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Les p'tits Suisses

Par Léthée
Jeudi 2 avril 2009

A propos de
Vorace
de Anne-Sylvie Sprenger



Ogresse et vorace, Clara « Grand » grossit à mesure que Frédéric, son amant, maigrit. Nourrir, n'est-ce pas le talent du sentiment d’amour ? Elle le dévore semble-t-il, et lorsqu’on se fait cette réflexion, on ne croit pas si bien penser…


Clara. C’est ELLE la vorace. Elle engloutit tout, et on aurait tôt fait de la qualifier de boulimique, cette jeune femme qui se fait vomir sitôt s’être remplie. Gare aux clichés, gare aux idées reçues : les livres d’Anne-Sylvie Sprenger n’en permettent aucun. Ses personnages sortent du commun littéraire, du commun psychologique, du commun corporel. Ils sont complexes et insaisissables. Ils permettent mille et une interprétations, attisent l’imagination, enflamment la passion littéraire.


 

La saleté : nouvelle tentation de l’art ou simple attirance ?

Voilà bien un sujet qui n’est pas commun. Alors que beaucoup d’auteurs, de peintres, de cinéastes s’attachent à peindre ce qui est beau, esthétique, Anne-Sylvie Sprenger fait baigner ses personnages dans la saleté. Pire : là où d’autres s’acharnent à représenter le fantasme de pureté, l’auteur de Vorace enferme son petit monde dans le fantasme de la saleté. « C’est plus facile » direz-vous ! comme de se spécialiser dans la photo floue, plutôt que dans les clichés d’art… et puisque l’art peut être flou… bref, je m’égare. Non. Fantasme de saleté ne rime pas avec facilité, mais belle et bien avec « risque de ne pas être aimé »… en tant qu’auteur ! Le sale fait peur, il éloigne : et Mlle Sprenger y niche ses créatures !

Ses personnages ont une conscience accrue de leur saleté, mais aussi de la beauté des autres. Dans Vorace, la beauté s'incarne chez ces petites filles laissant « fondre les flocons sur (leur) langue quand (elle, Clara) suçait des genoux crasseux » . (p. 43) Sa créature ne se contente pas d’évoluer dans la saleté, elle est placée en miroir d’autres filles de son espèce, qui évoluent dans la pureté absolue. C’est ce contraste qui rend finalement Clara attachante, saisissante, comme une poupée démantelée abandonnée au milieu de belles Barbies fraîches : neuves en somme. Et c’est cela : le personnage de Clara est usé par quelque chose. Ce n’est pas le temps puisqu’elle a le même âge que les autres. C’est autre chose. Dans la famille problèmes, je demande la mère !


Le rapport à la mère

Lorsque Clara « lèche » les genoux ensanglantés de ses camarades, il faut peut-être y voir une manière de manger la terre et la chair. C'est-à-dire, manger l'oeuf et la poule à la fois, le produit et sa source, et au bout du compte : soi-même et l'univers tout entier.

Lorsqu’elle était bébé, elle n'a pas pu boire sa mère, alors elle se dévore elle-même : car accusée de n'avoir pas su se servir de sa bouche pour s'abreuver au sein maternel, rendue coupable dans son innocence, Clara sucera tout, ponctionnera éternellement ce qui l’entoure : y compris son amant. Dans Sale fille, écrit plus tard, on retrouve cette ambiguïté vis-à-vis de la mère : après la douleur d’avoir épousé son corps, et ce besoin paradoxal d’amour qui n’est jamais satisfait, elle ne pourra plus jouir, à l’âge adulte, que de l’étreinte à mort. Ici, de n’avoir pas su s’abreuver au sein à temps, elle culpabilisera, et finira par tout dévorer, culpabilisant encore de l’avoir fait. Au fond, elle tentera toute sa vie de se faire aimer d’amour en rattrapant sa faute d’autrefois, repoussant par là même ceux qui seraient tenter d’aimer son corps. Mais jamais l’amour de la mère n’est remis en question : il faut à tout prix couvrir, masquer les bruits odieux qui pourraient faire tomber sa mère en disgrâce. En revanche, Clara et sa passion du sexe, c’est une histoire de père. Celui-ci lui prophétisait autrefois « Tu verras, une fois qu’on a goûté au sexe, on ne peut plus s’en passer ». C’est en quelque sorte une maladie des grands : il faudra culpabiliser de ne pas avoir pu y échapper. Il faudra « aimer coupable ». Celui-ci est davantage perçu comme une tare qu’une gourmandise. Et c’est encore une fois tout le paradoxe de ces désirs échafaudés sur de l’effroi : ça brinqueballe, c’est à deux doigts de s’effondrer, mais ça tient par la tension accrue de câbles qui s’agrippent les uns aux autres.


