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"Et après ? Une autre besogne... pourquoi ? Dans quel but ? Sans raison, il n'y a pas de but. Et à la fin de la journée qu'arrivera-t-il ? Rien. Et demain ? La même chose qu'aujourd'hui. (...) Non... elle ne pourra jamais. Attendre plutôt. Attendre que quelque chose  arrive... Ce soir ?." La femme de gilles, Madeleine Bourdouxhe, Actes Sud.

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Les petites françaises

Par Léthée
Vendredi 14 août 2009
C'est ainsi, les nuages sont identiques de New-York à Paris. Quels que soient les symboles qu'ils emportent, ce sont toujours les mêmes, et le lieu ne change rien au tout grandissant qui nous entoure.
Josée et Alan sont mariés depuis dix-huit mois et entre eux s'insinue une jalousie maladive, étouffante.
Alan redoute tout autant qu'il convoite les aventures éventuelles de Josée. Par défi, Josée se laisse alors tenter, mais n'aspire au fond qu'à la rupture qu'elle n'est pourtant pas prête à assumer, car elle déteste (se) faire souffrir (?).
Dans Les merveilleux nuages Sagan offre comme souvent un décor mondain, fait de cocktails et de duperies, où l'amusement est facile et la déprime omniprésente et dénuée de fondement, tant le luxe environnant rend la vie confortable, presque trop.
Cependant, il y a comme presque toujours dans son écriture des vérités lyriques, universelles, de ces phrases qu'on voudrait noter dans un cahier précieux et ne plus jamais les oublier. Voici quelques perles qui feront de ce livre un des joyaux de ma bibliothèque.

"L'amour on le cherche. On se met à deux pour le chercher. Il se trouve que l'un des deux le possède. Dans ce cas c'était moi. Ma femme était ravie . Elle venait comme une biche manger dans ma main ce fruit tendre et inépuisable. C'était la seule biche que je supportasse de nourrir. (...) ma femme s'est gavée, ma femme a envie d'autre chose et ne supporte pas que je la nourrisse de force. Et pourtant j'ai toujours ce fruit qui me pèse dans la paume, et que je veux lui donner. Que faire ?" Propos d'Alan, page 62.

"Oui, c'était bien là le pire : la disparition de quelqu'un qui ait entière confiance en vous, qui vous ait remis sa vie." Page 68

"... quand tu es près de moi, la nuit, que nous avons chaud ensemble, alors je m'en fiche de mourir ; je n'ai qu'une peur, c'est que toi, tu meures. Bien plus important que n'importe quoi, que n'importe quelle idée, ton souffle sur moi. Comme un animal, je veille. Dès que tu te réveilles, je m'enfouis dans toi, dans ta conscience. Je me jette sur toi. Je vis de toi." Propos d'Alan, page 85

"De toute façon, ne prends pas l'air si féroce. Tu as l'air de... d'un enfant. En fait d'ailleurs, tu n'as jamais quitté ton enrance, elle marche près de toi, tranquille, pudique, lointaine, comme une double vie. Tes essais pour te rapprocher de la vraie vie sont bien infructueux..." Alan, page 88

"C'est comme si tu menais une vie  double, dit-il, une autre vie qui te suit partout si proche de l'enfance que tu ne peux t'y arracher, une vie où tu es irresponsable et punie à la fois, toujours liée à des gens qui te jugent et auxquels tu donnes le droit de te juger, uniquement parce que tu peux les faire souffrir". Alan, page 95.

Sous n'importe quel nuage, aussi merveilleux soit-il, on ne change pas. Les nuages sont tous identiques.

Les merveilleux nuages, Françoise Sagan, Pocket, 153 pages, 5,50 euros.
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Par Léthée
Dimanche 21 juin 2009
Présentation de l'éditeur
« De me rappeler ton sourire, tes yeux, ta peau que je connaissais avant de la toucher, m'emporte, mon ange, hors de ma chambre, hors de mes barreaux, hors de ma douleur, de ce corps impitoyable dans le combat engagé jadis entre lui et moi, qui me trahit et se dérobe sans qu'il semble y avoir de fond cette fois, de plancher d'où repartir, se relever. Mais je n'ai pas dit mon dernier mot. » C'est un homme. Il est seul, il est sourd, il est malade. Il vient de s'aliter pour la dernière fois. Son agonie va durer trois mois, au cours desquels, dans ses moments de rémission, il écrit à la seule femme vraiment aimée son combat pour la liberté et l'art, ses ambitions et ses frustrations, sa soif d'amour et ses blessures les plus profondes. Au fil de ce cinquième roman, Virginie Reisz nous fait entrer dans la tête de Ludwig van Beethoven, musicien, penseur aussi, et surtout être humain extraordinaire, dont le manque d'amour, les déficiences corporelles, la volonté et la confiance qu'il en a tirées, nous parlent, par delà les époques et au-delà de la musique.

Biographie de l'auteur
Virginie Reisz est née à Paris en 1970. Après des études de lettres supérieures classiques, elle s'installe à Jérusalem où elle travaille pour l'édition française du Jerusalem Post. De retour à Paris, elle publie en 2003 son premier roman : Vole vole Papillon (Joëlle Losfeld ), que suivront L'Insulaire (La Martinière, 2004), Collision (id., 2005) et Sonate d'été (Mercure de France, 2006).

Voilà aujourd'hui le livre que je vous conseille, ne serait-ce que pour ces quelques perles :

"j'ai confondu le manque du coeur avec celui du corps"
"on peut ne pas se rencontrer, il intervient là l'histoire de chacun, de la naissance aux combats ou à l'absence de combats"
"La mélodie, c'est la vie sensuelle de la poésie."
"Ma musique, venue du coeur, doit aller au coeur, et le coeur ne pleurniche pas, il est le levier de tout ce qui est grand. Elle doit émouvoir, amener à agir."
"On se trompe sur les objets de désirs, puisqu'on désire ce qu'on n'est pas, puisqu'on désire en vain."

et enfin :
"Les ailes renaissent, repoussent, dans la nature d'abord, où on est face à soi. Elles se replient quand on s'allonge dans les bois, sur les tapis de feuilles, au milieu de leurs minuscules habitants, dos contre terre. On touche l'azur du regard et le regard s'y perd, s'y engouffre, s'y réfugie. Les arbres alors nous emmènent : rien n'est mort à qui écoute de l'intérieur. Tu les avais fait se déployer, mes ailes étaient celles de ton amour."

