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Contemporains français

Par Léthée
Dimanche 26 juillet 2009

L'humain est ainsi fait. Croisant son prochain au plus mal de lui-même il prend peur. La misère, la détresse et le malheur effraient comme des maladies contagieuses. On les contracte par l'empathie, et l'altruisme. Aussi convient-il de se garder le plus possible de ces sentiments à risque.

L'humain a ses faiblesses aussi, ses paradoxes. Sur le point de toucher la misère du bout des doigts il recule comme devant Belzébuth, reprend la main qu'il s'apprêtait à tendre. Mais lorsqu'il entend parler de cette même misère.. et pourvu qu'il soit confortablement assis dans son impuissance, à mille lieues d'elle il prend pitié, et parfois même, éprouve de la peine.

Harold Cobert nous raconte l'histoire de Philippe, un père qui perd. Sa femme lui prend son toît, sa fille. Puis il perd aussi son travail, son permis... et rapidement tout ce qu'il possède. Très vite, la situation empire. L'argent se compte de plus en plus vite à mesure qu'il disparaît, s'égraine, jusqu'à manquer totalement. Alors l'équation se met en place d'elle-même : pas d'argent, pas de toît, pas d'adresse, pas de travail... pas d'argent. Philippe devient SDF. Sans domicile fixe.

Résumé ainsi, le livre paraît simpliste. Il s'agit cependant d'une histoire d'apparences, à tous les degrés. Si l'auteur orchestre pour Philippe un cap au pire infernal, c'est en veillant toutefois à le maintenir sur le chemin de la dignité. Philippe deviendra SDF, mais Cobert Sauve sa Dignité Férocement. Voilà précisément pourquoi ce déclin ordinaire suscite à la fois admiration et craintes. L'histoire de cet hiver-là nous rappelle page à page que ce peut être nous, mais qu'il ne convient pas ici de s'imbiber d'identification gratuite et stérile. Au contraire, Philippe en appelle à notre vigilance froide et désincarnée. Lui, c'est nous. Mais nous pourrions être tous ces Lui.

Et puis il y a Baudelaire : le chien. Harold Cobert ose faire de Charles un cabot protecteur. Baudelaire, c'est le bâtard errant qui finit par montrer la voie. Baudelaire, le livre, c'est la littérature montrant l'autre chemin de croix, celui que des milliers de vies arpentent sans témoins, sans un regard, sans considération, sans entrer pour autant dans l'Histoire, ni susciter de Bible, ni donner le cafard. Pour eux on ne prie pas, on change de trottoir.

Un hiver avec Baudelaire, c'est la littérature soutirant au regard l'aveu. L'histoire réclamant son dû d'intérêt au lecteur, dont elle refuse par ailleurs les larmes.

Et puis l'auteur veille. Il sème ici ou là quelque bâtiment flottant, où les âmes qui errent peuvent un temps devenir âmes à l'arrêt. Où les nauffragés se changent en amarrés.

C'est un roman où la fiction se fait à la fois bourreau et laquais d'une réalité trop silencieuse. Elle la sert sur un plateau, et brouille l'image trop dorée que nous nous en faisons. Voir ou ignorer, telle est la question. Agir ou consentir, telle en est l'autre version.

C'est avec une plume efficace, précise, juste et nécessaire que Harold Cobert nous entraîne dans la rue. Il n'y a pas de grand spectacle, pas d'effusion : juste un parcours normal et banalement effrayant, qui donne terriblement envie d'agir et de voir, et qui fait douter aussi : sommes nous des amis les uns pour les autres ? Ou sommes-nous éternellement seuls.. seul Baudelaire saura éclairer cette question.

Un hiver avec Baudelaire, Harold Cobert, Editions Héloïse d'Ormesson, Paris, 2009. 



 

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Par Léthée
Samedi 25 juillet 2009


 

Philippe perd tout, et se retrouve SDF. Pourquoi avoir choisi ce sujet ?


L’idée m’est venue à la suite d’un documentaire consacré au Fleuron Saint-Jean, la péniche qui accueille les SDF avec leurs chiens dont il est question dans ce roman. Je suis tombé dessus par hasard, fin novembre ou tout début décembre 2007. Dans le sujet, on voyait notamment Pascal, un sans abri, et sa chienne, Jessica, une petite bâtarde, auxquels j’ai dédié le livre. Pascal expliquait qu’elle l’avait sauvé : sans elle, disait-il, il se serait déjà foutu en l’air. Le drame, c’était que Jessica était atteinte d’un cancer. L’opération étant chère, il envisageait de prendre une autre chienne, plus jeune, pour que Jessica la forme avant de partir pour son dernier voyage. Il y avait entre eux une charge d’amour extraordinaire. J’étais bouleversé. Puis, quelques semaines plus tard, hanté par cette histoire, je me suis rappelé la citation de Baudelaire extraite des Bons Chiens. Les deux éléments se sont télescopés, et le roman m’est apparu. Ses personnages, sa structure, son écriture. Je me suis mis au travail. Il y avait pour moi une véritable urgence à écrire cette histoire.

Le lendemain de la diffusion du reportage, les dons ont afflué massivement. Ils ont permis d’opérer Jessica, et de la sauver. Une Française qui vit en Espagne les a même accueillis pendant la convalescence de la rescapée.


Tout se passe comme si vous aviez voulu que Philippe touche le fond pour pouvoir rebondir. Pourquoi l'emmener si loin, et le lecteur avec ?


On n’écrit pas un livre sur les SDF et l’engrenage qui conduit à la misère en restant confortablement assis chez soi. S’il y a un certain nombre de lectures à effectuer et de documents à compulser, on ne peut pas faire l’économie d’aller à la rencontre de celles et ceux qui dorment sur le trottoir. J’ai donc passé beaucoup de temps avec eux, la journée, la nuit, m’asseyant à leurs côtés, avec un sandwich, une bière, des cigarettes ou un peu de monnaie, et je leur ai donné ce que nous leur refusons malheureusement trop souvent : du temps, de l’attention, de l’écoute, une existence dans le regard de l’autre. De leurs parcours de vie ressortaient deux choses. La première, c’est que tout peut basculer très vite, beaucoup plus vite qu’on ne le croie. Pour certains, quinze jours avaient suffi pour qu’ils se retrouvent définitivement jetés sur le bitume. La deuxième, c’est que la spirale dans laquelle ils s’étaient retrouvés aspirés est un véritable siphon : elle ne les avait pas lâchés avant de les avoir rincés et essorés totalement. Il me semblait important de rendre compte de cette réalité, et donc d’entraîner Philippe jusqu’au fond du gouffre, mais en l’amenant juste à la lisière du point de non-retour, l’alcool. Car le moment où les SDF commencent à boire est la véritable limite d’Orphée : une fois franchie cette frontière invisible, ils ne reviennent plus. L’esprit se met à dérailler, le corps lâche, et chaque gorgée supplémentaire les stigmatise, tant corporellement que psychologiquement, et les enfonce un peu plus dans le cercle infernal. Il faut savoir que, parmi toutes celles et tous ceux qui sont aujourd’hui à la rue, seulement 2% réunissent les conditions objectives pour pourvoir un jour s’en sortir. Pour que la renaissance de Philippe soit vraisemblable, il me fallait arrêter sa chute à cette lisière fatale, mais il me fallait l’amener jusque-là.


Avez-vous cette peur-là, celle de tout perdre ?