Les paradoxes interminables

Pour Clara, la culpabilité est en effet une affaire d’infini : on vomit d'être coupable, mais on est coupable de vomir. Et puis il y a cette phrase terrible : « Je me perds entre l’envie de fuir et le besoin de jouir ». Tiens, voudrait-elle dire que son esprit est en conflit avec son corps ? On dit de la jouissance qu’elle est l’accès au septième ciel. C’est faux. La jouissance nous rappelle au contraire que notre corps recèle de ces puissances qui peuvent inonder un être tout entier, jusqu’à son âme. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous aimons jouir. Et c’est ce qui nous rappelle que notre corps est là. Le plaisir et la douleur nous rappellent la présence de notre enveloppe. Or, la fuite est un besoin de l’esprit, qui lui, ne peut entraîner le corps. Voici donc l’exacte illustration du corps et de l’esprit en conflit. Qu’est-ce qui pourrait bien représenter davantage ce combat de l’amour et de la faim (à part le dernier roman de Stéphanie Hochet) mieux que le conflit existant entre la jouissance et la fuite ? Le vide et le plein ? Car l’amour et la faim peuvent l’un et l’autre faire souffrir également le corps et l’âme.

Mais il semble que ce soit plus compliqué encore… car en tant que lecteur, on cherche à tout prix à se raccrocher au rationnel. Anne-Sylvie Sprenger n’a cependant pas son pareil pour brouiller les pistes. Preuve en est ce passage aussi absurde qu’effrayant où la jeune femme communie seule, dans la pénombre, son âme tendue vers Dieu, sa main droite tenant la lumière, son corps débordant partout de sa robe blanche - il semble ici que ce soit davantage le corps qui habille la robe que l’inverse - , son estomac tendue vers l’hostie qu’elle tient dans la main gauche. N’est-ce pas terrible d’imaginer tout ce corps tendu et débordant vers toutes les envies à la fois ?

Le pire, c’est qu’elle déborde et ne se voit pas. Ne PEUT se voir.

 

 

Frédéric  (l’amant) et la clause de non concurrence dans la douleur

 « Frédéric ignore mon désarroi ». Voilà ce que déclare Clara en voyant son compagnon reclus dans l’anorexie, fuyant le frigo alors qu’elle-même l’engloutirait bien tout entier, avec bacs et tuyaux. Pourtant, le lecteur connaît tout du désarroi de Clara, mais rien de celui de son ascétique amant. Et ce n’est pas elle qui se donne la mort, c’est lui.

Que devient-il, cet ascétique amant, dans tout cela ? Rien. Il s'efface, puisqu'il n'est bientôt plus visible. Ne plus s'alimenter, c'est caresser l'espoir d'une transparence lucide, c'est rêver d'invisibilité, d'effacement du corps, de concentration de l'esprit. C’est rendre l’amour moins fort que la mort. Ne plus se nourrir, c’est tenter de se cacher derrière le translucide. C’est la tentative mystique  d’atteindre l’impossible. Et si l’on dit souvent que rien n’est impossible, alors attendre l’impossible, c’est peut-être atteindre ce rien, ce néant du dedans comme du dehors, cet état d’être à la fois vide et rempli du vide.

