Par Léthée
Jeudi 22 janvier 2009
La muette
de Chahdortt Djavann
« J'ai quinze ans, je m'appelle Fatemeh mais je n'aime pas mon prénom. Je vais être pendue bientôt... »
Voici l'étrange incipit du journal intime que reçoit un jour C.J., une journaliste Iranienne. Dès lors, elle sait
qu'elle devra publier cette étrange confession tombée des mains d'un garde de prison. Fatemeh, 15 ans, y rapporte l'histoire terrible de sa famille, ainsi que son parcours tragique. Elle vit avec
ses deux parents, et sa tante paternelle. Celle-ci est devenue muette le jour où elle a vu son propre père tuer sa mère (la grand-mère de Fatemeh donc). Depuis, elle vit au crochet de son frère.
La mère de Fatemeh a également un frère. Sa belle soeur muette va tomber amoureuse de lui. C'est alors que sous les yeux de Fatemeh va s'opérer une métamorphose de la muette. Celle-ci devient
femme plus qu'elle ne l'a jamais été. Elle sort du mutisme de femme-enfant sans pourtant prononcer un mot. C'est dans ce silence constant que s'affirme sa féminité, une sensualité exacerbée
éveillant un désir absolu. L'oncle ne résistera pas longtemps aux charmes de cette femme étrange... Alors le drame ne pourra être évité.
Tout l'intérêt de ce drame réside dans le fait qu'il se déroule dans un pays où l'amour libre est un crime. S'il
n'est pas validé par le sceau du mariage, il est considéré comme crime au même titre que l'adultère et le meurtre.
La passion vécue par les deux amants n'en est que plus tragique. Ainsi revêtue de l'interdit, elle aurait pu
passer inaperçue sans l'hystérie d'une femme jalouse de cette liberté qu'elle n'oserait s'offrir (la mère de Fatemeh). Dans ce pays où l'on considère que la pendaison est une mort plus douce et
digne que la lapidation, Fatemeh assistera à la disparition de la première femme libre et passionnée, sa tante qu'elle aimait tant. Elle en voudra alors éternellement à sa mère, qu'elle
considèrera comme responsable. Mais c'est sans compter sur l'exemple de la muette, qu'elle portera en elle comme un héritage, une destinée qui perpetuera la longue série de morts dont sa jeune
vie est déjà jalonnée.
Fatemeh est irannienne et élevée dans la tradition du voile, de la discrétion et des lois de son pays. Il est
terrible de constater qu'elle ne voit pas qu'il faudrait en vouloir aux traditions meurtrières plutôt qu'à sa mère, elle aussi conditionnée et apeurée. En cela ce livre est une pure merveille,
car si court soit-il, il montre à quel point l'être humain peut être aveuglé par une haine mal dirigée, tant il est bien dressé à accepter les règles qu'on lui impose, même lorsqu'elles sont
injustes. Et c'est encore malgré elle que l'adolescente suivra l'exemple de sa tante, pour demeurer libre. Son nom, qu'elle déteste pourtant, résonne alors de manière plus profonde : Fatemeh est
le premier personnage marquant de l'histoire des mouvements féministes en Iran.
Chahdortt Djavann est également l'auteur de Bas les voiles.
© Léthée Hurtebise
PS : aujourd'hui, dans l'affaire du lait contaminé en Chine, 3 personnes ont été condamnées à mort. L'information a pris à peine 30 secondes sur le journal télévisuel de France 3.
Par Léthée
Vendredi 14 novembre 2008
Découvrez la chanson ici-même (colonne de droite), et après, allez vous
offrir l'album !!!
Par Léthée
Mercredi 12 novembre 2008
Une mort très douce
de Simone de Beauvoir
Lu ce livre très court dans lequel l'auteur raconte la mort de sa mère
Françoise de Beauvoir. A la suite d'un banal accident, elle se casse le col du fémur. Emmenée d'urgence à l'hôpital, on lui découvre un cancer très avancé. Il y a peu d'espoir pour qu'elle
guérisse. Petit à petit, les médecins avouent qu'il n'y a rien d'autre à faire que « d'abrutir la mère » avec des médicaments, pour que le temps passe le plus agréablement possible
jusqu'à sa fin, proche.
La mère se trouve donc dans cette position terrible de l'agonisant, gisant sur son lit d'hôpital. C'est cette fin
que nous raconte l'auteur, en décrivant de son regard très aiguisé la nature de leur relation, puis la nature de sa relation avec sa mère devenant cadavre, de manière de plus en plus
évidente.
La tension est forte entre ces deux femmes. Il y a tout d'abord cette déclaration implacable « Je m'émus peu.
Malgré son infirmité, ma mère était solide. Et somme toute, elle avait l'âge de mourir. » (p. 16). La fille semble être d'accord avec cette mort, d'accord avec la mort d'une femme qui même
sur son dernier lit lâche sans les annoncer des pensées de droite lamentables, et pourtant tellement habituelles dans sa bouche, mais inacceptables pour une intellectuelle de
gauche.