Oui, j’ai cette peur-là. Je l’ai d’autant plus que, il y a de cela quelques années, j’ai craint, moi aussi, de finir à la rue. À l’époque, j’avais travaillé comme scénariste interne et directeur littéraire dans une petite boîte de production qui finançait ses projets grâce à leurs activités dans le multimédia. La bulle Internet a explosé, ils ont fait faillite. Comme j’avais été rémunéré pendant presque trois années en droits d’auteur, je n’avais droit à rien. J’avais beau avoir été mensualisé et avoir perçu l’équivalent d’un salaire, le statut de cette rémunération ne m’ouvrait aucun droit en termes de chômage. En France, trois catégories sont les enfants pauvres de la création : les photographes, les artistes plasticiens, et les auteurs. Si beaucoup de professions connexes vivent des retombées de leurs activités, très peu personnes appartenant à ces trois catégories réussissent à vivre exclusivement de leur travail. Je me suis donc retrouvé au RMI. L’engrenage s’est déclenché : je ne trouvais plus que des petits boulots mal payés, ou payés « au black », ce qui me repoussait lentement vers la marge séparant notre pas-de-porte de la rue au-delà. Je naviguais à vue, au jour le jour, l’angoisse chevillée au corps. Mais j’ai eu de la chance, beaucoup de chance. À chaque fois que ma situation semblait foutue, un job me sortait la tête de l’eau. Et puis, je n’étais pas seul. Je pouvais compter sur le soutien, même modeste, de ma famille, ce qui n’est que très rarement le cas de celles et ceux qui se retrouvent à la rue. Aujourd’hui, j’ai une visibilité professionnelle d’un peu moins d’une année, mais je sais que les jours de vache maigre peuvent revenir. Avoir flirté de très près avec la précarité m’a rendu particulièrement sensible et réceptif à ce sujet.


Quand on lit votre livre, on a le sentiment que l'homme est petit, et qu'il ne possède rien tout à fait. Est-ce votre philosophie ?


C’est en tout cas mon mode de vie ! Et une réalité que les turbulences sociétales que nous traversons actuellement nous rappellent chaque jour un peu plus.


Le chien errant s'appelle Baudelaire. C'est un peu le grand héros du livre. Pourquoi l'avoir appelé ainsi ?


Tout d’abord, à cause de la phrase de Baudelaire placée en exergue du roman, qui a été, avec le documentaire consacré au Fleuron Saint Jean, l’élément déclencheur de l’écriture. Ensuite parce que, d’une manière symbolique, ce chien errant ramène de la beauté et de la poésie dans le monde et dans la vie de Philippe. Et puis, qui a mieux chanté la ville, les miséreux, les laissés pour compte, les âmes errantes et crépusculaires que Charles Baudelaire ?


Qui, du chien ou du poète sauve la situation? L'animal ou la littérature ?


Les deux ! Le chien, parce que, souvent, lorsque les SDF en ont un, on les voit au lieu de les zapper de notre champ de vision. Notre regard s’arrête d’abord sur l’animal, ricoche ensuite sur lui et se porte enfin sur l’homme à côté de lui. De plus, ici, Baudelaire est un irrésistible corniaud. Les commerçants de son quartier l’adorent, il a tout un réseau de petites combines dont finit par bénéficier Philippe. Il est le trait d’union entre un homme qui a pratiquement perdu toute humanité et l’humanité. Il ramène de la poésie dans le monde décharné de Philippe. Dans son sens commun, tout d’abord, en y réintroduisant de la compagnie, de la douceur, de la beauté, de la chaleur des autres humains avec lesquels il met Philippe en contact. Dans le sens étymologique, également, son sens grec d’« action de faire », puisque que, grâce à lui, Philippe retrouve la force de se battre pour s’en sortir. Quant à la littérature, elle raccroche Philippe à sa fille par le biais du conte qu’il lui racontait tous les soirs avant d’être à la rue, elle le raccroche à ce qui fait de lui un père et un homme.


Philippe se retrouve confronté, à une bourgeoisie versaillaise dépourvue de compassion et d'humanité et c'est un chien qui vient au secours de l'homme. Pourtant, votre roman échappe aux clichés. Comment l'expliquez vous ?


Sans doute parce que je ne théorise ni ne commente la trajectoire de Philippe pour essayer de la dérouler à la fois au plus près, au plus juste et au plus simple. Je ne rentre pas dans un discours manichéen de la lutte des classes, où les riches sont des salauds et les pauvres des gentils. Et, surtout, le point de vue et l’écriture adoptés m’en ont, je l’espère, préservé. J’ai en effet choisi ce qu’on pourrait appeler une écriture externe, me refusant à toute omniscience ou à tout discours indirect libre pour ne décrire que des actions et ne rapporter que des paroles brutes. Pas de « pensa-t-il » ou de « songea-t-il ». Pas de « il a froid », mais « il grelotte » ; pas de « il a mal au dos », mais « il se frotte le dos en grimaçant ». Mon objectif était de refuser la facilité du pathos, qui me semblait obscène pour traiter un tel sujet, loin de la dignité que ces femmes et ces hommes méritent justement qu’on leur rende. En bref, ne pas fabriquer l’émotion, mais la laisser naître d’elle-même.


Tout le livre comporte des références plus ou moins implicites. Il y a Baudelaire bien sûr, mais on pense aussi au Voyage au bout de la nuit, de Céline, car votre livre ausculte la société d'aujourd'hui par la fiction. On pense aussi à Beckett, et des figures telles que Mercier et Camier, ou Vladimir et Estragon. Mais en fait d'où vient votre inspiration ?


Merci pour ces comparaisons ! Je puise mon inspiration dans le monde et la société qui nous entourent. J’observe beaucoup. Dans mon premier roman, Le reniement de Patrick Treboc, je mettais en scène une satire de la société du spectacle avec, en soubassement, une critique des multiples reniements de la génération des baby-boomers. Dans celui-ci, je voulais disséquer à la fois le processus qui conduit à la misère et la manière dont on traite cette dernière. En ce qui concerne mes influences, vous avez raison de citer Céline et Beckett. Dans mon panthéon littéraire, il y a aussi, pêle-mêle, Bret Easton Ellis, Bukowski, Fitzgerald, Voltaire, Montesquieu, Vivant Denon, les trois grands « La » du XVIIe (La Fontaine, La Rochefoucauld, La Bruyère), Baudelaire, Wilde, Camus, Hesse et Dostoïevski.


L'une des dernières scènes se passe sur le pont des arts. De votre part, on aurait pu s'attendre au Pont Mirabeau...


Vous faites allusion à ma thèse de doctorat sur Mirabeau. Mais, comme Nietzche, « je ne pourrais croire qu’en un Dieu qui saurait danser », d’où le Pont… des Arts ! Et puis, j’aime ce pont qui relie les deux rives de Paris ainsi que cette étrange ligne de filiation culturelle et artistique qu’il trace entre le Louvre et l’Académie française. Pour moi, c’est là que l’on trouve l’une des plus belles vues de la capitale, l’une des plus chargées d’histoire et de littérature, même si elle fait un peu carte postale. Quand je suis arrivé à Paris pour mes études, mon oncle, qui est photographe, m’avait dit que c’était l’un des rares endroits où les yeux respirent. Dans le reste de la ville, notre œil est toujours arrêté par un mur, une voiture, quelque chose ou quelqu’un. Là, il peut courir loin sans que rien ou presque ne l’arrête, un peu comme face à l’horizon, au bord de l’océan.


Pouvez-vous nous parler du Fleuron Saint Jean ?