A lire en écoutant bien sûr.... l'Allegretto de Beethoven, par l'orchestre de Paris dirigé par John Nelson.
Cadeau du soir...

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Par Léthée
Mercredi 3 juin 2009

Je suis toujours très contente lorsque cela arrive, et donc, ça mérite grandement d'être signalé :
Il y a quelque temps je vous parlais de Combat de l'amour et de la faim, de Stéphanie Hochet, et vous en vantais les mérites. Quelques semaines plus tard, nous apprenions que le livre obtenait le Prix Lilas 2009.
Voici maintenant que
Lou, qui a lu mon article ainsi que celui d'Ameleia, a fini par se procurer le livre, le lire, l'apprécier et... en faire à son tour un excellent article que vous pourrez lire ici.
Voilà de quoi m'aider à terminer cette belle journée le sourire aux lèvres.

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Par Léthée
Mardi 2 juin 2009
A propos de
Petit déjeuner avec Mick Jagger
de Nathalie Kuperman

La mère dort : alors la fille veille. Et si bien, au fond, qu'elle voit ce qui n'est pas, comme la plus salutaire des apparitions. Voici encore un ouvrage bien singulier de Nathalie Kuperman, qui offre à son personnage la possibilité d'une présence fiable au sein même de son imagination.
N'est-ce pas là l'image du refuge de la littérature ? L'adolescente, Nathalie, vit seule avec sa mère. Mais sa mère est-elle vraiment là ? N'est-elle pas elle-même perdue dans ses obsessions, son désespoir, échouée sur une plage d'incapacités ?
Tandis que la mère fuit mentalement leur vie, la fille s'invente un autre monde, un refuge qui laisse toutefois sa place au doute. Dans ses brèves hallucinations en effet Nathalie trouvera toujours la faille, le moment de s'interroger sur la loyauté des ses yeux, de sa tête. Mick Jagger dort dans la pièce d'à côté, elle lui prépare son café : mais est-il seulement vraiment là à ronfler tranquillement pendant qu'elle guète son amour ?
Mick Jagger comme confident, c'est tout de même énorme ! Mais au fond, il fallait quelque chose d'aussi insaisissable, d'aussi éclatant pour masquer l'indigne et l'inquiétant, tout en laissant la porte ouverte sur une réalité toujours présente, juste cachée, là, derrière le poster.
On retrouve chez Nathalie Kuperman ce rapport étrange à la mère, où la folie est à la fois objet condamnable, sujet de culpabilité et modèle de vie. L'auteur peint ce jeu « border-line » de la fille funambule, qui oscille sur son fil sans jamais pencher tout à fait à droite ni à gauche, sans jamais être acquise au ciel, ni promise à la piste.
Voici donc une introspection dans l'adolescence qui fait figure de haute voltige, et qui touche son lecteur dans le mil.
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Par Léthée
Mardi 12 mai 2009
J'ai eu la chance, il y a quelque temps, de lire cet ouvrage dans son édition originale. On m'a offert ce livre de chez Julliard, paru en 1965, pour noël. Il se trouve que c'était une pure coïncidence : lors de l'achat, la personne n'avait pas demandé particulièrement la première édition mais au contraire, pour quelques euros de moins, une édition d'occasion. On sait que J'AIME les livres d'occasion, car ayant été manipulés, ils sont plus souples.
Deux fois plus heureuse, je constate que cette édition est non seulement plus souple par l'âge, mais également par sa forme : les anciens livres Julliard sont de ces pages fines qu'on doit presque découper avant de lire. Poussant plus avant mon inspection, je constate une chose très étrange : la toute première page a disparu.
Alors me voilà partie dans des rêveries sans fin. Moi qui ne suis pas adepte des autographes (je n'en demande jamais pour moi-même, toujours pour mes proches), je m'imagine que l'ancien propriétaire du livre s'est séparé de l'ouvrage par besoin d'argent (Sagan avait TOUJOURS besoin d'argent), et qu'il a conservé, scrupuleux et culpabilisé, la première page où figurait l'antique dédicace de l'auteur.
Me voici donc (peut-être) en possession d'un livre de Sagan, que l'auteur aurait tenu entre ses mains. Imaginez le voyage du livre depuis 1965 !
Une dame se voit offrir par son mari aimant un livre. C'est un sacrifice à l'époque. Comment je sais qu'il s'agit d'un cadeau ? Mais l'étiquette sur le prix bien sûr !! La VIEILLE étiquette qui DEMEURE sur le prix.
Le mari s'est présenté un jour devant Françoise Sagan, 29 ans, lui tendant le livre en disant "C'est pour ma femme". Sans le savoir, il aura déçu les espoirs de la petite française : elle espérait tant être lue AUSSI par les hommes. Ce qui en fait se réaliste, puisque le mari attentif a lu tous ses livres en cachette.
C'est une première édition : l'ouvrage vient de sortir, et il coûte 15 francs. C'est beaucoup. Mais tant pis. (glurp).
La jeune femme (oui on va dire qu'elle était jeune, car de toute façon, Sagan insupportait les plus agées) est comblée, le lit d'une traite, puis le conserve précieusement avec deux ou trois autres succès dans sa table de nuit. Ou bien elle a toute la collection Sagan, allant de Bonjour Tristesse à Les merveilleux nuages, soit déjà 6 titres jalousement gardés dans l'arrière cuisine, où personne ne va jamais. Ou bien elle lit beaucoup, et possède une quarantaine d'ouvrages dans le buffet.
Bref, il se trouve que La chamade va maintenant sommeiller quelque temps, le temps de faire quelques enfants, ce qui prendre BEAUCOUP de temps, et empiète sur ce temps sacré de la lecture.
Nous sommes alors parvenus en 1990 en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. Les enfants ont respectivement 18, 20, 23 et 25 ans. La maman en a 50, a fait mai 68 enceinte, et quand elle voit ce que ses enfants écoutent comme musique aujourd'hui, elle se dit que le monde court à sa perte. Son mari est parti avec une pépète, ses enfants sont pour les plus anciens reconnaissants pour les deux derniers totalement ingrats.
Le plus vieux, ou plutôt la plus vieille (rectification en direct de l'auteur), car ce ne peut être qu'une fille, hérite en 2005, après le décès prématuré de maman en septembre 2004 (même mois, même année que Sagan), de toute sa collection de livres : c'est la seule à vraiment lire dans la famille.
Mais elle a fait des placements boursiers peu convainquants, catastrophiques même. Elle a toujours aimé joué, mais elle avoue qu'elle n'aurait jamais dû jouer avec la bourse. En décembre 2008, la crise s'annonce rude. Prise de peur, elle vend les livres de maman. Elle doit de toute façon déménager dans un appartement plus petit si elle veut continuer à se nourrir, et à nourrir son chat. En temps de crise, elle sait gérer les priorités. Prise ensuite de culpabilité, au moment d'envoyer l'ouvrage, elle conserve la page dédicacée, dont elle ne connait pas l'histoire.