En cela Frédéric et Clara se ressemblent, de manière inattendue. Car quand l’un veut absorber le rien, le vide, l’autre absorbe tout et même… jusqu’à Dieu. Car la sainte hostie est le Christ, et la scène de la communion fait de Clara ce long python vorace qui engloutirait Dieu et donc, à la fois le tout et le rien, le vaste et le néant.

Clara, par ailleurs, se trompe de combat : elle voudrait qu’on voit son désarroi, mais ce n’est pas en se gavant qu’on la verra davantage. Pourtant, le talent d’Anne-Sylvie Sprenger dans ce roman, c’est de rendre Clara de plus en plus présente (certes, c’est le narrateur) et Frédéric de plus en plus absent… jusqu’à le faire disparaître ! Si Anne-Sylvie Sprenger voulait illustrer le parfait couple d’anorexique-boulimique, ou plus simplement, le théorème des vases communiquant, c’est très réussi !


L’enfant est un filtre qui s’ignore.

L’enfant est un filtre, et il a bonne mémoire. Et souvent les problèmes de bouffe ont pour origine la mère ou le sexe, ou bien les deux. La femme Clara se souvient toujours, et même trop souvent, d’avoir été prise comme une passoire étant petite. Comme dans Sale fille, le souvenir des premiers contacts avec le sexe se mélangent et évoquent à la fois crainte, douleur et plaisir. Or, il n’y a pas de plaisir sale sans culpabilité.

Vorace est donc l’histoire d’un corps creux, trop creux, qu’il faut reboucher, colmater. Ce qui devient beau par la mystique et la pureté chez l'autre, ces espaces vides « entourés » de côtes que l'on compte, est laid chez soi et devient source de honte. Le vide de l'autre devient la possibilité d'un nid, le vide de soi devient l'invasion possible pour autrui. Voici l’étrange paradoxe qui unit ces deux amants : l’un veut se cacher et ne réussit qu’à mettre sa carcasse à jour, l’autre veut montrer son âme et ne réussit qu’à éparpiller ses chairs.

Il faut colmater et absorber pour boucher, plâtrer, et enduire. Faire « pendre le ventre sur le sexe » afin de le cacher aux autres, le garder pour soi. Faire apparaître des bosses plutôt que des creux, quitte à éprouver ensuite une honte de ses propres actes, véritablement méritée celle-ci (la honte), qui du coup, masquera la honte des actes de l'autre.

Autant souffrir par sa propre main : c'est plus durable, mais donc finalement plus vivable. Le souvenir de la douleur est finalement plus douloureux que son instant.


Le sauveur : L’art et la représentation

Clara éprouve bientôt le besoin d’avoir un double neuf, et elle pose comme modèle. Elle dit alors « Dans le secret de cet atelier, je suis vivante. Je n’ai plus besoin de m’ensevelir. Dans le secret de cet atelier, j’oublie Dieu. Quel répit. »

Elle oublie Dieu et prend pleinement possession de sa vie alors même qu’elle se déleste un peu d’elle-même, en souhaitant d’elle une copie. Dans la peinture elle assume son corps, car comme elle ne se reconnait pas pleinement, elle peut s’aimer. Aimer la femme qu’elle voit en oubliant que c’est elle. S’aimer s’assumant, en somme. 

Voilà donc à quoi servirait l’art ? A esthétiser ce qui ne peut l’être, à se voir mieux que ce que nous sommes. Clara se voyant un peu comme Sappho au coucher… En tout cas, l’art d’Anne-Sylvie Sprenger est maîtrisé. Et c’est rare.

