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"Et après ? Une autre besogne... pourquoi ? Dans quel but ? Sans raison, il n'y a pas de but. Et à la fin de la journée qu'arrivera-t-il ? Rien. Et demain ? La même chose qu'aujourd'hui. (...) Non... elle ne pourra jamais. Attendre plutôt. Attendre que quelque chose  arrive... Ce soir ?." La femme de gilles, Madeleine Bourdouxhe, Actes Sud.

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Les grandes Dames

Par Léthée
Lundi 27 juillet 2009
Aimer quelqu'un, c'est aussi aimer le bonheur de quelqu'un.


Françoise Sagan. 
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Par Léthée
Dimanche 15 février 2009
A propos de
Une femme,
de Annie Ernaux


Après La place, où l'auteur évoquait la disparition de son père, Annie Ernaux prend la plume pour faire face à l' inéluctable, prévisible, et pourtant très douloureuse mort de sa mère. Tout comme l'a fait Simone de Beauvoir avant elle, dans Une mort très douce, Annie Ernaux relate ce triste passage de sa vie où elle perd celle qui l'a mise au monde, du moment où elle disparaît jusqu'au moment où il ne reste plus trace d'elle.

Elle se met d'emblée à la place qui est la sienne, dans son rôle de fille, mais avec cette distance objective et froide nécessaire avant tout pour pouvoir guérir, et se protéger de la douleur et de ce qu'elle pourrait emporter avec elle : ainsi, l'auteur garde toute sa dignité, sa lucidité.
Elle écrit ce constat, celui de la disparition pure et simple de sa mère, durant plusieurs mois après le décès. De ses sentiments, au fond, elle ne dit rien. Et lorsqu'elle évoque la dernière tenue de la défunte, c'est en ces termes : « J'ai voulu lui passer la chemise de nuit blanche, bordée de croquet, qu'elle avait achetée autrefois pour son enterrement. L'infirmier m'a dit qu'une femme du service s'en chargerait, e lle mettrait aussi sur elle le crucifix, qui était dans le tiroir de la table de chevet. » (p. 12) Ainsi, sans rien dire de son souhait, de ses besoins d'alors, Annie Ernaux fait le récit de ses gestes, de ses requêtes sans jamais tomber dans la plainte.
Car là n'est pas l'objet de son récit. La douleur de perdre une mère, elle est inévitable sans doute. Mais ce qui fera avancer l'auteur sur le chemin du deuil, ce n'est pas parler de sa douleur, mais belle et bien de la défunte, de celle qui fut. Même lorsqu'elle évoque le moment où elle revoit sa mère morte, dans son cercueil, ce n'est pas autrement qu'avec ces mots simples, relégués sur le plan de la description unilatérale et sobre « Ma mère était dans le cercueil, elle avait la tête en arrière, les mains jointes sur le crucifix. On lui avait enlevé son bandeau et passé la chemise de nuit avec du croquet. La couverture de satin lui montait jusqu'à la poitrine. C'était dans une grande salle nue, en béton. Je ne sais pas d'où venait le peu de jour. (p. 16)». L'auteur s'attache aux détails qui entourent la mort, le corps, le visage... aucunement au visage, au corps, ou à la mort.
L'écriture fonctionne comme une gomme, qui atténuerait un peu les caractères trop acidulés d'un crayon de papier sur une feuille trop fine : peu à peu, les traits s'estompent et l'image devient légèrement plus floue, comme jaunirait un vieux polaroïd. Alors l'image devient plus supportable. Et la photo doit être regardée de manière objective, car c'est encore ce qui fait le moins souffrir : se rappeler les bons mais aussi les mauvais moments. Trop souvent, lorsqu'un être cher disparaît, on se torture de bons moments, de souvenirs joyeux qui deviennent peu à peu source de douleur. Ce n'est pas le cas d'Annie Ernaux : « En écrivant, je vois tantôt la « bonne » mère, tantôt la « mauvaise ». Pour échapper à ce balancement venu du plus loin de l'enfance, j'essaie de décrire et d'expliquer comme s'il s'agissait d'une autre mère et d'une fille qui ne serait pas moi. Ainsi, j'écris de la manière la plus neutre possible (…).  Au moment où je me les rappelle, j'ai la même sensation de découragement qu'à seize ans, et, fugitivement, je confonds la femme qui a le plus marqué ma vie avec ces mères africaines serrant les bras de leur petite fille derrière son dos, pendant que la matrone exciseuse coupe le clitoris. » (p. 62).
Mère modèle, mère encombrante, mère besogneuse, récalcitrante, aimante ou navrante : voilà la belle palette de cette défunte qu'Annie Ernaux fait revivre pour mieux la laisser mourir ensuite. « Il me semble maintenant que j'écris sur ma mère pour, à mon tour, la mettre au monde". (p. 43).
Ecrire sur ses défunts, sans contrainte de temps, afin de pouvoir mieux vivre son deuil, c'est bien sûr un luxe : elle l'avoue volontiers. Mais elle nous donne par là même un ouvrage extraordinaire, ni roman ni confession, une vraie leçon en tout cas : « Il fallait que ma mère, née dans un milieu dominé, dont elle a voulu sortir, devienne histoire, pour que je me sente moins seule et factice dans le monde dominant des mots et des idées où, selon son désir, je suis passée. ».
Quelque part, on ne peut s'empêcher de penser, enfin : mais combien de femmes en ce monde naissent réellement le jour de la mort de leur mère ?