Voilà. Je n'ai rien dit sur La chamade. C'est l'histoire de Lucile, Antoine, Charles... de jeunes gens qui se font entretenir par d'autres plus agés, plus expérimentés, jaloux ou sages, protecteurs presque périmés. S'il fallait retenir un passage en particulier, d'une beauté implacable, ce serait le moment où Charles dit à Lucie qu'elle peut le quitter pour Antoine, un jeune loup plus jeune que lui. D'ailleurs, je vous rapporte ses paroles d'une grande sagesse :

"Je le savais. (...) Je pensais que ce serait sans conséquence. Voyez-vous, j'espérais...
(...) Il faut que vous compreniez bien que je vous aime. Ne pensez pas que je vais me consoler de vous, ni vous oublier, ni vous remplacer. Je n'ai plus l'âge de ces substitutions. (...) Voyez-vous, Lucile, vous me reviendrez : Je vous aime pour vous. Antoine vous aime pour ce que vous êtes ensemble. Il veut être heureux avec vous, ce qui est de son âge. Moi, je veux que vous soyez heureuse indépendamment de moi. Je n'ai qu'à attendre. (...) De plus, il vous reprochera ou il vous reproche déjà ce que vous êtes : épicurienne, insouciante et plutôt lâche. Il vous en voudra forcément de ce qu'il appellera vos faiblesses ou vos défauts. Il ne comprend pas encore que ce qui fait la force d'une femme, c'est la raison pour laquelle les hommes l'aiment, même si cela couvre le pire. Il l'apprendra avec vous.  Il apprendra que vous êtes gaie, et drôle et gentille parce que vous avez tous ces défauts. Mais ce sera trop tard. Du moins, je le crois. Et vous me reviendrez. Parce que vous savez que je sais. (...) Je ne cherche pas à vous retenir, ce n'est pas la peine, n'est-ce pas. Mais rappelez-vous bien ceci : je vous attends. N'importe quand. Et quoi que vous vouliez de moi, sur n'importe quel plan, vous l'aurez."

Etrange figure de l'homme quitté quittant non ? Cette scène, où Charles est immobile face à Lucile qui n'en croit pas ses oreilles, partagée entre joie et désespoir, est d'une intensité remarquable. Sagan semble avoir tout compris de l'amour, à 29 ans. De l'amour et de la vie, et de la mort : on est seul à chaque instant : dans la foule, dans l'amour, dans la mort, dans l'attente, dans l'espoir ou l'angoisse. Et si l'on aime l'autre, c'est pour ce qu'il est et non pour ce qu'il est avec l'autre. Mais elle a tout dit.

Sachez juste que ceux qui aiment Sagan aimeront bien sûr celui-ci, et que ceux qui ne la connaissent pas voudront lire les autres... J'ai adoré. C'est en général ce que je dis des très bons romans. :o)
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Par Léthée
Mardi 31 mars 2009
A propos de
L'apocalypse selon Embrun
de Stéphanie Hochet
(Prix Lilas 2009 pour Combat de l'amour et de la faim, chez Fayard)


« Maman, maman ? Dis-moi qui t’inspire le plus souffrance et peur ? »

Kafka nous avait jadis raconté l’histoire d’une Métamorphose peu ordinaire, celle d’un homme qui se transforme en énorme cafard. Il était question à l'époque d'une transformation aussi improbable  qu'inopportune. Souvenez-vous que Grégor, soudain devenu une énorme blatte, n'était plus alors considéré par sa famille comme le fils ou le frère bien aimé. Mis à l'écart, déshumanisé, incapable par ailleurs d'exprimer ce sentiment d'amour qu'il persistait à conserver à l'égard de ses proches, Grégor finissait ses jours seul, désemparé, au fond d'une pièce vidée, chassé à coup de balais par les siens. Jamais il n'a voulu de mal à son entourage, et, si lui s'est métamorphosé, c'est bien en sa disparition dans leur coeur que ses proches vont trouver le courage, l'égoïsme aussi, de vivre pour eux, et par eux-même, subvenant aux besoins de la maison sans les revenus de Grégor. Il s'agissait donc d'une double métamorphose, en somme, l'une étant nécessaire à l'autre. Stéphanie Hochet revisite l’argument à sa manière. Voici.