Le Fleuron Saint Jean est une péniche reconvertie en une structure d’accueil extraordinaire et unique. Elle est la seule qui accepte les SDF avec leurs chiens. À bord du Fleuron, il y a cinquante places, dont la moitié est réservée aux sans domiciles avec des chiens. L’ensemble est géré par les Œuvres Hospitalières de l’Ordre de Malte et 30 Millions d’Amis. Dans les cabines et sur le pont, les SDF sont des « passagers », qui peuvent rester à bord vingt-huit nuits de rang pour prendre réellement le temps de souffler un peu et de recouvrer quelques forces. S'y trouvent également un service vétérinaire gratuit et un service d’assistance sociale pour les aider dans leurs démarches de réinsertion. Le soir, tous dînent ensemble. Ils sont servis par des bénévoles qui se relaient tous les soirs. Certains sont en cuisine, d’autres au service, et l’un d’eux est présent à chaque table pour animer la conversation et favoriser les échanges. Après le repas, pas de télé, mais des jeux de société pour encourager la sociabilité. L’accueil a lieu toute l'année, alors que les autres centres ne sont ouverts que de début novembre à début mai.

Une autre péniche est sur le point d’ouvrir sa coque à Asnières, Le Fleuron Saint Michel. Elle accueillera trente SDF pendant plusieurs mois.

Ce que je trouve formidable, c’est cette vision à plus long terme que celle, certes nécessaire, immédiate et d’urgence que proposent les autres centres. Et cette caractéristique unique d’accueillir les SDF avec leur chien au lieu de les forcer implicitement à refuser d’aller dormir dans un centre pour ne pas abandonner leur compagnon d’infortune. C’est pour toutes ces raisons que je reverse une partie de mes droits d’auteur de ce roman au Fleuron Saint Jean. De la même manière qu’on n’écrit pas un livre sur les SDF en restant confortablement au chaud chez soi, on ne publie pas un tel livre sans rendre un peu à toutes ces femmes et à tous ces hommes ce qu’ils vous ont donné.


Et si vous étiez sur une île déserte, quel livre emporteriez-vous ?


Les Frères Karamazov de Dostoïevski. Je le relis tous les ans à Pâques. Il est mon absolu en termes de roman.


Léthée Hurtebise – Magazine des livres - 2009

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Par Léthée
Vendredi 24 juillet 2009

Voici un livre qui rassemble une troupe peu ordinaire. A vrai dire, on ne connaît probablement que très peu d'ouvrages qui puissent rassembler à la fois chefs d'Etats, scientifiques, romanciers, prix Nobel, comédiens, peintres, réalisateurs, humoristes, psychanalystes, et bien d'autres encore.

Tout ce beau monde est couché là, en quelques pages, et s'exhibe de ses plus belles réparties, coups de gueule, ou phobies. Ils ont traversé l'Histoire et l'ont marquée de leur empreinte. Même dans ses visites au Musée du Louvre, à la galerie Borghèse, aux Châteaux de Blois et de Grignan, le Français ne frétille jamais plus docilement que lorsqu'il entend une anecdote croustillante et inédite au sujet de La Joconde, des Médicis, du Duc de Guise ou de Madame de Sévigné. Oui. Ce qu'on retient le mieux, et le plus longtemps, ce n'est pas la date du traité ni celle du sacre, mais belle et bien l'emplacement secret d'une clé, et l'image du sacré verrou d'une chambre nuptialo-royalo-adultère. Ces petites pépites privées et people des illustres noms sont bien plus divertissantes que l'ordre des Louis dans la monarchie française. Ce sont les petites et grandes anecdotes qui nous amusent par dessus tout et font que l'on se souvient d'ailleurs des plus grands noms, plus que les catastrophes ou jours glorieux qu'ils ont connus ou suscités.

Ainsi l'on retient que Balzac, à l'instant de sa mort, réclamait à son chevet un de ses personnages, l'illustre médecin Horace Bianchon. On s'amuse d'imaginer Faulkner se faisant passer pour un de ses jardiniers dans son propre champ, disant à ses créanciers : "l'ai point vu !". On raffole du devenir de la médaille d'honneur obtenue par Pierre et Marie Curie. On est plié devant l'humour de Churchill, bon prince. On s'agenouille devant le génie de Beethoven s'aspergeant goulûment d'eau pour composer sereinement. Surtout, on plaint nombre de recruteurs qui ont jadis opposé un « non » catégorique à un futur compositeur de génie, à un des plus grands auteurs du XIXème siècle.

Ce petit panier de potins est enfin un pur bonheur à grignotter dans le sens souhaité, en parcourant l'index ou bien d'une traite. En le lisant en une seule fois on se rend compte à certaines petites répétitions, qu'il a été conçu pour être mangé comme une boîte de chocolat : au gré des humeurs et des envies. C'est ce qui permet au lecteur de n'être jamais perdu ni dans les généalogies, ni dans le contexte des petites histoires.

C'est succulant, et on en redemande : pourquoi pas un prochain tome regroupant les plus anciens ? Rabelais et Montaigne, Robespierre et Danton, Louise Labbé et Delacroix... Allez, parions que Daniel Lacotte parviendra à nous dénicher tout cela pour nos dimanches pluvieux !

 

LES PETITES HISTOIRES DE LA GRANDE HISTOIRE

de Daniel LACOTTE

Albin Michel, Avril 2009, 264 pages

 


Léthée Hurtebise, Magazine des Livres 2009

 

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Par Léthée
Mercredi 22 juillet 2009

Au sujet de
Est-ce ainsi que les femmes meurent ?
de Didier Decoin

Que feriez-vous si vous entendiez, au milieu de la nuit, une jeune femme crier « Au secours, à l’aide !... il m’a poignardée.. je vais mourir… » ? Seriez-vous, cher lecteur, victime du syndrome Kitty Genovese ?

« Mais qu’est-ce donc ? » me direz-vous… Il s’agit d’un des plus grands maux de ce monde, et aussi l’un des plus méconnus. C’est pourtant en s’essayant à l’exercice de l’implication d’un fait divers dans une œuvre romanesque pour la collection « Ceci n’est pas un fait divers » chez Grasset, que Didier Decoin, journaliste mais aussi écrivain, a fini par évoquer ce syndrome très révélateur du comportement de la société. Pour ce faire, il a choisi pour théâtre le crime perpétré contre Catherine Genovese, Italo-américaine assassinée sauvagement en 1964 par Winston Moseley.

Qu’y a-t-il de pire ? Le crime ou l’absence d’acte pour l’empêcher ? La sauvagerie ou la lâcheté ?

A vrai dire, c’est tout l’enjeu du roman, qui pointe ce crime catalogué au départ dans les « faits divers », parce qu’il n’en est pas un. Un journaliste de l’époque a si bien poussé son enquête et ficelé son papier que le procès, le crime, le meurtrier ont incité toute une société à s’interroger sur elle-même.

Il faut remettre le crime dans son contexte. Tout crime est monstrueux. Que le criminel n’éprouve aucun remords l’est encore plus. Qu’un témoin n’intervienne pas, et c’est un double crime. Mais qu’un assassin bénéficie de 35 minutes très longues pour violenter, torturer, égorger sa victime avec 38 témoins aux aguets prêts à retourner sagement sous leur couette sans réagir et l’acte criminel ressemble soudain à une maladie contagieuse qui se répand plus vite encore pour exterminer toute humanité dans l’homme.

Voilà comment Kitty Genovese est morte nous explique-t-il. Elle pensait être de ces humains qui l’ont vue derrière leurs rideaux, et sur lesquels elle comptait de la même manière qu’ils auraient pu compter sur elle. Grave erreur. Car si le crime est une erreur, l’empêcher fait encore plus peur.

S’il est bien un point commun à tous, c’est celui qui consiste à s’identifier à la victime. Mais à trop s’identifier on prend peur, et les écoutilles se ferment. L’identifiable s’identifiant a deux solutions : agir par compassion, par héroïsme. Ne rien faire pour ne pas risquer d’échanger sa place.

Mais que risquait-on à décrocher son téléphone pour prévenir quelqu’un de capable d’appréhender le coupable ? Rien. Et là intervient le syndrome tristement célèbre : si les fous rient plus fort lorsqu’ils sont plus nombreux, lâcheté, elle, a le pouvoir de se multiplier par autant d’individus. C’est ainsi, plus on a d’yeux, moins on agit.