Ainsi je poursuis mon périple dans la littérature matricide. Je ne peux que vous reconseiller l'excellent Et qu'on m'emporte de Carole Zalberg, dont Nathalie Kuperman, que je découvre en ce moment (voir colonne de gauche), a fait l'éloge à son tour !
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Par Léthée
Jeudi 22 janvier 2009
La muette
 de Chahdortt Djavann


« J'ai quinze ans, je m'appelle Fatemeh mais je n'aime pas mon prénom. Je vais être pendue bientôt... »

Voici l'étrange incipit du journal intime que reçoit un jour C.J., une journaliste Iranienne. Dès lors, elle sait qu'elle devra publier cette étrange confession tombée des mains d'un garde de prison. Fatemeh, 15 ans, y rapporte l'histoire terrible de sa famille, ainsi que son parcours tragique. Elle vit avec ses deux parents, et sa tante paternelle. Celle-ci est devenue muette le jour où elle a vu son propre père tuer sa mère (la grand-mère de Fatemeh donc). Depuis, elle vit au crochet de son frère. La mère de Fatemeh a également un frère. Sa belle soeur muette va tomber amoureuse de lui. C'est alors que sous les yeux de Fatemeh va s'opérer une métamorphose de la muette. Celle-ci devient femme plus qu'elle ne l'a jamais été. Elle sort du mutisme de femme-enfant sans pourtant prononcer un mot. C'est dans ce silence constant que s'affirme sa féminité, une sensualité exacerbée éveillant un désir absolu. L'oncle ne résistera pas longtemps aux charmes de cette femme étrange... Alors le drame ne pourra être évité.
Tout l'intérêt de ce drame réside dans le fait qu'il se déroule dans un pays où l'amour libre est un crime. S'il n'est pas validé par le sceau du mariage, il est considéré comme crime au même titre que l'adultère et le meurtre.
La passion vécue par les deux amants n'en est que plus tragique. Ainsi revêtue de l'interdit, elle aurait pu passer inaperçue sans l'hystérie d'une femme jalouse de cette liberté qu'elle n'oserait s'offrir (la mère de Fatemeh). Dans ce pays où l'on considère que la pendaison est une mort plus douce et digne que la lapidation, Fatemeh assistera à la disparition de la première femme libre et passionnée, sa tante qu'elle aimait tant. Elle en voudra alors éternellement à sa mère, qu'elle considèrera comme responsable. Mais c'est sans compter sur l'exemple de la muette, qu'elle portera en elle comme un héritage, une destinée qui perpetuera la longue série de morts dont sa jeune vie est déjà jalonnée.