Tout commence un peu comme un conte, sauf que l’issue n’est pas  « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Ici, c’est plutôt comme dans le texte de Doris Lessing, Le cinquième Enfant : « Ils vécurent heureux, jusqu’au jour où ils eurent un enfant… ». Cet enfant d’Albert et Anne, c’est Embrun. Joli prénom pour un petit brin d’enfant. On pourrait souhaiter pouvoir à l’avenir lui attribuer la définition de l’embrun :  « Poussière d'eau enlevée par le vent à la crête des vagues ou formée par les vagues qui se brisent ». Seulement voilà, le personnage de Stéphanie Hochet, cette petite fille noiraude dont l’aura figure  les effluves vaporisant mollement une atmosphère angoissante, est plutôt la poussière à laquelle le vent se heurte, et loin d’être une gouttelette, c’est LE rocher sur lequel tout le monde se brise.

La fillette ne devient pas ce cancrelat dans la peau duquel elle aimerait tant se glisser ; elle ne se métamorphose pas non plus en jeune fille, qui s’apprêterait vaillamment à traverser les âges de la femme. Contrairement à Grégor, elle se sent proche des insectes, et semble en avoir toute les pensées. Elle aspire, elle, à cette faille d'où elle pourrait observer de son oeil noir les plus secrètes pensées de son entourage. Mais voyons, comment est perçue la fillette par les autres personnages ?

Embrun, avant d’être un être humain, est une présence. Non au sens où nous l’entendons généralement, comme on dirait de quelqu’un que sa présence est nécessaire, bénéfique, rassurante. Celle d’Embrun est encore l’exact inverse : être à côté d’elle suscite effroi, méfiance et douleur. C’est un animal qui sent davantage qu’il ne respire. C’est une chose qui observe d’un œil acéré, plus qu’elle ne contemple. C’est Mercredi Adams, en beaucoup moins drôle, beaucoup plus inquiétant encore.

En lui donnant naissance, Anne n’a pas créé une nouvelle génération d’humain. Elle a expulsé un mal. Elle a expulsé une partie d’elle-même et mis à jour ce qu’il y a de plus repoussant en elle. Elle a accouché du mal qu’elle était capable de contenir ; et alors que l’enfant ne semble jamais grandir, c’est Anne, la mère, qui va subir des transformations. C’est elle qui la première aura besoin de couper le cordon. C’est elle, Anne, qui en devenant mère s’émancipera.

C’est un monde bien étrange que Stéphanie Hochet nous présente là. Un monde noir où la méchanceté, mieux que gratuite, est naturelle. Où l’irrationnel se respire plus couramment que l'air. Ce serait presque un conte noir, mais plus on lit, plus on y repense après la lecture, plus on y croit. Dur comme le fer, ce roman d'une qualité rare entraîne le lecteur dans un monde border line. L'apocalypse selon Embrun est le troisième roman de Stéphanie Hochet qui, à 29 ans, avait déjà une excellente maîtrise de la narration, et le courage de présenter au public un personnage peu aimable. Embrun fait peur, elle met mal à l'aise, et c'est un talent rare que de savoir créer de telles figures en littérature.


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Par Léthée
Mardi 24 février 2009
Sandra engage une femme de ménage, comme tout le monde, pour gagner du temps. Elle vit avec son mari, les deux fils de son mari, et Marta, sa fille. Sa grand-mère aussi s'appellait Marta. C'est drôle, la femme de ménage aussi.
Elle fait son travail correctement Marta (la femme de ménage). Mais peut-être pas. Elle ne vole rien Marta, contrairement aux autres femmes de ménage. Mais peut-être que si en fait. La tâche sur la moquette de la chambre ? Elle n'y était pas.... mais peut-être que si ? Grincheux a disparu... mais peut-être que non !!!
En fait de gain de temps, Sandra perdra beaucoup d'énergie à épier les moindres poussières, tenter de savoir ce qu'a finalement fait Marta pour rendre l'appartement plus brillant, plus accueillant. Dans quelles positions elle a pu passer l'aspirateur, dans quel ordre a-t-elle accompli ses tâches, et dans quelle mesure a-t-elle respecté les couleurs des éponges ???
Avoir un intrus chez soi, c'est difficile : surtout lorsqu'il s'y trouve quand on y est pas. Confier la propreté de son espace de vie à quelqu'un d'autre qu'au conjoint, c'est encore pire : pourquoi céder à autrui le plaisir d'enlever soigneusement les tâches de dentifrice des enfants sur le miroir de la salle de bains ?
Sandra, on l'aura compris, ne gagne pas une minute : elle gagne le droit de se torturer indéfiniment sur la personne de sa femme de ménage. 10 euros l'heure pour investir, nettoyer la vie des gens, et ce, dans toutes les positions, ce n'est pas cher payé. Pire encore : le prix est bien plus élevé pour celle qui ne voit en l'affaire que l'occasion de se torturer encore et encore avec la somme infinie des possibles... et avec sa mère.
Car il s'agit de cela au fond. Résister ou non aux tentations que le temps retrouvé suscite : les plus aberrantes des tentations. Les plus psychotiques. Les plus malsaines, les plus névrosées des tentations. Le souvenir est là, il revient de plus en plus fort, le souvenir de cette mère qui est devenue folle. Pourquoi ? Mais... parce que le simple fait d'avoir une femme de ménage rend marteau. Et lorsqu'on engage quelqu'un pour s'appliquer à la tâche à notre place, bien souvent, notre application à être quelqu'un de normal prend des vacances, elle aussi....

Au fil du livre, Sandra voit ressurgir les images d'Isabelle, sa mère. Celle-ci est devenue folle, il a fallu l'enfermer. Elle n'avait jamais eu de femme de ménage. On comprend peu à peu que Sandra doit absolument reconquérir les tâches du ménage, afin d'échapper à l'emprise de cette tradition qui n'en voulait pas dans la famille. Le seul moyen pour Sandra, d'échapper à la tradition de la folie, c'est justement de ne pas laisser aux autres ce qu'elle doit faire elle-même : le ménage en grand.