 

Illustration : Le coucher de Sappho de Gleyre

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Par Léthée
Lundi 9 mars 2009
A propos de
Un juif pour l'exemple
de Jacques Chessex



{Présentation de l'éditeur : Nous sommes en 1942: l'Europe est à feu et à sang, la Suisse est travaillée de sombres influences. A Payerne, rurale, cossue, ville de charcutiers "confite dans la vanité et le saindoux", le chômage aiguise les rancœurs et la haine ancestrale du Juif. Autour d'un "gauleiter" local, le garagiste Fernand Ischi, sorti d'une opérette rhénane, et d'un pasteur sans paroisse, proche de la légation nazie à Berne, le pasteur Lugrin, s'organise un complot de revanchards au front bas, d'oisifs que fascine la virilité germanique. Ils veulent du sang. Une victime expiatoire. Ce sera Arthur Bloch, marchand de bestiaux A la suite du Vampire de Ropraz, c'est un autre roman, splendide d'exactitude et de description, d'atmosphère et de secret, que Jacques Chessex nous donne. Les assassins sont dans la ville.

Biographie de l'auteur
Jacques Chessex. Né en 1934 à Payerne, Jacques Chessex avait huit ans quand les faits relatés dans ce livre ont eu lieu. Prix Goncourt en 1973 pour L'Ogre, il est l'auteur, entre autres, de Monsieur (2001), L'économie du ciel (2003), Le Vampire de Ropraz (2007), Pardon mère (2008).}

J'ai lu cet ouvrage avant le précédent, Le Vampire de Ropraz. Nul doute que c'est bien Un Juif pour l'exemple qui m'a incitée à lire d'autres livres de Jacques Chessex. Cependant, sans nul doute, je pense avoir trouvé Le Vampire bien meilleur. Pour quelle raison ? Sans doute parce que je sens l'écriture de Monsieur Chessex moins fluide, moins « à l'aise »... Mais oui. Le sujet bien sûr. Ce ne peut être qu'à cause du sujet. Car il ne fait aucun doute non plus que le lecteur n'est pas du tout à son aise en lisant l'histoire de Arthur Bloch, tué pour l'exemple en avril 1942, parce qu'il était juif. Dans ce cas.. non, ce n'est pas qu'il est moins bon que le précédent : c'est qu'il est plus dur psychologiquement. Nous sommes à l'heure où la déportation des juifs européens vient tout fraichement d'être mise au point dans la capitale allemande (le 20 janvier 1942). C'est l'année de tous les carnages, et les partisans du Reich, pour se faire remarquer, donnent de leur... pire.

Comment donc relever le défi que m'impose le besoin de parler de cet ouvrage, pour inciter à le lire bien sûr, alors qu'il est à la fois difficile pour l'auteur de l'écrire, pour le lecteur de le recevoir...
C'est que, voyez-vous, ce livre parle d'une destruction. Ceci n'est pas un fait divers, et il n'y a pas de joyeux jingle pour annoncer la pub après l'annonce. D'autant que le livre, lui, est plus long que l'annonce, et pourtant d'une précision synthétique époustouflante. Cent-trois pages cinglantes au total, car il faut « évoluer avec son temps, et celui d'aujourd'hui exige d'être synthétique » dit en substance l'auteur. Cependant, si le livre est court... que l'abomination est longue à passer, dure à avaler, impossible à digérer...

Encore une fois, l'auteur trempe ses mains dans le sang, et si c'était avec les crocs dans l'avant-dernier livre, cette fois il s'agit de la plume bien sûr, trempée dans le sang de la mémoire. Pas d'imposture, il a bien été contemporain et voisin de cet horrible sacage, en 1942. Si la France a participé à l'épouvantable nuit du Vel d'hiv, la Suisse elle, n'a rien vu venir semble-t-il de ce meurtre préparé par une poignée d'imbéciles sanguinaires, pour plaire à Hitler.