Fatemeh est irannienne et élevée dans la tradition du voile, de la discrétion et des lois de son pays. Il est terrible de constater qu'elle ne voit pas qu'il faudrait en vouloir aux traditions meurtrières plutôt qu'à sa mère, elle aussi conditionnée et apeurée. En cela ce livre est une pure merveille, car si court soit-il, il montre à quel point l'être humain peut être aveuglé par une haine mal dirigée, tant il est bien dressé à accepter les règles qu'on lui impose, même lorsqu'elles sont injustes. Et c'est encore malgré elle que l'adolescente suivra l'exemple de sa tante, pour demeurer libre. Son nom, qu'elle déteste pourtant, résonne alors de manière plus profonde : Fatemeh est le premier personnage marquant de l'histoire des mouvements féministes en Iran.

Chahdortt Djavann est également l'auteur de Bas les voiles.

© Léthée Hurtebise

PS : aujourd'hui, dans l'affaire du lait contaminé en Chine, 3 personnes ont été condamnées à mort. L'information a pris à peine 30 secondes sur le journal télévisuel de France 3.
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Par Léthée
Vendredi 14 novembre 2008


Découvrez la chanson ici-même (colonne de droite), et après, allez vous offrir l'album !!!


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Par Léthée
Mercredi 12 novembre 2008
Une mort très douce
de Simone de Beauvoir

Lu ce livre très court dans lequel l'auteur raconte la mort de sa mère Françoise de Beauvoir. A la suite d'un banal accident, elle se casse le col du fémur. Emmenée d'urgence à l'hôpital, on lui découvre un cancer très avancé. Il y a peu d'espoir pour qu'elle guérisse. Petit à petit, les médecins avouent qu'il n'y a rien d'autre à faire que « d'abrutir la mère » avec des médicaments, pour que le temps passe le plus agréablement possible jusqu'à sa fin, proche.
La mère se trouve donc dans cette position terrible de l'agonisant, gisant sur son lit d'hôpital. C'est cette fin que nous raconte l'auteur, en décrivant de son regard très aiguisé la nature de leur relation, puis la nature de sa relation avec sa mère devenant cadavre, de manière de plus en plus évidente.
La tension est forte entre ces deux femmes. Il y a tout d'abord cette déclaration implacable « Je m'émus peu. Malgré son infirmité, ma mère était solide. Et somme toute, elle avait l'âge de mourir. » (p. 16). La fille semble être d'accord avec cette mort, d'accord avec la mort d'une femme qui même sur son dernier lit lâche sans les annoncer des pensées de droite lamentables, et pourtant tellement habituelles dans sa bouche, mais inacceptables pour une intellectuelle de gauche.
Pour se défaire de sa souffrance de fille, on comprend que la petite Simone a dû se détacher de sa mère. Si bien se détacher, se défaire et la lâcher qu'elle ne la voit plus que comme une entité, une matrice que l'on accepte et reconnaît par fatalité, mais sans émotion. Pourtant, on finit peut-être toujours par reprendre la réalité dans la figure : « Voir le sexe de ma mère : ça m'avait fait un choc. Aucun corps n'existait moins pour moi – n'existait davantage. (...) Sa fin se situait, comme sa naissance, dans un temps mythique » (p. 27). Dès lors, cette femme qui est davantage une donnée historique, et même mythique, suscite un double sentiment. Celui que l'on éprouve face à l'étranger, mêlé intimement à celui qui fait de l'autre un familier. « … l'accident de ma mère me frappait beaucoup plus que je ne l'avais prévu. Je ne savais pas pourquoi. (…) Je la reconnaissais dans cette alitée, mais je ne reconnaissais pas la pitié ni l'espèce de désarroi qu'elle suscitait en moi. » L'étranger finalement est peut-être non pas l'autre, mais celui que l'on devient face à soi-même, dans cette incompréhension que l'on éprouve à ne pas agir naturellement, ou à le faire trop, justement. Est-il naturel de ne pas réagir ? 
Peu à peu, Simone de Beauvoir montre de plus en plus ce désarroi qui l'envahit. Car à trop regarder mourir on se laisse prendre à la pitié, comme d'un regard dans le miroir : on se voit déjà dans le futur, car nous suivons tous le même chemin et qui davantage encore qu'une fille celui de sa mère ?
C'est ainsi que la mère, qui s'accroche à la vie et reproche le sommeil qu'on lui donne comme autant de jours perdus devient « un cadavre vivant dont la bouche de goule (hume) avidement la vie. » (p. 113 ». Et la fille de l'accompagner, alors qu'on est toujours seuls à y aller, là-bas, et qu'on ne peut y accompagner personne, c'est heureux. Mais si l'on ne peut se confondre, on ne peut empêcher l'identification, et à ce moment-même où la fille s'apprête à perdre sa mère, ce qui lui déchire le coeur, « c'est la voix d'enfant » qui s'échappe du corps agonisant. Car la mère, si apaisée et digne d'ordinaire, est vaincue par ses émotions. Et ce n'est pas rien, la volonté vaincue d'une mère !
Puis la fin survient au moment où on l'attendait le moins, car « prévoir, ce n'est pas savoir » et l'humain s'habitue à toutes les habitudes, même celle d'aller rendre de telles visites « j'aurais allègrement rompu avec ces habitudes si maman avait été guérie ; mais j'en gardais la nostalgie puisque c'est en la perdant que je les avais perdues. » (p. 140).