J'ai renvoyé Marta est un livre drôle, qui cache pourtant un sujet délicat, évoqué avec cette ambition intelligente de l'air de rien, qui donne ces petits moments de malaise avec lesquels on flirte sans bien comprendre. L'écriture est fluide, agréable. Un livre à lire, qui donnera sans aucun doute envie de découvrir les autres romans de l'auteur, Nathalie Kuperman.

Voir ici l'excellent article de Carole Zalberg, qui traduit bien mieux que moi l'intelligence de ce court roman : http://www.avoir-alire.com/article.php3?id_article=8018

Carole Zalberg recevra Nathalie Kuperman à la librairie La Terrasse de Gutenberg le 7 mai au soir.

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Par Léthée
Mardi 3 février 2009

Demain sort Et qu'on m'emporte de Carole Zalberg. Un dossier paraîtra à son sujet, avec un bel entretien auquel elle s'est prêtée, dans le Magazine des livres n°15, qui sortira le 18 mars 2009.

Et qu'on m'emporte est le second volet de la Trilogie des Tombeaux. Les mères et les filles sont rompues par des relations difficiles, unies par des liens complexes et destructeurs pour les unes, égoïstes pour les autres. Dans La mère horizontale, le premier volet, Fleur racontait comment elle avait grandi auprès de sa mère déchue, échouée (Sabine). Un point de vue omniscient était également là, en alternance, pour aider à prendre cette distance nécessaire à une lecture plus saine, un point de vue plus éclairé (bien que le point de vue de Fleur soit très avisé). Avec Et qu'on m'emporte, Carole Zalberg remonte le temps, et laisse la parole à Emma, la mère de Sabine, qui parle à sa fille décédée - trop tard donc - pour lui expliquer ses actes et sa façon de l'avoir aimée.
Aussitôt, me vient un tableau en mémoire :

Il s'agit bien sûr des Trois âges de la femme, de Munch. Sabine, les mains dans le dos, à gauche, semble déjà tournée vers le passé, pourtant encore dans sa jeunesse. Au centre, Emma : l'égoïste soixante-huitarde, qui sacrifie sa maternité à son bon plaisir, offrant son corps plein, nu, au présent qu'elle veut vivre tout entier... Et puis à droite, la mère d'Emma... dont nous ne connaissons pas le point de vue (mais que j'espère avec impatience !).
Amélie Nothomb compare Emma à Clytemnestre. Ameleia évoque elle aussi des figures de la mythologie, avec Electre et Antigone. Deux points de vue de lectrices Amélie avisées et aguerries.

De génération en génération, Carole Zalberg se fait archéologue des sentiments ambigus et douloureux d'une famille de femmes puissantes et castratrices, empêchées mais décidées, cruelles mais pourtant aimantes..
Son écriture se fait de plus en plus dense et précise à mesure que les relations se dessinent. L'oeuvre est poétique, remarquable, de toute beauté. C'est un souffle inspiré par des voix souvent entendues, trop rarement écoutées, trop longtemps mal traduites : Carole Zalberg sait écouter les voix, et surtout les offrir aux lecteurs que nous sommes.

Pour le plaisir, quelques autres tableaux...

Les trois âges de la femme et la mort de H. Baldung Grien (à gauche)
et Les trois âges de la femme de Gustav Klimt.


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Par Léthée
Vendredi 16 janvier 2009
Suzanne, après des années de bons et loyaux services au sein de son entreprise, est licenciée durement pour avoir seulement égaré un dossier. Au lieu de rentrer chez elle, elle s'assoit alors sur un banc. Des mois plus tard, elle est toujours sur ce même banc, où son mari lui rend parfois visite, avec un sandwich, ou bien avec une bassine pour laver son petit linge. Et les gens observent. Comme elle le dit si bien "Je regarde les oiseaux. Tout le monde peut me voir.". Car les gens sont dérangés de voir que quelqu'un qui possède une maison ne va pas y dormir, mais préfère, puisqu'on l'a mise dehors, rester sur un banc. Ce banc est pourtant public... et ce n'est pas la misère de cette femme licenciée que l'on condamne en créant un collectif, en signant des pétitions. C'est bien évidemment la présence de cette femme, et de sa survie par tous les temps, à toute heure de la journée.
Qu'elle est ambigüe cette Suzanne ! Ce n'est pas qu'elle ne possède plus rien : elle a un mari, un fils, un toît. Alors bien évidemment il est difficile de comprendre qu'elle puisse dormir sous les étoiles, faire d'un banc public un endroit damné, et condamné au souvenir de la honte, à la présence de la honte : qui regarde la honte finit par avoir honte aussi. C'est ce qui gêne les passants. Non ce n'est pas qu'elle ne possède plus rien, mais elle ne voit pas, Suzanne, comment elle pourrait rentrer chez elle et vivre normalement quand on la licencie froidement, comme une malpropre, comme une incompétente. L'accusation de l'incompétence crée l'incompétence et l'erreur : ainsi, elle n'est plus capable de rentrer chez elle, de rejoindre sa vie.

Suzanne ou le récit de la honte décrit à la première personne ce que c'est que d'être tout à coup émargé. Christina Mirjol utilise une écriture qui se pense, qui se dicte, qui se dit avec les hésitations et les redites de l'âme tourmentée, qui s'affole, désespère, ou espère parfois : "Je pense à ma jeunesse comme à une demoiselle qui me rendrait visite, mais elle est pressée et me quitte, et sur le banc désert je ne suis plus qu'une dame entourée de grands arbres et qu'on ne salue plus. Ma peau tiède et mouillée m'apparaît en rêve fripée : je suis une vieille femme assise sur un banc, tout à fait libérée de la tâche d'être jeune, qualifiée et jolie. Et si demain matin renaître était possible, dit Suzanne.".
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Par Léthée
Mercredi 7 janvier 2009
A propos de
Combat de l’amour et de la faim,
de Stéphanie Hochet
Sortie du livre le 7 janvier en librairies