On appellerait volontiers ce syndrome « poupées russes » où chacune compte sur l’autre pour renfermer le courage qu’on cherche tant, indéfiniment….

Didier Decoin nous offre là un roman angoissé et angoissant, pour autrui et pour soi-même. Le narrateur, c’est finalement la conscience de chacun : celle des victimes, celle du meurtrier, celle des juges et des témoins, celle de celui qui aurait voulu agir et qui pourtant doute encore de ses capacités en pareilles circonstances.

L’écriture de Didier Decoin n’est pas que la retranscription d’un témoignage, comme elle pourrait le laisser croire : elle se fait perspicace et persuasive, inquisitrice, dévoratrice. C’est un roman que chacun devrait lire pour voir encore une fois de quoi la société est capable… ou comment les individus se rendent soudainement incapables d’humanité.  

Léthée Hurtebise - Magazine des Livres 

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Par Léthée
Vendredi 5 juin 2009
Entretien avec Jérôme Ferrari,
pour la sortie d’Un dieu un animal,
paru chez Actes Sud le 7 janvier 2009
lauréat du 2009


Jérôme Ferrari fait partie des ces auteurs discrets et passionnés qu’il faut aller rencontrer pour les découvrir. Jamais il ne cherche à s’imposer : il écrit avant tout parce que c’est un besoin, une nécessité. Jérôme Ferrari, au fil de ses textes, explore les sentiments humains et ce qui fait leur violence, d’un bout à l’autre du monde. S’il reconnait volontiers qu’on écrit à partir de soi, parce que dans l’écriture plus qu’ailleurs on est seul, il est pourtant à mille lieues de ses personnages. C’est sans doute ce qui fait de lui un être si attachant.

Dans votre dernier roman, Un dieu un animal, le narrateur est témoin de la vie de vos personnages. Il parle à ce jeune homme qui revient, tel un étranger, dans son village natal. Pourquoi avoir adopté ce point de vue ?
A vrai dire, je n’en ai jamais envisagé d’autre. Je savais que le roman serait en grande partie écrit à la deuxième personne du singulier avant de connaître tous les éléments de la narration. Finalement, j’ai réservé l’emploi du « tu » au personnage masculin et utilisé la troisième personne pour parler de Magali. Et beaucoup de choses ont été rendues possibles par le choix de cette forme. Elle permet, par exemple, de passer d’un personnage à l’autre, d’une époque à l’autre sans transition, et sans perdre le lecteur, simplement en changeant de pronom personnel. C’était très important : je ne voulais pas de chapitres, aucune coupure, je voulais que ce texte soit tissé d’une seule pièce – ce qui explique sans doute pourquoi il ne pouvait pas être plus long. Le « tu » induit aussi un certain ton, une certaine musicalité, quelque chose de très intime. Je voulais que ce roman soit tout à la fois cruel et empli d’un amour total, palpable.

Un Dieu un animal explore trois dimensions qui se bousculent : le fait de se sentir étranger en son propre pays, l'horreur de la guerre, l'absurdité du monde de l'entreprise. Comment vous est venue l'idée d'un tel tableau ? Pouvez-vous nous en dire plus sur ce qui relie ces trois aspects ?
Chronologiquement, le premier thème du roman fut l’étrangeté, ce que dit mieux le mot allemand « unheimlich ». Je venais de rentrer en Corse après quatre années passées en Algérie et j’en faisais moi-même l’expérience. C’est quelque chose que vivent tous ceux qui ont connu une période d’expatriation assez longue : on rentre chez soi et on ne se sent plus chez soi. On n’a pourtant rien vécu de spectaculaire, les choses semblent être restées les mêmes, mais on ne se sent plus chez soi. C’est assez mystérieux. Comme si on avait momentanément perdu un monde commun. Il faut un peu de temps pour se réadapter et retrouver ce monde. La guerre et l’entreprise sont plus directement liées parce que j’ai voulu les faire apparaître comme deux aspects éloignés, mais essentiels et cohérents, d’une même réalité.

Dieu est très présent dans vos romans. Comme une puissance impuissante, qui serait finalement davantage une quête, un Graal, qu'une entité présente et rassurante. Comment situez-vous Dieu  dans la vie de vos personnages ?
Mes personnages, certains d’entre eux, en tous cas, reprennent à leur compte une très vieille question : comment concilier Dieu et le monde ? Quelle image de Dieu former à partir du monde que nous connaissons ? Et c’est la réponse que certains Mystiques, comme Hallâj, ont apporté à cette question qui me fascine et m’émeut. C’est une réponse démente mais d’une puissance esthétique que je trouve vraiment extraordinaire : si Dieu est amour, alors l’abandon, le supplice et l’abjection sont aussi des signes de son amour.

Parfois, on a l'impression que vous écrivez d'une seule traite, d'un souffle. Est-ce le cas ?
Non, et spécialement pas pour un dieu un animal. Alors que j’ai plutôt l’habitude d’écrire les scènes de mes romans dans le désordre et d’opérer un montage final, je me suis astreint à écrire dans l’ordre, du premier au dernier mot. C’est une nécessité imposée par le tissage. Mais j’ai progressé plutôt lentement et avec beaucoup de précautions. J’avais le sentiment que je pouvais prendre à tout moment une fausse direction. Et tous les passages où l’on glisse du personnage masculin à Magali m’ont demandé énormément de soin et d’attention parce que j’avais très peur qu’ils semblent artificiels. Ce fut donc assez laborieux ! Par contre, c’est vrai, je ne suis pas beaucoup revenu en arrière et le texte a subi très peu de corrections.

Ce souffle est très violent parfois, et des thèmes reviennent assez souvent, comme la mort, la barbarie, la guerre (racontée avec une précision déchirante).  Qu'est-ce qui vous inspire cette violence ?
Je me rends compte que la violence est devenue pour moi un thème important au cours de mon séjour en Algérie, je parle de la violence brutale, sanglante. Ça semblera très naïf mais c’est en Algérie que je me suis rendu compte qu’une grande partie des hommes vivaient sous la menace d’une violence que je ne pouvais même pas me représenter. Je n’ai plus jamais regardé les informations de la même façon. Certains de mes élèves avaient perdu leurs parents dans des conditions abominables, une de mes collègues avait trouvé plusieurs fois des têtes coupées devant son immeuble de Blida. C’est ça, la réalité, et c’est donc l’affaire de la littérature. Dans un dieu un animal, le personnage essaye de donner un sens, le sens mystique que j’évoquais tout à l’heure, à la violence qu’il contribue lui-même à répandre et à laquelle il n’échappera pas. La difficulté, c’était d’adopter un point de vue métaphysique et poétique sur quelque chose d’abominable sans sombrer dans un esthétisme malsain qui aurait, je pense, disqualifié tout le texte. Sans faire le malin, donc. J’espère y être parvenu. C’est ce que réussit très bien, à mon sens, Giosuè Calaciura dans Malacarne, son extraordinaire roman sur la mafia. Mais  c’est vraiment une question d’appréciation subjective : je sais que certains font ce reproche d’esthétisme à Apocalypse Now. Pas moi.

Les hommes sont furieux, les mères plutôt effacées. Nous sommes loin de la marâtre Corse omniprésente et autoritaire. Comment l'expliquez-vous ?
Peut-être parce que je n’ai jamais rencontré de marâtre corse omniprésente et autoritaire ?

Quand on lit vos romans, il semble que deux atmosphères se répondent : le bruit et la fureur, et le silence du désert, la solitude. Où placez-vous les hommes dans cet univers, en tant que philosophe, en tant qu'écrivain ?