C'est le premier livre que je lis de Simone de Beauvoir. C'est un très beau livre, sur un sujet dur qui a été exploré par Annie Ernaux (Une femme), Albert Cohen (Le livre de ma mère) également (deux ouvrages situés sur ma pile à lire). Un sujet difficile qu'une formidable écriture, une belle philosophie, et une grande dignité transforment en une très agréable lecture. Mais c'est sans doute un livre triste. C'est pourquoi je ne le conseille qu'aux gens qui souhaitent s'aventurer volontairement ou nécessairement sur les chemins de ce sujet. A eux, je conseille également Lettre à ma mère, de Georges Simenon. Dans les ouvrages plus récents traitant du sujet mères/filles et des incapacités à tenir ces deux rôles, je conseille une trilogie en devenir, très prometteuse, qui est écrite par Carole Zalberg. Elle commence par La mère horizontale, et se poursuit par Et qu'on m'emporte, qui sortira en janvier 2009.
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Par Léthée
Mercredi 15 octobre 2008
Comme je suis en train de lire la suite de Dans la main du diable, il me faut absolument vous convier à vous plonger dans cette saga, ou, si ce n'est déjà fait, à poursuivre l'aventure. Aussi, comme je lisais hier la page 83 de l'ouvrage, il m'a semblé plutôt judicieux de vous faire partager un court extrait qui vous donnera une petite idée du ton, et surtout du talent de l'auteur :

"Le sommeil n'est pas venu. Pourtant, il se présentait tout à l'heure, une fois éteinte la veilleuse, dans la chaleur de la couette qui sent bon le duvet et le coton lissé au fer, la douce emprise du linge de nuit qui enveloppe et apaise. Ses paupières brûlaient de se fermer. Maintenant, les yeux grands ouverts sur tout ce noir, elle est suspendue aux bruits ténus de la nuit, qui aiguisent son insomnie. Pourtant, comme la vie est agréable et douce dans la maison de Löchen, léger le passage des jours. Depuis lundi, mardi est passé, jeudi a succédé à mercredi, les nuits, les jour naturels se recouvrent et se dissolvent entre eux sans à-coups, de lundi à samedi une seule coulée lente de bien-être et de plaisir. Etre en vie, une volupté de tout instant. Chaque heure incertaine interroge la suivante, l'appelle, craintive, avide de plénitude, de possession, de sécurité et d'intimité, de bonheur, de bonheur ! Aussi se commande-t-elle de respirer calmement, de ne pas bouger du tout, de résister aux fourmillements de ses bras, à l'impatience de ses mains, d'immobiliser l'instant qui verserait au sommeil, dans la tiède quiétude des draps..."

