Pour répondre à Pierre qui souhaitait connaître mon 4x7, voici un petit questionnaire que vous pourrez faire passer à vos voisins.
1 - Les quatre livres de mon enfance :
Smith de Léon Garfield, Les Fleurs du mal, La métamorphose, Les contes fantastiques de Maupassant.
Smith de Léon Garfield offert pour mon anniversaire par Carmen M. Elle était mon premier amour. J’avais 11 ans, et elle ne comprenait pas pourquoi je lisais des poèmes (Les fleurs du mal). Elle me dit un jour « tu devrais lire Un sac de billes ». J’avoue n’avoir jamais suivi ce conseil. Mais lorsqu’elle m’a offert Smith, je me suis retrouvée au pied du mur. Je ne pouvais plus reculer. En lisant l’histoire de ce petit chapardeur Londonien, j’ai éprouvé plusieurs émotions. Celle d’un enfant qui découvre la littérature, celle d’un enfant qui dévore par amour des pages et des pages à défaut des joues dont il rêve (j’étais encore à peu près chaste dans mes rêves, en CM2). Smith est une sorte d’Oliver Twist. Sale et invisible comme je l’étais à l’époque, l’identification était facile. Je me suis toujours demandé si Carmen m’avait offert ce livre à cause de mes cheveux gras ou par amitié pour la pouilleuse que j’étais.
Les Fleurs du Mal donc. Non que j’étais précoce - je pense plutôt que j’étais juste dans les temps, juste à temps, et qu’au fil des années je n’ai fait que flirter comme encore aujourd’hui avec ce qu’on appelle « La moyenne », mais ce livre m’appelait. J’ai encore ce vieil exemplaire de chez Poche dont j’ai dû arracher la page qui suivait directement la couverture parce que ma mère avait eu la fâcheuse idée de le faire dédicacer par Laurent Fabius - elle n’a trouvé que cela dans ma poche, à ce moment là. Il m’envoûtait ! tellement les mots inconnus étaient nombreux dans ses pages. Ainsi, j’avais l’occasion mille fois répétée d’aller fouiner dans le vieux Larousse de mon arrière Grand-Mère, mémé Leseigneur. Dans cet exemplaire de 1906 aux pages orangées, à la couverture rose, et aux illustrations de crayon de bois, je découvrais
La métamorphose de Kafka. Ce livre est pour moi la découverte de l’énigme. Que voulait donc dire cet auteur en créant ce drôle de personnage ? J’ai dû le relire deux fois car à la fin de l’histoire, je me demandais où avait bien pu s’engouffrer le garçon. Malgré la lenteur du récit et l’absence d’action, à la première lecture la « disparition » me sembla soudaine. J’avais sans doute été distraite par quelque chant machiavélique provenant du salon, enfermée dans ma chambre comme toujours. Entourée de cafards, je me demandais si j’allais moi aussi me transformer. Je n’ai pas tenté de troisième lecture.
Les contes fantastiques de Maupassant. Je les relis toujours avec beaucoup de plaisir. Je suis toujours autant fascinée par la part d’inexpliqué qu’ils contiennent. J’ai malheureusement prêté ce livre à l’entrée en 6ème à une camarade qui ne me l’a jamais rendu.
2 - Les quatre écrivains que je lirai et relirai encore :
Kundera, Beckett, Gide, Diderot. Bien sûr, c’est à remettre en sens inverse.
Diderot. D’abord lui, parce qu’il vient en premier dans
Gide. Cet auteur aussi a la chance d’avoir écrit un vrai roman, classé parmi mes livres favoris. Un auteur qui, lui, ne s’est pas contenté de regarder ce qui l’entourait pour écrire et définir des caractères. Il est au contraire celui qui met un peu de lui dans chacun de ses personnages. Quelque part, les personnages de Gide sont tous Gide. Cependant, aucun en particulier n’est l’auteur. Gide n’adapte pas, il réinvente en fonction de lui. Un personnage comme lui, dans la vie de tous les jours, est tout à fait détestable. Ce qui fait que je l’apprécie, c’est sa manière de réinvestir ses passions dans des fictions qui sans cette écriture très belle et très précieuse qu’on lui connaît ne mériteraient aucune attention. Ce qui fait l’œuvre de Gide, c’est son orgueil et son exigence.