Marie est un jeune garçon qui vit seul avec sa mère. Celle-ci cherche l’amour à tout prix, la sécurité, le double dans lequel elle pourra se réfugier avec ses décisions, qu’elle pourra par là même se dispenser d’émettre. Ce « petit gars » (il s’appelle Marie Shortfellow) suit sa mère au fil de ses pérégrinations amoureuses, d’un homme à l’autre, déménageant au gré des déceptions de celle-ci. Tels deux oiseaux, ils volent de ville en ville jusqu’au jour où ils rencontrent le révérend Splutter et ses deux enfants. Au lieu d’être un foyer secourable à cette petite famille errante, les trois Splutter seront précisément ce « crépitement », qui marquera le début du combat et la fin de cette camaraderie fusionnelle entre Lula, la mère, et son fils Marie. Crime de l’âme et crime du corps se joueront en duo, autour de Heather (1), qui telle la vénus Erycine, régit les passions amoureuses : mais des deux crimes c’est le premier qu’on punira au nom du second. Quelle ironie quand le héros avoue volontiers ceci « incapable de simuler j’apprenais l’hypocrisie » : incapable de faire semblant par le corps, on ment avec des mots. 

De la trahison maternelle débute alors une quête intense, avec le « refrain des rencontres », et son lot de portes à franchir, comme autant d’étapes décisives dessinant un chemin nécessaire : abandon, pauvreté, opulence, oisiveté, passion… et reddition. Ainsi Marie rencontre son épouse May (2), joli mois de mai de sa vie durant lequel, dit-on, il ne faut pas se marier, sous peine d’épouser une femme stérile. Rencontre stérile donc, qui sort pourtant le narrateur de son marais. L’opulence n’est pas une chose « naturelle » dit-il, mais une chose à laquelle on s’habitue pourtant. L’argent est pour Marie à la fois le manque, la peur, le méprisable, ce qui rassure quand il est gagné, déculpabilise lorsqu’il est volé… Démuni on se drogue de la faim, gavé de fric on se drogue de le perdre, comme pour se pousser sur le fil dangereux du risque permanent : une arête au dessus d’un précipice proposant à la fois les nuages et le néant, l’humain et l’animal. C’est l’ivresse du jeu, qui soigne à la fois de l’amour et de la faim.

Vient cette Aphrodite (April(3)), déesse du plaisir et de la débauche, qui n’hésite pas à prostituer ceux qui refusent de l’honorer. Avec elle une période très sexuée, et affamée aussi, alternance dans laquelle l’un semble combler l’autre. Momentanément du moins car…à mesure que l’appétit grandit, on reconnaît l’enfant chez l’autre, ou bien.. l’aime-t-on parce qu’on se reconnaît enfant chez lui ? C'est peut-être l'être aimé à qui l’on finit par dire Tu as faim donc je t’aime. Mais j’ai faim, donc je te déteste. La faim donne des idées lubriques, mais la nudité donne faim… combat incessant durant lequel rien n’est jamais comblé, le manque toujours présent, qui fait poursuivre encore et encore la quête d’un assouvissement inaccessible. N’existe-t-il donc rien au monde qui puisse apaiser tout à la fois ? Seule la soif est inhumaine contrairement à la faim, qu’il tente de fuir alors qu’elle fait partie de lui. Lorsqu’il voit la faim d’April, il reconnaît la sienne. Marie a trouvé sa « sœur affamée », mais une sœur ne suffit pas.

Il faut aller au cœur, à l’essentiel, se séparer du superflu, lâcher du leste pour avancer et retrouver le goût du fauve et du jasmin, le rouge sang, et toutes ces autres couleurs qui méritent bien qu'on se batte : ce sera June (4). La nature bat son plein à présent, et il sera bientôt l’heure de recommencer, retourner. June, telle une Junon déesse du mariage, de la fécondité, à la fois sœur et épouse de Jupiter, procurera malgré elle les clés du manque perdu. Elle fera ce double don que l’on peut à la fois abandonner et posséder, la trahison et la conscience. 

Pour Marie, les coups portés sonnent toujours « creux », comme un écho au vide qui l’habite, à celui qui l’entoure, et aucun de ces deux vides ne peut être comblé tant que Marie n’a pas retrouvé l'objet de sa quête. Alors précisément, on se dit que ce qu'il cherche, à travers toutes ces femmes représentant toutes un désir, toutes ces femmes ne sont peut-être que des passages, des rites, des étapes d'un parcours initiatique. Et cette tentation de toujours rester, dans le désir, ou sur le fil, n'est peut-être que le reflet d'un désir plus profond encore : celui de se retrouver dans les limbes, à l'heure du jugement dernier, dans cet endroit fécond où tout se décide, mais où tout a une fin. C'est l'envie de retourner dans les « limbes » de la mère, dans l'utérus, sans plus en ressortir. Et la mère de dire « Puisque tu es dedans, il faut bien que tu sortes ».

Lula n'aura finalement chassé que pour mieux posséder, car à éloigner trop tôt on crée le manque, on empêche le sevrage. Marie lui appartient d’autant plus qu’il devient Lula par le manque de Lula.  Rejeté, il ne sait plus crier que « j'ai faim », nourris-moi, nourris-moi de toi. Nul tableau, nulle comptabilité, trop carrés, nulle prison, nul vagin ne peuvent remplacer le doux cocon nourricier de l'utérus. Et toute cette quête n’est rien d’autre qu’un long retour en arrière, une ode au « reviens » crié par la mère.

Voilà donc un bien bel ouvrage, hautement littéraire. Et pour qui apprécie le jeu des symboles et l'art de la fable pour adultes, cette lecture de Combat de l'amour et de la faim sera la découverte d'un joyau, à placer au premier plan de la bibliothèque.

Stéphanie Hochet crée ici de toute pièce un personnage qui ne sait vivre que pour et par la mère, et ne peut donc mener d’autre quête que celle du retournement de soi : la quête de l’éternelle dévoration du vide.