J’adore la philosophie et je l’enseigne avec un grand plaisir mais je ne suis pas philosophe. Si je pouvais m’exprimer adéquatement à l’aide de concepts, je n’écrirais pas de romans. Je crois qu’il y a une métaphysique propre au roman, qui ne se déploie pas de manière conceptuelle et qui n’est pas prisonnière des exigences de la logique. C’est sans doute pourquoi il est si difficile de parler de ce qu’on écrit, qui est bien sûr irréductible au discours qu’on peut tenir a posteriori. Mais si je dois tenter une réponse, je dirai que ce qui est humain, c’est justement cet écart entre la solitude et la sociabilité, entre le désert et la fureur.

Les femmes semblent être à la fois un refuge, et un lieu de perdition. Quel rôle leur attribuez-vous ?
Je n’attribue aucun rôle aux femmes en tant que telles – aux hommes non plus d’ailleurs. D’une manière générale, l’identité sexuelle n’est pas un problème qui m’intéresse. Mes personnages féminins se caractérisent donc, à mes yeux, par leur singularité propre, comme les personnages masculins. A ceci près, bien sûr, que je ne suis pas une femme, ce qui pose quand même quelques problèmes ! J’ai longtemps eu peur de commettre je ne sais quel impair psychologique qui aurait ruiné la crédibilité des personnages féminins. Maintenant, je n’ai plus peur de ça. Je me rappelle combien j’ai été content la première fois que j’ai écrit un texte à la première personne dont le narrateur était une femme. C’est le cas, par exemple, dans Balco Atlantico. J’ai su que je pouvais le faire quand je me suis mis spontanément à accorder les participes au féminin. C’est ce qui fait que, pour moi, l’écriture est exactement le contraire d’un exercice d’introspection ou de mise en avant de soi-même : c’est un processus par lequel on parvient à s’extraire de soi-même, à devenir autre, à s’installer intimement dans l’étrangeté.

Savez-vous si vos élèves lisent vos livres ?
Non, et je ne cherche pas à le savoir. Je fais très attention à ne pas mélanger les rôles.

Quel est selon vous le livre qu'il faudrait emporter sur une île déserte ?

Je vais tricher et me permettre deux réponses : une en philosophie et une en littérature. Pour la philosophie, je pense à Schopenhauer, le monde comme volonté et comme représentation. C’est un livre monstrueux, plein de mauvaise humeur et d’érudition, plein de vie, qu’on peut relire indéfiniment. Et comme roman, Les frères Karamazov. Pour le chapitre où Ivan dresse un réquisitoire contre Dieu en s’appuyant sur la rubrique faits divers des quotidiens. Je n’ai jamais rien lu de pareil.
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Par Léthée
Jeudi 4 juin 2009

     

Hier je vous signalais l'excellent article de Lou sur Combat de l'amour et de la faim, livre fermemant défendu par mes soins, et qui a obtenu le Prix Lilas 2009.
Aujourd'hui j'ai encore une......... GRANDE NOUVELLE !!! 
Celle-ci concerne cette fois Un dieu un animal, que j'ai présenté ici il y a peu de temps. L'auteur Jérôme Ferrari m'a accordé un entretien que je mettrai en ligne demain, pour le magazine des livres.
Hier soir, il a obtenu le PRIX LANDERNEAU 2009, prix organisé par les Espaces culturels Leclerc (qui n'ont pas retenu ma candidature pour être libraire chez eux, glurp).
Je félicite chaleureusement Jérôme Ferrari, donc, ainsi que Carole Zalberg qui m'a permis de découvrir cet auteur grâce à ses rencontres à la librairie la Terrasse de Gutengerg à Paris (prochaine rencontre à 19h30 le 11 juin : François Bégaudeau), ainsi que moi-même pour mon bon goût littéraire.


Jetez-vous donc sur Un dieu un animal, et ensuite sur Dans le secret, un chef-d'oeuvre monumental, puis sur Balco Atlantico dont je vous parlerai très bientôt.

A demain pour l'entretien avec l'auteur, ici-même.
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Par Léthée
Jeudi 12 mars 2009

  A propos de
Dans le secret
de Jérôme Ferrari


Antoine est associé à Batti. Ensemble ils tiennent un bar. Antoine boit de plus en plus, de plus en plus souvent, et de plus en plus tard. Il rencontre une femme d'un soir, comme tous les soirs une femme, dont il ne connait pas le nom. Tout le dégoute un peu sur le moment, tant ce qui l'entoure et ce qu'il fait est sale, mais respirer l'air du matin lui redonne chaque fois sa liberté, une impression de puissance et d'aisance. Jusqu'au moment où, lorsqu'il rejoint son épouse Lucille blottie dans leurs draps, celle-ci lui dit qu'elle aime faire l'amour avec lui, et que « c'est tout de même mieux quand on est amoureuse ».

La vie d'Antoine bascule. Soudain, alors qu'il ne s'en est jamais soucié, se contentant jusqu'à présent de vivre sa part secrète en silence, sans culpabilité ni remords, Antoine va se préoccuper soudainement de la part secrète de l'autre. Pourquoi ?....

Plusieurs thèmes forts sont incarnés dans ce roman envoûtant de Jérôme Ferrari. Le drame d'Antoine débute un matin comme les autres, parce qu'il va découvrir ce qu'est la jalousie et son emprise infernale : cette peur qui naît de l’autre lorsqu’on ne regarde que soi-même, trop longtemps. Si les femmes sont jalouses de trop voir l'autre au détriment d'elles-mêmes, l'homme lui, devient jaloux lorsqu'il sent soudain qu'il est dépossédé. Car c'est cela, Antoine ne se préoccupe que de lui, et ne voit pas les autres. Jusqu'au jour où il pressent la menace de l'autre part, celle que tout le monde possède pourtant, mais qu'il n'envisageait pas chez Lucille. Soudain, le cocon qu'il croyait avoir préservé durant des années va devenir l'ombre de sa vie, une ombre qui grandit à mesure qu'il tente de la saisir : c'est par ce qu'il croyait posséder qu'il deviendra le possédé.

Les femmes justement, dans ce roman, sont source d’inquiétude, terrain d’indécision, à la fois refuge et lieu de répulsion. Elles sont ce sein que l'on craint en même temps qu'il est réconfortant de s'y abreuver. La terre qui nous nourrit, celle pour laquelle on meurt, et les dunes dans lesquelles on se perd. Fontaine douce-amère à laquelle on revient toujours.

Une autre terre est le théâtre de ce roman fulgurant : la Corse. Terre de silence et de vengeance, terre de colère et de sagesse. Une île aux paradoxes qui semble être le terrain de jeu des hommes qui se perdent, et souhaitent après tout s'égarer de toutes leurs forces, que ce soit par la poudre, par l'alcool, par les balles ou par le sexe. C'est l'endroit sombre où le sombre embaume la beauté sanglante, la rend éternelle, préserve son pourpre et son épice.

Car il faut se souvenir. Paul, le frère d'Antoine, ressasse un passé dans lequel il a flotté sans y avoir d'emprise. Il convoite et invoque un temps révolu, ancien. Il fait le compte des disparus comme on ferait l'inventaire de soldats perdus : la généalogie d'une famille condamnée d'avance, perdue par tant de coups du sort à travers les siècles et les époques. Seuls demeurent les toits silencieux et imposants des tombeaux de marbre, dans le cimetière voisin, renfermant des secrets au long cours, des damnations de père en fils, des malédictions oppressantes. Antoine, lui, ne veut pas se souvenir du passé. Seule l'investit la phrase de Lucille. Antoine est incapable de penser à autre chose, obsédé par sa perdition.

