtebise publié dans : Milan Kundera, Murakami..
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Jeudi 22 février 2007

Vingt ans après son essai sur L’art du roman, Milan Kundera fait paraître un autre essai en 7 parties (Conscience de la continuité - Die weltliteratur (La littérature mondiale) - Aller dans l'âme des choses - Qu'est-ce qu'un romancier ? - L'esthétique et l'existence - Le rideau déchiré - Le roman, la mémoire, l'oubli), constituées chacune de courts chapitres toujours étayés d’exemples concrets et argumentés de façon pédagogique, sur le roman de ses débuts à nos jours.

 

 

Kundera, né en 1929, dévoile ses réflexions de lecteur et d’écrivain, à travers la littérature qui l’a constitué, celle de Cervantès, de Musil, de Gombrovitz, de Kafka, de Fielding, de Tolstoï, de Rabelais, de Proust (quelle importance qu'Albertine lui fut inspirée par une femme ou par un homme ? que la Joconde fut un modèle masculin ou féminin ?), de Flaubert, de Diderot. Ce dernier, qui avait déjà fait l’objet d’un hommage remarquable, à travers une pièce intitulée Jacques et son maître, n’est que très brièvement évoqué, tout comme ses œuvres, dont il ne parle que très occasionnellement.
Dans L’homme sans qualités, de Musil, tout est dit. Dans l’œuvre de Kafka, il faut voir l’ouvrage d’un visionnaire, qui a su dès le début du siècle, ce que deviendrait l’administration de nos jours. Kundera analyse certains passage de Madame BOVARY(dans lequel "L'une des plus fameuses scènes érotiques a été déclenchée par une banalité totale : un inoffensif emmerdeur et l'obstination de son bavardage"), d’Anna KARENINE, et insuffle à son lecteur l’envie de lire ce qui l’a ému, ce qui l’a forgé, et continue de le transporter grâce à son inégalable talent, celui d'expliquer ce à côté de quoi on était susceptible de passer, et sur quoi il fallait justement s'arrêter : ce qui est paradoxale, surprenant sans qu'on sâche pourquoi. C’est de son expérience de lecteur, plus que de son talent d’écrivain que Kundera nous parle. Jamais mis en avant dans ses propos, son talent est passé de l’autre côté du rideau, transformé en spectateur narrateur. Ravis d’être aveugles et de pouvoir l’écouter, il nous raconte alors, toujours en s’appuyant sur ses expériences, ses lectures, l’histoire du roman de l’est, du roman de l’Europe centrale telle qu’il l’a connue, subie parfois.

J'ai retenu particulièrement quelques citations éloquentes, telle que celle-ci à propos des "multiples significations du mot histoire" : "Dans la conscience collective, l'histoire du roman, sur toute sa durée qui s'étend de Rabelais jusqu'à nos jours, se trouve ainsi dans une perpétuelle transformation à laquelle participent la compétence et l'incompétence, l'intelligence et la bêtise et, au-dessus de tout, l'oubli qui ne cesse d'élargir son immense cimetière où, à côté des non-valeurs, gisent des valeurs sous-estimées, méconnues ou oubliées".
Tout au long de cet ouvrage, Kundera nous donne envie de lire, ou de relire les œuvres dont il nous parle. Ce grand admirateur du roman signe une nouvelle fois un essai à la fois rigoureux et simple, riche en enseignement et en émotion à la fois.

 

 

 © Léthée Hurtebise – 09 mai 2005

par Léthée Hurtebise publié dans : Milan Kundera, Murakami..
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