© Léthée Hurtebise – Après une lecture compulsive – le jeudi 11 décembre 2008


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Heather = bruyère. Symbole de la vénus Erycine, régissant les passions amoureuses.
May = mai. Les romains nommèrent ce mois en l’honneur de la déesse Maïa, déesse de la croissance, personnalisation féminine du principe créateur. Le mois de mai est aussi le mois de Marie. C’est aussi le mois où une superstition préconise de ne pas se marier, au risque d’infertilité.
April = avril. Les romains nommèrent ce mois en l’honneur de la déesse Aphrodite.
June = Juin. Les romains nommèrent ce mois en l’honneur de la déesse Junon.

Illustration : L'énigme du désir : ma mère, ma mère, ma mère, par Salvador Dali
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Par Léthée
Vendredi 2 janvier 2009
C'est en 1954 que Bonjour tristesse est publié pour la première fois chez Julliard. Neuf années seulement séparent la France de la guerre. C'est une France qui se reconstruit encore. Alors, au même moment, une petite Françoise se plaît à peindre nonchalamment de longues heures de détente et d'ennui au bord de la plage, une petite jeunesse solitaire rechignant à travailler, quand ce verbe flambe sur toutes les lèvres.

Bonjour tristesse, c'est l'histoire d'une famille disloquée – une jeune femme de dix-sept ans et son père, veuf, en vacances dans un cadre paradisiaque, au bord de la Méditerranée, à l'époque où ses plages sont encore désertes, où l'industrie et l'immobilier n'ont pas encore érigé leurs parks à touristes.  Ils sont là, assurés de leur bon plaisir, le père avec sa jeune maîtresse, la fille avec son flirt errant dans la pinède. C'est là qu'invervient Anne. Elle, le personnage dont le caractère est aux antipodes de leur manière de vivre, faite d'ordre, de raison, d'intelligence et de beauté, va bien malgré elle entrer dans une drôle de valse, orchestrée par la jeune fille.

Cette dernière, piquée que son père préfère le charme de cette femme morale à celui d'une jeune bécasse la laissant à ses affaires, invente alors une machination puérile et vile. S'attaquant à une proie si élégante, séduisante, hautaine et si sûre d'elle mais si dupe, tant qu'elle dira : « Ma pauvre petite fille, (...). Ma pauvre petite Cécile, c'est un peu ma faute, je n'aurais peut-être pas dû être si intransigeante... Je n'aurais pas voulu vous faire de peine, le croyez-vous ? » (p. 95). Pauvre femme, dupe de la supercherie, qui se repend de remords auprès de son véritable bourreau.

Cécile justement, elle qui ne met aucune distance avec elle-même, perdue qu'elle est dans son raisonnement puéril, entre haine et passion dévorante. On ne sait si son caprice est sensé, ou si c'est au contraire l'autorité d'Anne qui est nécessaire. Cécile, un être de l'instant, qui dit tantôt « Je ne voulais pas l'épouser. Je ne voulais épouser personne, j'étais fatiguée » (p.89), tantôt « Je ne sais si c'était de l'amour que j'avais pour lui en ce moment – j'ai toujours été inconstante et je ne tiens pas à me croire autre que je ne suis – mais en ce moment je l'aimais plus que moi-même, j'aurais donné ma vie pour lui. » (P. 102). C'est elle Cécile (ou Sagan ?) l'inconstance même, le moment, lui seul. Etre de l'instant incapable de songer à l'avenir et plus encore aux conséquences.

Mais dans cette ronde de l'amour et ces jeux sans hasards, les adultes ne sont-ils pas plus enfants surtout ? Qui mieux que le père, complice plus que paternel, coquin fricotin plus que modèle, illustre cette danse de l'insouciance, passant de l'une à l'autre amante selon que son désir grandit dès qu'il aperçoit ce dont il est soudain dépossédé ? Dans son roman, Sagan enrôle donc le bon jugement et la morale, les anéantit peu à peu et jusqu'à les faire disparaître avec le personnage qui les représente le plus. Et l'ado de pleurer son inconséquence, ou plutôt la perte d'un jouet difficile à manier, et donc le plus intéressant de tous ?

Un premier roman qui avait tout pour agacer si l'on en juge l'héroïne, ado à l'heure de ses premiers flirts et de son dépucelage, désordonnée, désobéissante, fénéante. Un père irresponsable, des femmes libres, les premiers plaisirs, la nonchalance.. autant d'ingrédients, en somme, pour déplaire à cette France en reconstruction, lavée de la guerre – dont on ne parle pas, de ses fautes, et bien pensante. Qu'il arrivait à point finalement ce petit Sagan ! Car n'arrive jamais plus à point que ce qui dérange et désordonne le mieux, bouscule et émoustille ! Il était donc à la mode et le premier à la lancer. La France avait besoin de liberté, mais trop frileuse pour se l'avouer, s'enfermait dans un nouvel ordre. Qu'à cela ne tienne, Sagan, et sa patte fine de chatte a su en découdre avec cette nouvelle prison.
Peut-être faudrait-il aujourd'hui faire lire Bonjour tristesse, histoire de se redonner un peu d'ailes, et d'aises.

(c) Léthée Hurtebise - Article paru dans le Magazine des livres du mois de novembre.
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Par Léthée
Lundi 22 décembre 2008
[Présentation de l'éditeur : "J'ai onze ans, et je vis dans une famille complètement tordue. Heureusement qu'il y a mon frère Maxence. Lui, c'est mon manuel de savoir-survivre. Le soir, on ferme nos oreilles à double tour, pour ne plus entendre les cris de nos parents qui se disputent. Croyez-moi sur parole, la vie, c'est pas pour les enfants. Maxence a préféré partir au Pays sans Adultes. Moi, j'ai voulu le rejoindre, mais je me suis trompé de chemin. Avec mes nouveaux amis, Valentine et Hugo, on a beaucoup discuté et on s'est fait une promesse : quand on sera grands, on prendra tous les enfants malheureux dans nos filets, et on ne les relâchera que quand ils sauront vraiment nager. Promis, juré." Le Pays sans Adultes est un livre bouleversant, un livre d'émotion pure. ]

Un roman totalement intattendu

Lorsque j'ai reçu ce livre de la part du site Chez les filles, et des éditions Anne Carrière, j'étais contente car l'histoire m'intrigait. Après, j'ai tout de suite regardé comment se portait le livre sur amazon. Là, surprise : je vois que le livre se vend d'occasion à 2,50 euros, alors qu'il est sorti qu'il y a moins de  2 mois. Aïe... là je me dis : oups, je n'aurais peut-être pas dû accepter ce livre.