On côtoie la mort, on la convoite : voisine silencieuse offrant ses reliefs en mémoire, en miroir à la nuit. La mort, dans ce roman, on lui en veut, on s'y engouffre, on la convoite, on la regrette : mais elle ne fait jamais peur pour soi-même, seulement pour les autres. Car aimer c'est aussi courir le risque de craindre une absence, de s'engourdir d'une peur paralysante et émasculante. La relation qu'ont les personnages avec elle est d'une ambiguïté déconcertante, profonde. Elle est cette tentation, cette tentative aussi parfois, la noiraude avec laquelle on flirte... jusqu'au choc. Elle est cette solution qui régule quand tout devient inégal : même les religieux la préfèrent lorsqu'il s'agit de préserver la forme, quitte à profaner le fond.

Et c'est ainsi depuis des temps immémoriaux. Et le secret perdure et se transmet, de jardin en jardin, d'ombre en ombre, dans l'ombre du jardin. Dans le secret.

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Par Léthée
Samedi 17 janvier 2009
Je vous l'avais bien dit que ce livre était "à ne pas manquer" (voir colonne de droite).


Il ne s'agit pas vraiment d'un débutant, plutôt d'un auteur dont l'heure a enfin sonné. Chez Actes Sud, Jérôme Ferrari avait déjà publié deux romans, Dans le secret (2007) et Balco Atlantico (2008), sorte d'Eté meurtrier corse, qui furent juste des succès d'estime. Un dieu un animal, le dernier en date, risque de sérieusement remettre les pendules à l'heure et de révéler enfin un écrivain lyrique et intense.

L'homme encore jeune qui prend la parole est de retour dans son village natal, un lieu immuable et statique qu'il a si souvent voulu fuir. Le narrateur retrouve sa maison et ses parents, les odeurs, les souvenirs et les fantômes d'antan. Il a été soldat, il a vu la guerre de près, des voitures piégées, des petits garçons aux jambes brisées, alors qu'il servait sous les ordres de l'adjudant Conti dans une "armée sans grade et sans drapeau".
Tout n'a pas toujours été aussi sombre. Adolescent, avec l'ami Jean-Do, ils faisaient les idiots pendant la messe avant de monter fumer des cigarettes en haut du clocher. A quatorze ans, au bord de la fontaine, il avait même réussi à embrasser Magali Bielinski, celle que l'on surnommait la "fille du Russe". Magali a grandi elle aussi, elle est consultante dans une grosse boîte de recrutement, de celles qui réunissent chaque année ses employés pour leur décerner des médailles dans le salon d'un hôtel de luxe. Ces deux-là, qui ont avancé dans l'existence en laissant des plumes, pourront-ils tenir le coup ? Chef d'orchestre d'un requiem implacable, Ferrari fait preuve d'un bout à l'autre de virtuosité dans la construction et de tenu dans l'écriture. Plaie à vif qui saisit le lecteur, Un dieu un animal se lit comme un court texte presque mystique sur la violence du monde contemporain. Faites passer.

Alexandre Fillon - Magazine Lire

PS : le livre a également reçu les éloges de Télérama, et de Carole Zalberg sur son site http://www.carolezalberg.com
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Par Léthée
Vendredi 31 octobre 2008
Voilà un premier roman qui paraît très très prometteur. Après avoir traversé une vague de trentenaires en crise, voici que la littérature s'offre l'histoire d'un homme de quarante ans, trouvant l'amour – le vrai, enfin. Voyageant d'un pays à l'autre pour son métier, il n'avait pas eu la possibilité de se fixer dans sa vie, ni dans celle d'autrui. Voilà qu'Arno se pose enfin en compagnie de Giannina, une chanteuse de jazz qui commence à étoffer ses succès dans le monde. Leur amour est beau, soudain, inattendu, et tellement bien amené : de sms en petits mots l'aventure se tisse et devient une véritable histoire d'amour dans les règles de l'art.
Mais les hommes se lassent de trop de bonheur, de trop de pesanteur. C'est alors qu'il papillonne... et c'est au mauvais moment. Le papillon s'envole quand tout va bien, et lorsqu'il atterrit, c'est pour se heurter à une réalité terrible, qui mettra subitement fin à la quiétude dont il disposait dans les coulisses de son écart.
Cette histoire d'amour est belle et fulgurante, à l'image du temps qu'on met à la dévorer. L'écriture est enlevée, vivante. Elle ratifie parfois ce qu'on ne savait formuler :
« avant le « nous » il faut un « je ». Un « je » qui s'est battu pour être libre. Un « je » qui n'a pas besoin du « nous », la condition pour que le « nous » soit deux « je » bouleversants qui s'élèvent encore. ».
Telle est l'écriture de Eric Genetet, journaliste, qui nous offre un premier roman très réussi et auquel on espère encore beaucoup d'inspiration à l'avenir.

Merci au site
et aux éditions Héloïse d'Ormesson de m'avoir permis de lire ce livre cette semaine.




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Par Léthée Hurtebise
Mardi 16 septembre 2008
La baïne, c'est avant tout une histoire de rencontres. Sandrine a rencontré ce coin du Médoc, et a voulu y vivre, y épouser un homme, avoir des enfants de lui. C'est là-bas qu'elle a construit peu à peu sa vie. C'est là bas que peu à peu, elle a appris à vivre une vie qu'elle imaginait. Puis cessant d'imaginer, elle s'est mise à vivre comme tous les gens de là-bas, dans une sorte d'otarcie qui se méfie de tous ceux qui ne sont pas natifs de la région. Bientôt, ses rêves cessent de plus en plus d'être à sa portée, c'est à dire à mesure que le Médoc et son train train, le mariage et le petit boulot d'assistante de domaine vinicole (un château tout de même !) deviennent si pesants, si habituellement pesants que le verbe « envisager » se transforme en brumeuse et fatigante utopie. Personne ne remarque plus, bientôt, à quelle point Sandrine est jolie.
Survient un « étranger », comme on les nomme là-bas, qui passe dans la région pour y tourner un film. L'homme est discret, et plutôt éteint lorsqu'il arrive dans ce coin reculé. Il ne dessine plus, il ne rit plus très souvent. Les femmes et l'aventure l'ont lassé, lui qui ne sait faire qu'une seule chose : être abandonné.
Le destin a bien fait les choses : Sandrine sait vous faire découvrir les beautés du coin, en bonne guide régionale. Arnaud, l'étranger, ne demande que cela : voir d'autres horizons, dénicher quelque charme. La rencontre a donc lieu, et il est dit quelque part qu'elle ne doit pas durer, sous peine de sanction ou à défaut, de condamnation.
Chacun se trouve sans se chercher, tant que les regards alentours sont aveugles. C'est alors que chacun s'épanouit à tour de rôle, par la rencontre, dans un amour inattendu qui se développe dans le plus grand secret. Puis un beau jour, un oeil à l'affut s'arrête sur cette idylle qui n'était pas faite pour passer inaperçue.
A ce moment encore, personne ne se doute que les choses se règlent parfois d'elles-mêmes, et qu'il faut du temps simplement au coeur pour réaliser que toute bonne chose à une fin surtout si elle a d'ores et déjà apporté son lot de bonheur : la libération, l'épanouissement, un amour plus grand encore pour ceux qu'on aimait déjà tant. Tout cette historiette n'était qu'un virage nécessaire et salvateur où résonne en écho une sorte de déclencheur sur lequel on appuie, sans l'avoir voulu et puis si, pour voir, aussitôt fait aussitôt repensé dans tous les sens.
Le hasard d'un oeil qui se mêle, et puis hop : un pas de trop dans les vagues, juste pour voir, en attendant un ultime rendez-vous, manqué celui là pour tout le monde et par tous les regards.
Eric Holder, dans une écriture très simple et presque lointaine, détachée, raconte que le manque quotidien, invisible est plus néfaste qu'un manque violent, pressant, à la fois surprenant et désiré. Certaines scènes sont fabuleuses, comme ce regard d'enfant, soudain très éveillé et conscient qui s'offre à celui de sa mère, qui n'a pas semblé le voir grandir en dehors d'elle.
Un roman sur les rencontres donc, à lire absolument en attendant un rendez-vous.