Jacques Chessex, avec ce roman-qui-n'en-est-pas-un, se fait le boucher de l'histoire des bouchers. Il décortique, hache et dépèce les gestes des assassins nazis jusqu'à la moindre artère résistante, jusqu'au moindre moignon récalcitrant. Au moment où les meurtriers trempent leurs mains dans le sang de la pauvre victime, il est impossible de ne pas remarquer la froideur des uns, la détresse de tous les autres. Car ce que pointe Jacques Chessex, c'est la passion animale avec laquelle les hommes découpent d'autres hommes comme des animaux. C'est « l'exemple » horrible par lequel des hommes se proclament supérieurs au regard d'autres hommes, inférieurs. C'est cette capacité des hommes à pouvoir se comporter comme des bêtes pour pouvoir demeurer les seuls hommes. C'est cette aberration qui revient sans cesse et souille le monde entier, d'hier à aujourd'hui, d'aujourd'hui à demain, tout cela dans la froideur la plus conservatrice : car dans toute cette histoire, il n'y aura jamais eu aucun repentir, aucun regret. Juste la froideur, et sa volonté d'extermination grave, terroriste. Combien d'hommes sont encore embusqués aujourd'hui, prêts à agir de la sorte avec leur prochain, sous prétexte qu'ils se sentent investis d'une mission de "nettoyage du monde" ?

Avec ce texte, Jacques Chessex offre le pendant de ce qu'il donnait à voir dans le précédent ouvrage : après avoir étudié minutieusement les travers et les peurs de la société du début du XXème siècle, celle toujours prête à culpabiliser le premier venu pour se laver de ses peurs, il décortique ici la monstruosité des hommes qui prétendent être supérieurs aux autres, quitte, pour le prouver, à leur inventer des différences. Qu'il serait bon de voir une aussi belle plume étudier les barbares d'aujourd'hui...

PS : Photo de l'étoile cousue sur les vêtements des juifs durant les déportations, (C) Olve Utne.
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Par Léthée
Mardi 3 mars 2009
 

A propos de

Le vampire de Ropraz,

de Jacques Chessex



[Présentation de l'éditeur : En 1903 à Ropraz, dans le Haut-Jorat vaudois, la fille du juge de paix meurt à vingt ans d'une méningite. Un matin, on trouve le cercueil ouvert, le corps de la virginale Rosa profané, les membres en partie dévorés. Stupéfaction des villages alentour, retour des superstitions, hantise du vampirisme. Puis, à Carrouge et à Ferlens, deux autres profanations sont commises. Le nommé Favez, un garçon de ferme, est le coupable idéal. Condamné, emprisonné, soumis à la psychiatrie, on perd sa trace en 1915. A partir d'un fait réel, Jacques Chessex donne le roman de la fascination meurtrière. Qui mieux que lui sait dire la " crasse primitive ", les fantasmes des notables, la mauvaise conscience d'une époque ? ]



Dans ce roman, parti d'un fait divers, la narration se déroule de telle manière qu'on entendrait presque la voix de André Dussolier, comme dans Le fabuleux destin d'Amélie Poulain. Seulement ici, ce n'est pas un conte de fées, et tous les héros sont carnassiers.


Un vampire rode donc, qui découpe les seins des cadavres, après s'y être abreuvé de leur premier et dernier lait virginal, qui emporte les pubis pour les mastiquer avant de les abandonner aux insectes, qui profane ce qu'on avait confié à Dieu, et déterre ce que celui-ci avait confié à la mort. Vite, il faut trouver le « Vampire » qui a commis l'impardonnable. Les comportements changent et l'on se remet à la religion que l'on avait écartée depuis plus de 30 ans : qu'on sorte les crucifix des greniers, l'ail du garde-manger ! La peur entame tout, même la réforme protestante !


Le délit est psychotique, soit ! La réponse le sera aussi ! Et il y a bien quelque chose de Psychose dans cet ouvrage où le criminel court la nuit, est inconnu de tous mais ressenti partout, et même de jour. Tout le monde espionne son voisin. Chacun ressort de sa mémoire celui qui pourrait lui avoir causé du tort : on ne sait jamais ! Le mal est partout, et les rideaux de douche sont nombreux à vouloir calfeutrer les campagnes de la honte. En prime cette Dame en blanc, qui rôde et sacrifie ses charmes en même temps qu'elle use de ceux du bourr eau.