Pour se défaire de sa souffrance de fille, on comprend que la petite Simone a dû se détacher de sa mère. Si bien
se détacher, se défaire et la lâcher qu'elle ne la voit plus que comme une entité, une matrice que l'on accepte et reconnaît par fatalité, mais sans émotion. Pourtant, on finit peut-être toujours
par reprendre la réalité dans la figure : « Voir le sexe de ma mère : ça m'avait fait un choc. Aucun corps n'existait moins pour moi – n'existait davantage. (...) Sa fin se
situait, comme sa naissance, dans un temps mythique » (p. 27). Dès lors, cette femme qui est davantage une donnée historique, et même mythique, suscite un double sentiment. Celui que l'on
éprouve face à l'étranger, mêlé intimement à celui qui fait de l'autre un familier. « … l'accident de ma mère me frappait beaucoup plus que je ne l'avais prévu. Je ne savais pas pourquoi.
(…) Je la reconnaissais dans cette alitée, mais je ne reconnaissais pas la pitié ni l'espèce de désarroi qu'elle suscitait en moi. » L'étranger finalement est peut-être non pas l'autre, mais
celui que l'on devient face à soi-même, dans cette incompréhension que l'on éprouve à ne pas agir naturellement, ou à le faire trop, justement. Est-il naturel de ne pas réagir
?
Peu à peu, Simone de Beauvoir montre de plus en plus ce désarroi qui l'envahit. Car à trop regarder mourir on se
laisse prendre à la pitié, comme d'un regard dans le miroir : on se voit déjà dans le futur, car nous suivons tous le même chemin et qui davantage encore qu'une fille celui de sa mère
?
C'est ainsi que la mère, qui s'accroche à la vie et reproche le sommeil qu'on lui donne comme autant de jours
perdus devient « un cadavre vivant dont la bouche de goule (hume) avidement la vie. » (p. 113 ». Et la fille de l'accompagner, alors qu'on est toujours seuls à y aller, là-bas, et
qu'on ne peut y accompagner personne, c'est heureux. Mais si l'on ne peut se confondre, on ne peut empêcher l'identification, et à ce moment-même où la fille s'apprête à perdre sa mère, ce qui
lui déchire le coeur, « c'est la voix d'enfant » qui s'échappe du corps agonisant. Car la mère, si apaisée et digne d'ordinaire, est vaincue par ses émotions. Et ce n'est pas rien, la
volonté vaincue d'une mère !
Puis la fin survient au moment où on l'attendait le moins, car « prévoir, ce n'est pas savoir » et
l'humain s'habitue à toutes les habitudes, même celle d'aller rendre de telles visites « j'aurais allègrement rompu avec ces habitudes si maman avait été guérie ; mais j'en gardais la
nostalgie puisque c'est en la perdant que je les avais perdues. » (p. 140).
C'est le premier livre que je lis de Simone de Beauvoir. C'est un très beau livre, sur un sujet dur qui a été
exploré par Annie Ernaux (Une femme), Albert Cohen (Le livre de ma mère) également (deux ouvrages situés sur ma pile à lire). Un sujet difficile qu'une formidable écriture, une
belle philosophie, et une grande dignité transforment en une très agréable lecture. Mais c'est sans doute un livre triste. C'est pourquoi je ne le conseille qu'aux gens qui souhaitent s'aventurer
volontairement ou nécessairement sur les chemins de ce sujet. A eux, je conseille également Lettre à ma mère, de Georges Simenon. Dans les ouvrages plus récents traitant du sujet
mères/filles et des incapacités à tenir ces deux rôles, je conseille une trilogie en devenir, très prometteuse, qui est écrite par Carole Zalberg. Elle commence par La mère horizontale,
et se poursuit par Et qu'on m'emporte, qui sortira en janvier 2009.
Par Léthée Hurtebise
Mercredi 6 juin 2007
Présentation de l'éditeur
Ecrites par la plus célèbre poétesse allemande du XXe siècle, alors âgée de dix-huit ans, ces lettre
s d'amour -
dont on ne sait si elles sont réelles ou fictives -, hantées par la destruction et la mort, composent pourtant un magnifique hommage à la nature et à la vie, dans leur fugacité même. En vers ou
en prose, elles possèdent une musicalité délicate, rendue par un traducteur d'exception, et reflètent la problématique et le paradoxe suprême de la langue, qui dissimule le sens tout en le
sublimant. Œuvre inclassable dont Pierre-Emmanuel Dauzat propose dans sa préface une lecture saisissante, les Lettres à Felician offrent une nouvelle perspective sur l'écriture et la biographie
de l'auteur.
Biographie de l'auteur
Née en Autriche en 1926, Ingeborg Bachmann est morte accidentellement en 1973. Déjà parus chez Actes Sud : Franza, récit, 1985;
Leçons de Francfort, essais, 1986; Berlin, un lieu de hasards, récit, 1987 ; Requiem pour Fanny Goldmann, roman, 1987; Poèmes, 1989; Le Bon Dieu de Manhattan, théâtre, 1990 ; Le Passeur,
nouvelles, 1993 ; Trois sentiers vers le lac (Babel n° 724) 2006.
Léthée :
Ce petit lot de lettres « destinées mais non expédiées » est tout simplement délicieux. On ne sait qui est ce
Félician, mais on l’envie d’avoir été la muse imaginaire d’aussi belles lettres. Chaque déclaration mentionne l’absence, la distance, le manque et le désir. La muse Félician donne naissance à un
monde envoûtant et inquiétant. La douleur semble plus grande et plus jouissive que la simple contemplation d’un bonheur assuré. A lire absolument pour peu qu’on soit amoureux des mots : la
beauté du texte fait oublier que le destinataire n’est probablement qu’un être imaginaire.
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