© Léthée Hurtebise – La Baïne, de Eric Holder, Editions Points, 187 pages ; 5,23 euros. Pour l'acheter c'est ici.


 

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Par Léthée
Mardi 5 juin 2007

Mot de l’éditeur : Histoire d'une fascination - celle qu'exerça sur l'auteur de ce livre Delphine Seyrig, inoubliable héroïne de films mythiques tels que L'Année dernière à Marienbad d'Alain Resnais ou India Song de Marguerite Duras -, Comme une apparition parcourt en liberté les chemins qui mènent de l'autre à soi ou de soi à l'autre.

 Tandis que, d'arrêts sur image en digressions, d'événements objectifs en rencontres fantasmées, se dessine le chatoyant portrait de l'actrice prématurément disparue en 1990, François Poirié semble inviter son lecteur à faire sienne, en si "divine" compagnie, un peu de sa belle déraison idolâtre pour redonner droit de cité aux illuminations enfantines, à leurs paradis perdus et à leurs généreuses folies.
Tout en assumant avec détermination et humour les excès mêmes de la ferveur qui l'anime, c'est en peintre et en écrivain que "le fou de Delphine" rassemble les éléments - restés jusque-là épars - de la documentation qu'il a passionnément accumulée sur l'actrice afin de convoquer, telle qu'en elle-même, "l'apparition" bien-aimée - vivante lumineuse et fabuleuse icône.

 Loin toutefois de relever de la pure et simple célébration, ce livre inclassable est aussi le lieu où s'engage, corps et âme, avec panache et ce qu'il faut d'autodérision, un écrivain rejouant la partie de son propre destin en grand lecteur, en jeune homme ardent puis en homme blessé que ne cessent de mettre en mouvement les puissances de la littérature - laquelle n'est, pour lui, comme Delphine Seyrig elle-même, que l'autre nom qu'il convient de donner à la vie et au désir.

 L’auteur ? c’est lui : Né en 1962. François Poirié travaille depuis près de vingt ans à France Culture. Philosophe, écrivain, critique littéraire. il a enseigné à la Sorbonne (Paris-I) et collaboré à de nombreux journaux et revues.

 Auteur de plusieurs fictions dont Rire le cœur (Actes Sud, 1996 : repris en Babel en mars 2007), et de livres pour enfants parus à L'école des loisirs, il a également publié Emmanuel Levinas, essai et entretiens (La Manufacture, 1987 ; Babel, 2006), ouvrage traduit en plusieurs langues.

 

 Comme je suis reconnaissante à Marie-Pierre de m’avoir offert son ouvrage ! Non, il ne s’agit pas simplement d’un portrait de Delphine Seyrig. Il s’agit de Delphine Seyrig omniprésente, sensuelle et terrible, délicate et piquante. Delphine Seyrig, oui, comme une apparition mille fois répétée, imprégnant toute une vie, toute une pensée. François Poirié n’est pas un fanatique. Admirateur de l’actrice par dessus tout, c’est un homme sensible qui offre davantage que ce qu’il aime. Il s’offre tout entier. L’ouvrage entier est parsemé d’anecdotes, d’expériences de toute une vie. Autant d’expériences qui sont parfois dramatiques, hilarantes et touchantes. Comme une apparition ou l’art de se livrer en parlant de ceux qu’on aime offre parfois des paragraphes tels que celui-ci : « Je ne suis pas fils unique. J’ai un frère. Il est mort. » (p. 37). Entrer dans l’univers de François Poirié, c’est entrer dans le monde de Bunuel et Resnais, Ingeborg Bachman, Virginia Woolf. Lorsqu’il lance « Le désespoir est simple, c’est l’absence de tout leurre », comment ne pas penser à la fameuse phrase de Proust, la phrase même qui selon moi nous pousse à poursuivre La recherche : « L’espérance d’être soulagé lui donne du courage pour souffrir ». Bien sûr, c’est le verre à moitié vide contre le verre à moitié plein. Question de vision particulière. Je crois cet auteur plutôt pessimiste, et pourtant : « La vraie passion est, je le crois, raisonnable, consciente, intelligente. Elle nous grandit, elle nous élève, nous oblige à « toujours plus » (p. 91), ce qui en fait la force et la beauté. Je le pense profondément : j’y crois. » Oui et mille fois oui !! Il oscille entre ses élans de courage, de vivacité et un désespoir latent, une tristesse infinie et infiniment belle : « On passe la moitié de sa vie inconscient. On ne fait qu’attendre devant la porte fermée. » (p. 21). C’est tout un univers qui se dessine, dans lequel on plonge. Comment ne pas avoir envie, après sa lecture, de voir Delphine Seyrig dans Peau D’âne, Muriel ou le temps d’un retour, India Song ? J’ai hâte déjà de découvrir ce visage qui transparaît si vague au creux de mes pensées, lointain et si familier. Je suis certaine, déjà, d’être séduite autant que lui par autant de charisme et de légèreté.

 

 

 

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Par Léthée Hurtebise
Jeudi 22 février 2007

«  (…)». Le quatrième de couverture du dernier prix Médicis, Fuir de Jean-Philippe TOUSSAINT paru aux éditions de Minuit introduit rapidement une intrigue un peu curieuse. Le narrateur part en Chine, et c’est là-bas qu’on lui offre un cadeau empoisonné nommé « téléphone portable » : est-ce pour le pister ? Il n’y a pas d’entité plus efficace pour nous surveiller que ce petit objet-espion que l’homme range dans la poche de sa veste. Dans Faire l’amour le narrateur venait de quitter Marie, dans Fuir il finit par aller la retrouver. Ce téléphone qui lui fait tant peur à cause de la mort et du sexe lui fera manquer l’émancipation sexuelle et la fuite même. Quand on rencontre une femme, on ne devrait jamais décrocher le téléphone au risque d’avoir à la quitter subitement. Quand on en quitte une autre, on ne devrait jamais décrocher le téléphone, au risque de s’y heurter à nouveau.

C’est ça, l’histoire sans fin du narrateur de Jean-Philippe TOUSSAINT, un incessant va-et-vient qui fait mal, et qui perdure. D’une écriture simple et belle, l’auteur nous peint de biens beaux mouvements du cœur de l’homme. Un conseil cependant : lisez Faire l’amour avant. Il ne vous en coûtera qu’un double plaisir.

  

© Léthée Hurtebise - 20/01/2006 - pour LPL n°3

 

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Par Léthée Hurtebise
Jeudi 22 février 2007

De L’amour des trois sœurs Piale au Goût des femmes laides

 

en passant par L’amour mendiant.

 

L’écriture d’un auteur multiplume.