Car oui, on en trouve un bien sûr, et un beau ! C'est évident que la peur donne du talent : elle presse le pas de la sentence ! Qu'il est bien beau le coupable : « La salle est pleine. Tout le monde scrute le teint très pâle, les yeux rouges et les longues dents du prévenu. « Il fait froid dans le dos », répètent et crient les premiers rangs. » (p. 100) Oui, car voyez-vous, c'est l'idée qui donne l'apparence, et non l'inverse, en ces pays d'ennui.


Qui de la bête ou du peuple au billot – celui-ci prêt à servir à nouveau, enflammé déjà à l'idée de recevoir sa lampée de globuline – offre l'attitude la plus révoltante ? On se pose en effet la question... et les phrases de cette dame qui s'approche du coupable (présumé ?)/martyr résonnent d'une bien étrange manière : « 


As-tu été sevré trop tôt ? Les bêtes que leur mère n'a pas allaitées ne savent pas jouer. Tout de suite elles griffent pour blesser. Mordent pour tuer. » Ne s'agit-il pas là de la définition même des gens de campagne en 1903 ? De par leur condition, ils sont à la fois le futur gibier et le futur réservoir de la guerre ! Robustes, mais pas bien réfléchis : oui, c'est cela, non sevrés, et trop peu aptes à juger. Ce qu'ils cherchent en Charles-Augustin, ce n'est pas le coupable : c'est UN coupable, un coupable qui puisse assouvir leur faim de vengeance, eux, les vampires diurnes, ceux que le jour rend laids à force de trop de rancune. Voilà de bien mauvais juges asservis par les juges : « De bien grands crimes, monsieur Favez ! Des trois, Ropraz est le plus grave, vous le savez bien, monsieur Favez, Rosa était la fille chérie du juge... et l'image reconnue de la pureté. » La faute est traquée à tout prix, mais c'est la nôtre en somme, celle de vouloir cacher la honte, préserver la gloire, au prix de n'importe quelle tête : il faut trouver l'homme, et vite, l'accuser, le crever. C'est bien le peuple qui fait « feu de tout bois », du moment qu'ensuite, on ne reparle plus de Ropraz qu'en tant que village paisible et respectable...


Cette sombre histoire du Vampire de Ropraz, n'est pas un simple fait divers, en effet, pour Jacques Chessex. C'est pour lui l'occasion d'analyser encore la société, et d'en faire un portrait saisissant, violent, autant si ce n'est plus que les méfaits du nécrophile criminel. Et puisque l'art du roman c'est aussi avoir le pouvoir de réinventer les histoires, ou du moins leurs dénouements, Jacques Chessex se paie ici (quel luxe !) la tête de cette société : retournant allègrement et avec brio les fautes de la grande dame contre elle-même. Est prise qui croyait pendre...


© Léthée Hurtebise – 2 mars 2009

ps : Merci à Stéphanie Hochet de m'avoir inspiré ce titre, bien que sur le fond, il ne soit pas en rapport avec le livre de Chessex. Je fais bien sûr allusion à Combat de l'amour et de la faim, paru en janvier chez Fayard.

Illustrations : cliché de Jacques Chessex lors de l'émission Au field de la nuit du 25 février 2009
et Le vampire, de Munch.

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Par Léthée
Mercredi 25 février 2009
Présentation de l'éditeur
Douce, modeste, sans beauté, Julie est amoureuse. D'une jeune femme dont elle rêve d'être la victime. Petite bonne auprès de vieilles dames qu'elle adore, elle les accompagne jusqu'à la mort avec une tendresse presque insoutenable. Cohabitant tour à tour avec son immense désir d'amour et ses révoltes d'enfant bafouée, elle erre sur les chemins vicinaux, de souvenirs obsédants en meurtres expiatoires...

Biographie de l'auteur
Anne-Sylvie Sprenger a trente ans. Sale fille est son deuxième roman, plus subversif encore que Vorace, paru chez Fayard en janvier 2007. Elle aime agacer la somnolence morale par la peinture brève et impressionniste de figures douces et amères flirtant avec la mort, dans le cadre humide et froid de la Suisse romande.