L'enfant des ténèbres, Anne-Marie Garat, Actes Sud, Paris, 647 pages.
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Par Léthée
Dimanche 31 août 2008
Ce n'est pas une nouvelle - bien que le texte soit court, mais ce n'est pas un roman non plus. Entre les deux qu'existe-t-il ? Un panorama peut-être ? Et pourquoi pas... Voici le résumé de l'histoire contenue toute entière dans ce petit texte : Tandis que je naissais, mon père tira soudain un coup de fusil à bout portant sur la jeune soeur de ma mère. Par accident, inadvertance, ou par fatalité, la balle à elle adressée alla toucher, au creux du cou, sa belle amie sortant de son lointain jardin, au sud. A l'instant, le frère de celle-ci, escaladant la falaise, par héroïsme ou vanité, surpris par la détonation, faisait une chute mortelle sur les rochers de la baie, au nord extrême du paysage.
Il s'agit donc de cela. Un moment à la fois dramatique et comique ou un instant de malchance mortelle coïncidant avec une jolie naissance. C'est aussi l'histoire d'une naissance qui restera gravée dans l'histoire de la famille, et dans la mémoire de l'enfant qui n'a pourtant rien vécu d'autre à ce moment qu'un cri, son premier cri de nouveau né.
Alors comme dans un rêve, Anne-Marie Garat  se met dans la peau de cet enfant qui raconte ce qu'il n'a ni vu ni entendu ni vécu, tel un mensonge réinventé, imaginé, et décortiqué dans tous les sens. L'histoire de ce « panorama » publié chez Acte sud, n'est que cela. Un instant où tout s'enchaîne de cette manière qu'on ne saurait qualifier de hasard, d'intention ou de bêtise.
Mais puisque l'histoire n'est qu'un instant, quel intérêt peut-on trouver dans ce petit récit ?
C'est indéniable, Anne-Marie Garat a dû s'amuser à construire une narration déconstruisant sa propre histoire. Jouant des mots et d'une langue très appliquée, soignée, où l'on se délecte d'assonnances aussi bien que d'allitérations, de rythmiques et de sons poétiques, comme ici : « A chacun de ses lobes pend une perle dont l'orient recueille, et concentre en son reflet, la très précieuse image du paysage où je nais. ». Un langage très imagé, attaché à la précision de la description comme une prescription de vision : « Son thorax bée d'un large rire rouge, la guirlande de ses viscères pend aux rochers, que les vagues visqueuses, avides, lèchent et lavent et déchirent avec constance, elles ont l'impatience amoureuse de la mort. ».
Peintre du paysage et des visages, Anne-Marie Garat se fait plus que tout peintre du temps. On connaît son admiration pour le maître absolu du temps littéraire, Proust. Dans La Rotonde, Anne-Marie Garat nous donne une petite leçon à sa manière. Si les 59 pages de cette petite oeuvre panoramique ne sont consacrées qu'à un instant, celui-ci est à ce point étudié qu'on peut percevoir la trajectoire de la balle, le geste furtif d'une femme élégante correspondant à la sortie du projectile, le cri de l'enfant coïncidant avec la chute d'un homme, ou encore le mouvement d'une hanche calqué sur la disparition d'une trace de buée sur un meuble laqué. Et le temps, c'est aussi cela, ce qu'on apperçoit pas qui est déjà disparu et qu'on a pourtant vécu sans le savoir. L'auteur maîtrise le verbe sous tous ses angles : « Au sommet de la falaise, en surplomb de son envlo exalté, mon père au jardin commence à pleurer sa balle perdue, jusqu'à sa fin prochaine. Pourtant le jour paraît, illuminant la beauté des choses, je vais naître. Mais ni moi ni ma mère ne le consolent ; dans la chambre noire je crie. Cet instant blesse mon âme et ma mémoire. »
Ainsi elle nous montre, avec un grand talent, que le temps littéraire permet de prolonger un présent dans le futur, d'installer un événement futur dans le présent d'un passé rapporté, et de prêter mémoire et bénéfices à une âme qui n'est pas encore née, ou tout juste, c'est à dire le temps d'écrire cette phrase.
Pour finir, elle nous offre une très forte et très touchante métaphore de l'écrivain qui invente, de l'histoire qui se tisse, et du travail harassant que tout cela représente : « Par quelle échappatoire, quelle combinaison ou invention tiendra le spectacle entier du paysage, sa plénitude, sa perfection, contenant tout de l'action ou du déplacement, le temps mort et le vif, et sa destination si, vigie pugnace, acharnée, je ne préviens à tout instant ses contorsions, digressions, ruses ou encore ses malfaçons, ellipses et lacunes, ce chantier est épuisant, c'est un travail de chien. (...) le paysage grand panoramique n'est ni une invention, ni une vision, sa création à tout instant tient de la guerre et du naufrage, entier il me regarde. »
Ce petit texte se lit donc avec beaucoup d'attention, autant que le talent de l'auteur en mérite. Ne pas se fier donc, à l'épaisseur du livre, ni au titre : on se doit d'opposer une attention féroce à un travail si minutieux. C'est la première chose. En second, n'espérez pas d'après le titre trouver dans cet ouvrage des histoires de dentelles ou un lieu architectural remarquable : ce petit texte est tout à la fois. Un temps, un instant ; un lieu panoramique ; une naissance et une mort ; le hasard et l'intention.
A lire absolument.
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Par Léthée Hurtebise
Mercredi 6 juin 2007