 

 

 

Le 12 avril 2002 au matin, dans un petit coin de lit situé bien à l’abris derrière une immense forêt regroupant mille espèces d’arbres différentes, comme on en trouve nulle part ailleurs que dans ce patelin corrézien où je me trouvais alors, j’achevai L’amour des trois sœurs Piale de Richard Millet. Si vive était mon émotion qu’il me fallut chercher à nouveau le sommeil, en pleine après-midi, en souhaitant au plus profond de moi la venue d'un rêve qui m’emmènerait dans la cuisine d’Yvone Piale. J’étais imprégnée de cette langue pure qui m’avait bercée durant 317 pages : des années et des années de déception de femmes, racontées grâce aux mots les plus précieux. Cet extrait de l’incipit résonne ensuite curieusement : « Elle les avait invoqués, suscités, répétés, jour après jour, et même au plus noir des nuits où elle ne pouvait trouver le sommeil, tout en sachant qu’on ne maîtrise jamais vraiment la langue, que nul n’en est capable, pas même les grands écrivains français qu’elle admirait tant et qui faisaient eux aussi des fautes que le temps rendait touchantes, parfois délicieuses, ou qu’il absolvait et transformait en règle, rendant obsolète la juste et belle façon de s’exprimer. » (Richard Millet, L’amour des trois sœurs Piale, P.O.L., Paris, 1997, p. 11 et 12). Richard Millet laisse donc conter trois destins de femmes ; trois sœurs aussi touchantes que différentes. Yvonne d’abord, l’aînée, qui est institutrice, amoureuse de la langue française ; Lucie, la belle simplette ; et Amélie, symbole de la révolte, caractère singulier digne des plus grandes tragédies. Un garçon va écouter leurs vies par la voix d’Yvonne.

 

Dans la famille Piale, la littérature est la cause des grandes passions d’Amélie (p. 225), elle est le symbole d’une langue en danger ; les trois pauvres héroïnes sont la littérature même et pourtant… on les croirait bien volontiers vivantes et de notre temps, du passé et du rêve d'avenir, aussi. On voit défiler ces trois destins et on se prend à les aimer car on les connaît déjà ; on les côtoie de loin et depuis toujours, et parce que les mots nous les mijotent comme des fleurs salées. L’écriture de Millet leur est dédiée, vouée ; elle se fait sensuelle et articulée à la fois, nous fait rêvasser, nous aussi, puisque « le temps n’est que l’espoir infiniment déçu d’un récit voué au silence - non pas à l’oubli, mais au silence, c’est à dire au plus bas de la voix, à ce qui se tait dans toute langue, à la dignité de l’ordre privé » (p. 215), n’est-ce pas cela l’écriture ?

 

C’est peut-être ce qui marque le plus dans cet ouvrage de Millet : c’est de constater le silence qui se plaît à y régner au regard de ses autres écrits. L’écrivain est à l’œuvre dans l’ombre de ses personnages et l’auteur reste silencieux.

 

Le 27 septembre 2003, alors que j’achève L’amour mendiant, je suis tellement surprise que je lâche un juron adressé à l’auteur : « quelle goujat ! ». Dans ses « notes sur le désir », et parfois à la manière de Gabriel Madzneff, Millet évoque ses conquêtes, qui donnent bien sûr l’impression d’être innombrables et domptées ; il évoque cette quête qui est davantage celle du désir que de son assouvissement « le désir ne vise que l’éternité, c’est à dire sa déception » (p. 19). De nombreuses perles seraient à recueillir de ce livre et à jeter ça et là dans des cahiers précieux ou au devant d’autres ouvrages. De ces petites phrases qui feront bondir les femmes tellement il est odieux, et frémir les consciences tellement il dit vrai : « Le désir trouve sa pureté non dans le fait d’être fidèle mais dans la possibilité de trahir » (p. 40).

 

Je découvrais dans ces pages ce que je hais le plus chez l’homme, oubliant que je lisais là l’ouvrage d’un écrivain au sens le plus pur du terme.

 

Le 19 octobre 2005 enfin, lorsque je refermai Le goût des femmes laides je découvrai encore une autre facette de cet écrivain. Cette fois, dans ce roman sorti en septembre aux éditions Gallimard, le narrateur est un personnage accablé de laideur et de ce qui en découle parfois, ce que l’on pourrait nommer une extrême modestie sexuelle. Ce qui surprend d’abord chez ce Millet, c’est le thème : celui-ci est plutôt inhabituel chez l’auteur. Le mot qui vient alors à l’esprit, comme pour faire contre-poids aux impressions laissées par L’amour mendiant c’est humilité. Pour un peu, notre langue ripait sur la case humoristique, mais non : quoi de plus sérieux que l’histoire d’un homme qui, marqué très jeune par la réflexion et le dégoût de sa mère pour sa laideur, s’auto-condamnera à ne désirer que des femmes dont la fierté des hommes beaux ne voudrait pas ? Là encore, l’histoire est imprégnée de littérature et de cet amour des mots et de leur absence, des livres et de leur délivrance ; ce refuge infini où le blessé est toujours certain de trouver un ami. Il est nécessaire cet endroit puisque « toute vie est une faillite sans fin » (p. 45). Encore et encore le silence retentit, évoqué comme une référence « Parler est la noblesse du souffle, et le silence une neige tombant sur toute langue » (p. 90). La mère, terrible mère, (en existe-t-il une qui ne l’est pas ?) sans pitié pour le mâle qu’elle a jeté au monde, partagée entre l’envie de castrer et l’envie de se débarrasser carrément de l’enfant en le jetant hors de son enfance d’un seul coup ; d’une pierre elle fera les deux : « tu es laid ».

 

La laideur a sonné dans la bouche de la mère et c’est la fin de la récréation. Il est temps de devenir un homme, mais non sans quelque handicap. Qu’il aurait été bienvenu ce silence tant aimé « puisque personne ne se sent vraiment laid, cette conscience-là étant intermittente ou bien faite d’ignorance, d’aveuglement volontaire, faute de quoi on ne survivrait pas » (p. 25) mais non, « elle dont le regard décourageait tout élan » (p. 13) a parlé, parce qu’une mère ne saura jamais se taire. Et le désir bien sûr, qui arrive en sauveur puisque séparé du sentiment d’amour il peut alors se calculer, se diriger, se contrôler et consoler. Ainsi l’amour n’est pas permis aux laids, aux oubliés de dame nature, puisqu’on ne peut s’empêcher d’aimer le beau, qui est interdit à ceux qui ne le sont pas. Leçon d’humilité ou de résignation, roman de mauvaise destinée imprégnée de sagesse, on peut trouver ce qu’on désire dans Le goût des femmes laides, du moment que l’on s’arrange pour changer en choix ce qui nous a été imposé, plutôt que de chercher à devenir ce que l’on ne sera jamais.

 

 

 

© Léthée Hurtebise - le 30 novembre 2005 pour La Presse Littéraire n°1

 

 

 

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Par Léthée Hurtebise
Jeudi 22 février 2007

Rien d’étonnant à ce que le prix Fémina soit décerné cette année à Régis Jauffret. Pour un peu, on pourrait croire qu’il a écrit se livre pour elles, les femmes. Avec le prétexte d’une séparation plutôt étrange l’auteur peint l’absurdité de l’environnement familial, la gaucherie et la lâcheté masculines. Il choisit pour ce faire de nous offrir un narrateur féminin : c’est le rôle de la fille plaquée par son petit ami, lequel choisit de lui annoncer la chose par l’intermédiaire de son père. La pauvre, qui a toutes les raisons du monde de lui en vouloir et d’en vouloir à ces beaux-parents qui se découvrent plus odieux encore que d’ordinaire, se heurte ensuite à la belle-mère : « Nous aimerions que vous disparaissiez. Partez, volatilisez-vous, habitez désormais un pays étranger sans monuments, sans curiosités, au climat épouvantable, où nous pourrons avoir la certitude absolue que Damien ne partira jamais en vacances. ». Et elle, de ne pouvoir répondre que par le silence. Il est bien là le problème : comment ne pas rester sans voix ? Après tout, la rupture elle en est « l’objet » mais pas forcément la « cause » ! L’homme est ainsi fait qu’il ne s’intéresse pas aux chômeuses ! Mais ne dévoilons rien de plus, la suite est croustillante, terriblement comique et tragiquement hilarante : tout ce que les femmes aiment chez un homme.

  © Léthée Hurtebise – 01/12/2005 pour La presse littéraire n°1

 

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