Julie a perdu sa mère il y a peu de temps. A sa suite, sa grand-mère a fait une attaque cérébrale qui la laisse amoindrie. Dans un même temps, la jeune femme est soudain prise du besoin d’abréger les souffrances des gens qu’elle aime. A moins que ce ne soit là un acte plus égoïste, visant à supprimer son propre calvaire ? 

Elle commence par un petit oiseau, malmené par un chat. Il faut vite abréger son agonie, mais qui pourrait faire cela, à part Julie ? L’acte est accompli de manière froide et sévère. Le dégoût est retourné en une sorte de plaisir (incompris d'ailleurs) anéantissant d’emblée toute culpabilité, tout remords. L'état dans lequel ses démarches la laissent va devoir être exploré, mais pour cela, il faut recommencer l'acte, à la recherche de la première jouissance : assassiner encore pour ressentir à nouveau cet état incompréhensible. Autrement dit, au lieu de provoquer la tourmente mentale, le meurtre procure un bien salvateur à tous les sens du corps. D’ordinaire, lorsqu’on parle de maladie psychologique, on soigne le mal du corps par l’esprit. Julie fait l’exact inverse.

Ce n’est pas un acte de torture qu’accomplit Julie lorsqu’elle tue. Car la torture, elle se la réserve à elle-seule, comme pour se punir d’ailleurs d’avoir éprouvé un jour un plaisir charnel. Lorsqu'elle tue, ce qu'elle ressent est-il autre chose que du plaisir ? Elle ne le sait pas elle-même. Mais que c’est culpabilisant d’avoir épousé le corps de sa propre mère ! Que cette intimité est douloureuse à l’âme lorsqu’elle est une jouissance pour le corps ! Julie opère une barbarie glacée. Elle semble dire à toutes les femmes qui l'entourent ou croisent sa route : tu ne me veux plus, meurs. Tu n’assumes pas ? Meurs. Tu ne veux pas m’aimer ? Meurs. Tu as mal ? Meurs. A elle-même, elle adresse un ordre ultime et invariable : corps, tu as du plaisir ? souffre.

Le personnage d'Anne-Sylvie Sprenger est total et veut tout : l'amour des gens qui ne veulent que son corps, le corps des gens qui ne lui donnent que de l'amour, la mort des gens qui souhaitent simplement vivre, et pour lesquels elle est inutile, voire terrifiante.

Comment créer un tel personnage sans faire de son coffret, le roman, une chose-monstre où l'écriture permet tout ? Anne-Sylvie Sprenger explore le crime d'amour sous une autre forme, en créant un personnage inédit et fort, bravant les interdits de la bonne pensée romanesque. L'écriture est dure, féroce, assez visuelle et presque toujours choquante.

C'est un hymne à la possession, où l'acte d’amour devient systématiquement un art de la mise à mort. A moins que tout ceci n'ait été inventé et fanstamé par Julie ? Le doute persiste, et la frontière entre le roman et le fantasme, aussi sales l'un que l'autre, est trop fine et intelligente pour qu'on éprouve l'envie d'aller se frotter à elle, pour l'interroger.

Qu'importe ! Dans les deux cas, le personnage provoque l'inquiétude... il s'introduit dans l'esprit du lecteur comme une vieille connaissance qui souhaite encore se quereller avec la mémoire de l'enfance.

Cet auteur trop peu connu encore, qui n'a publié que deux romans chez Fayard, et qui vit en Suisse, doit être lue absolument : son écriture déjà très bien maîtrisée et conséquente, bien que synthétique, est la promesse d'un bel avenir dans la littérature.

Intéressez-vous à Anne-Sylvie Sprenger comme à une enfant terrible de la littérature contemporaine, une petite fille dont l'écriture a des allures de future grande dame, qui donne son renouveau aux lettres du jour.



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