Présentation de l'éditeur

 

Ecrites par la plus célèbre poétesse allemande du XXe siècle, alors âgée de dix-huit ans, ces lettre s d'amour - dont on ne sait si elles sont réelles ou fictives -, hantées par la destruction et la mort, composent pourtant un magnifique hommage à la nature et à la vie, dans leur fugacité même. En vers ou en prose, elles possèdent une musicalité délicate, rendue par un traducteur d'exception, et reflètent la problématique et le paradoxe suprême de la langue, qui dissimule le sens tout en le sublimant. Œuvre inclassable dont Pierre-Emmanuel Dauzat propose dans sa préface une lecture saisissante, les Lettres à Felician offrent une nouvelle perspective sur l'écriture et la biographie de l'auteur.

 
Biographie de l'auteur

 

Née en Autriche en 1926, Ingeborg Bachmann est morte accidentellement en 1973. Déjà parus chez Actes Sud : Franza, récit, 1985; Leçons de Francfort, essais, 1986; Berlin, un lieu de hasards, récit, 1987 ; Requiem pour Fanny Goldmann, roman, 1987; Poèmes, 1989; Le Bon Dieu de Manhattan, théâtre, 1990 ; Le Passeur, nouvelles, 1993 ; Trois sentiers vers le lac (Babel n° 724) 2006.

 

Léthée :

 

Ce petit lot de lettres « destinées mais non expédiées » est tout simplement délicieux. On ne sait qui est ce Félician, mais on l’envie d’avoir été la muse imaginaire d’aussi belles lettres. Chaque déclaration mentionne l’absence, la distance, le manque et le désir. La muse Félician donne naissance à un monde envoûtant et inquiétant. La douleur semble plus grande et plus jouissive que la simple contemplation d’un bonheur assuré. A lire absolument pour peu qu’on soit amoureux des mots : la beauté du texte fait oublier que le destinataire n’est probablement qu’un être imaginaire.

 

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