Beckett. La première fois que je l’ai découvert, c’était en lisant Le dépeupleur. J’ai d’abord eu beaucoup de mal à saisir cet univers où justement, l’univers se décompose pour aller vers le rien. Je me suis posé plein de questions. J’ai relu et relu ce passage : « Ce qui frappe d’abord dans cette pénombre est la sensation de jaune qu’elle donne pour ne pas dire de soufre à cause des associations. Ensuite le fait qu’elle vibre de façon régulière et continue à une vitesse qui pour être élevée ne dépasse jamais celle qui rendrait la pulsation imperceptible. Et enfin beaucoup plus tard que de loin en loin et pour très peu de temps celle-ci se calme. Ces rares et brèves relâches sont d’un effet dramatique inexprimable pour en dire le moins. Les agités en restent cloués sur place dans des postures souvent extravagantes et l’immobilité décuplée des vaincus et sédentaires fait paraître dérisoire celle qu’ils affichent d’habitude. Les points en voie de cogner sous l’effet de la colère ou du découragement se glacent à un point quelconque de l’arc pour n’achever le coup ou série de coups qu’une fois l’alarme passée. » (Samuel Beckett, Le dépeupleur, Editions de Minuit, Paris, 1970.) Je me suis demandé si j’allais pouvoir comprendre Beckett un jour. J’ai lu ensuite En attendant Godot. J’ai bien ri, même si au fond, il est vrai, il y avait aussi largement de quoi pleurer. J’ai ensuite lu Malone meurt une première fois. Les 100 dernières pages de ce roman qui en contient 191 (Editions de Minuit) furent une agonie autant pour moi que pour le narrateur. J’ai trépigné, dérangé la voisine par de lancinants coups de talons, martelant le parquet sous mon bureau comme si j’écrasais des bestioles infernales sorties de nulle part. Je me levais, abandonnais le livre sur mon bureau, balancé en plan, le temps d’aller au bout de l’appartement et de revenir, n’y tenant plus, voulant savoir où il voulait en venir. Mourir, c’est sûr, mais pourquoi pas tout seul ? Lorsque j’ai lu les derniers mots, je suis partie dans
Kundera. Qui mieux que lui sait définir l’oubli ? Qui mieux que lui sait à la fois en rire, le mettre en scène, l’étudier sous toutes ses coutures de l’évasion au souvenir en passant par le dépaysement, le changement de camp. Peut-être Jacqueline de Romilly ? Non. Cette dernière se situe davantage du côté de
Je l’aime aussi pour sa façon d’introduire des pensées judicieuses au cœur de ses ouvrages. Que ce soit dans les romans « Jaromil se souleva sur le coude dans son lit et commença à discuter avec passion. Il expliquait à sa mère que ce qui se passait était une révolution et qu’une révolution est une période de courte durée pendant laquelle il faut recourir à la violence pour hâter l’avènement d’une société d’où la violence sera à jamais bannie. Maman n’avait qu’à comprendre. » (La vie est ailleurs, Gallimard, folio, 1973, p. 197), ou au cœur de ses essais. J’aime sa manière d’assener des vérités qu’on a pas su voir venir, d’une redoutable efficacité, comme au sujet de Proust parlant de sa Recherche, et de l’art d’écrire : « Ces phrases de Proust ne définissent pas que le sens du roman proustien ; elles définissent le sens de l’art du roman tout court. » (Le rideau, MK, Gallimard, p. 114, et pour le plaisir, voici les fameuses phrases « … chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même. L’ouvrage de l’écrivain n’est qu’une espèce d’instrument optique qu’il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que, sans ce livre, il n’eût peut-être pas vu en soi-même. La reconnaissance en soi-même, par le lecteur, de ce que dit le livre est la preuve de la vérité de celui-ci… ». Enfin, grâce à lui, j’ai découvert plein d’auteurs. Cioran, Dante, et d’autres. J’ai appris à comprendre Flaubert, appris à me méfier des traductions des ouvrages de Kafka. Je lui dois beaucoup, en quatre mots.
3 - Les quatre auteurs que je ne lirai plus jamais :
Sarraute semble en ce domaine une certitude tant j’ai peiné à terminer son Enfance. Il peut paraître paradoxal d’avoir du mal à lire, entamer, franchir, terminer un ouvrage uniquement constitué de « … ». C’est justement parce que ces silences qui sont placés partout de manière à vouloir tout signifier (et n’importe quoi ?) sont surtout exaspérants. Et puis, cela va s’en dire mais on le fait quand même : quand on passe sa vie à vouloir échapper au silence lourds (trop) de signification, à fuir le langage qui ne dit jamais rien tout en voulant toujours tout signifier, alors on ne peut pas lire l’Enfance de Sarraute sans éprouver l’agacement de celui qui se retrouve pris à son propre piège. Par conséquent, j’ai pris la décision de ne plus jamais lire Sarraute, du tout. Je la laisse se chercher dans ses œuvres.
Sartre. A croire que c’est davantage un mouvement qui me déplait dans ces deux-la. Contrariant. Contraire. Paradoxal lui aussi, jusqu’à
Queneau. Pf. En prose ou en vers, celui-ci m’exaspère tout autant que ses compères. Très bon élève, peut-être surdoué (que foutre ?), maîtrisant parfaitement tous ses sujets : loin de m’impressionner de m’amuser et même de me divertir, Queneau me fait suer. Je ne trouve pas son Cidrolin si drôle que ça, et ses personnages peuvent bien rencontrer qui ils veulent et à toutes les sauces, dans toutes les positions tous les pays que je m’en fiche pas mal aussi. Ses syncopes ne sont plus dans le texte elles sont insufflées par ses pages. Il s’amuse mais ne m’amuse guère, sauf lorsqu’il fait dire à l’un de ses personnages : « rêver et révéler, c’est à peu près le même mot ». Bravo. Tu peux postuler pour Des chiffres et des lettres. Sacrés premiers de la classe…
Swedenborg. D’abord parce que ses livres sont pratiquement introuvables. Ensuite parce que j’ai réussi à les télécharger et que j’ai tout lu (parmi ceux téléchargés). Ensuite parce que lorsqu’on a lu un Swedenborg, on a tout lu de lui. De « Des Terres Dans Notre Monde Solaire Qui Sont Nommées Planètes Et Des Terres Dans Le Ciel Astral » à « Du Commerce De L'âme Et Du Corps » en passant par « Traité Curieux Des Charmes De L'amour Conjugal Dans Ce Monde Et Dans L'autre » on constate que la seule chose qui a intéressé ce type, c’est l’ailleurs. C’est la Bovary des sciences occultes. Les anges, c’est bien beau, mais ça n’existe QUE dans l’imagination des hommes.
J’aurais pu citer d’autres auteurs en disant que je ne les lirai jamais. Mais je préfère dire plutôt (certains hommes de droite vont me traiter de femme « Pugnace ») que j’y reviendrai plus tard : Joyce, Coetzee, Quignard, Pascal. Je suis catégorique avec ceux que j’ai pris la peine de lire jusqu’au bout, excepté pour Queneau. Avec lui, je ne dépasse jamais les deux tiers de l’ouvrage.
4 - Les quatre premiers livres de ma liste à lire :
Entre l’écriture, d’Hélène Cixous.
Lettres à Félician, Ingeborg Bachmann.
L’attentat, Yasmina Khadra.
Le Nom d’Œdipe Chant du corps interdit, d'Hélène Cixous.
Sauf que l’ordre peut changer, certains peuvent disparaître momentanément, etc..
Comme Montalte, j’aurais pu rajouter Harry Potter VIII mais c’est un regain momentané d’énergie (30 secondes) m’a donné envie (c’est 30 secondes par jour et tous les jours) de le lire en anglais. Comme rien n’est moins sûr que cela…, je m’abstiens donc.
5 - Les quatre livres que j'emporterais sur une île déserte :
Les œuvres complètes de Diderot.
Si je devais n’en choisir qu’un parmi ceux de Beckett, ce serait May B. Ou Malone meurt. Histoire d’attendre la mort avec lui, sur mon île. Ou bien Fin de partie, histoire de rester aussi dans l’ambiance. Je pourrais également amener Le dépeupleur, histoire d’avoir l’impression qu’on me tient compagnie en silence. Ou bien Compagnie d’ailleurs. Bon. Voilà. L’idéal serait que Gallimard publie l’intégrale de ses œuvres en un volume. Passons.
Si je partais maintenant j’amènerais bien entendu A la recherche du temps perdu car je l’ai recommencé (je l’avais commencé avant de reprendre mes études, mais maintenant que j’ai ma licence, je peux reprendre la recherche, lol).
Ensuite, et bien j’emmènerais probablement L’ombre du vent, de Carlos Ruiz Zafon. C’est MA découverte de l’année. Le problème, c’est que je classe ce roman dans la catégorie de mes romans privilégiés, les « Ze best », les VRAIS romans, les romans COMPLETS parmi lesquels on trouve Kafka sur le rivage de Haruki Murakami, Les Faux-monnayeurs de Gide, Jacques le fataliste de Diderot, Notre-Dame de Paris d’Hugo, Madame Bovary de Flaubert… Bref.
6 - Les derniers mots d'un de mes livres préférés :
« Tout le monde était ravi de cette trouvaille et un homme extraordinairement ventru développa l’idée que la civilisation occidentale allait périr et que l’humanité serait enfin libérée du fardeau asservissant de la tradition judéo-chrétienne. C’étaient des phrases que Jan avait déjà dis fois, vingt fois, trente fois, cent fois, cinq cents fois, mille fois entendues, et ces quelques mètres de plage se changèrent bientôt en amphi. L’homme parlait, tous les autres écoutaient avec intérêt et leurs sexes dénudés regardaient bêtement et tristement vers le sable jaune.»
7 - Les quatre lecteurs dont j'aimerais connaître les quatre :
Tibidabo, Lamalie, Pûne, Raphaël.
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