Et bien j'aurais eu bien tort de me priver de cette lecture !

A priori, il y avait les ingrédients pour que ça ne me plaise pas : un livre d'adultes, qui parle d'un pays sans adultes, avec plein d'adultes, mais surtout une voix d'enfant qui raconte. Voilà. C'est Slimane qui tient se rôle et raconte ce qu'est sa vie, son drame, ses malheurs, et ceux des enfants qu'il va rencontrer plus tard. J'avais donc peur que le livre tombe à plein plume dans le récit intime hyper bouleversant, n'appelant que les émotions, nulle réflexion.

Finalement, l'écriture surfe toujours sur ce fil, en équilibre. En effet, nous avons un jeune narrateur de 11 ans qui va vivre et raconter des malheurs ultra-réalistes (le père qui bat toute la famille, un suicide, l'hôpital, avec des thèmes comme l'anorexie, la rencontre jeunesse vieillesse)... Et c'est détaillé. Très détaillé. Mais comment l'auteure réussit-elle à garder cette plume enfantine et poétique du premier au dernier mot ? Comment réussit-elle à intégrer ces merveilleuses petites touches de bonheur au milieu du chaos ? Cet humour au coeur des lamentations ?

Elle parvient tout simplement à réfléchir comme un enfant, et fait évoluer son personnage en fonction de son âge. Il y a également ce père violent, qui ne peut asseoir son autorité qu'avec les poings, réaffirmer sa masculinité (lorsqu'il perd son travail) que de cette manière. Dans ce livre, être un homme c'est être violent. Alors lorsque Slimane entend le mot atavisme dans la bouche d'un de ses camarades, il prend peur : est-ce possible de ne pas reproduire la violence de son père ? Personne ne peut le dire. Mais prendre conscience de cette peur est déjà un bon début pour ne pas le faire, dit le psy.

C'est un roman plein de poésie : en témoigne ce joli passage où Slimane tente de redonner le moral à Valentine, dont il est tombé amoureux. Valentine est anorexique. Elle a à peu près son âge. Pour lui donner un peu de bonheur, il décide de lui organiser un pique-nique, un pique-nique pour anorexique. Au menu : soupe de nuages aromatisés à la coriandre, tranche de nuage rôti, compote de nuage...

Ondine Khayat aborde donc un thème très difficile. Celui des familles éclatées par la violence, impliquant bien sûr le non respect des femmes, et des enfants. Slimane connaît les pires moments, dans le noir, mais toujours blotti contre son modèle, son frère Maxence. Jusqu'au jour où il se heurte à leur séparation brutale. L'auteure raconte ici l'enfance d'un drôle de petit bonhomme, très courageux, hyper attachant. IL y a beaucoup de tristesse bien sûr, et on se prend parfois à rêver, en imaginant combien d'enfants subissent ces injustices dans le monde. C'est donc un livre bouleversant, mais jamais pathétique. Toujours sur le fil, comme pour garder cet équilibre nécessaire qu'il convient de préserver pour avancer.

Merci au site , et aux Editions Anne Carrière de m'avoir offert de livre.
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Par Léthée
Dimanche 9 novembre 2008
Présentation de l'éditeur : Un jour, il est parti. Lui qui l'avait vue naître et accompagnée depuis toujours, il s'est retiré dans sa solitude.
Dix ans plus tard, elle retrouve sa trace et le rejoint pour comprendre ce qui s'est passé. Dans une maison aux apparences trompeuses commence un huis clos où les cauchemars se confondent avec le réel.


La narratrice est cette jeune femme qui vient se réfugier chez son ancien psychanalyste afin d'interroger cet infernal passé qui se dérobe sans cesse à sa mémoire. Roland, à défaut de lui apporter une réponse, l'incite à lire tour à tour sept contes d'enfant. Ainsi débute cette psychanalyse en contes de fées, où les livres de La belle au bois dormant, Blanche neige, Cendrillon Le petit poucet, Le petit chaperon rouge, La petite sirène et La petite marchande d'allumettes défilent entre les mains de le jeune femme. Dans chacun des contes, elle trouve un moyen de poursuivre le rêve qui l'envahit, le cauchemar qui l'empêche de se rappeler, et quelque part, un peu de cette vérité qu'elle recherche sans en connaître la véritable nature.
Y a-t-il un secret ? Quel est ce pouvoir des contes qui chaque fois lui permet d'entre-bailler un peu plus la porte des souvenirs : « Pourquoi la perspective d'être ainsi dévorée, pourquoi un sort aussi funeste nous semble plus enviable que l'abandon ? » (p. 114). Voilà les questions qu'elle se pose à la lecture du Petit poucet. Plus qu'un secret, il semble que la jeune femme finit par se trouver elle-même, et s'affirmer, s'affranchir même d'un père absent.
Le livre repose sur une enquête sans mystère : la jeune femme se fait archéologue d'un passé sur lequel elle s'acharne et tout ce qui l'entoure finit par ressembler à une messe solennelle, implacable, où la seule réalité n'est qu'un fil conducteur vers un rituel de mort.
Les thèmes de l'anorexie, de la mémoire, de la quête et de l'abandon sont encore explorés ici par Nathalie Rheims. L'ambiance dans laquelle elle nous plonge rappelle bien volontiers L'ange de la dernière heure. A défaut d'être une pièce magistrale, c'est joli roman dans lequel on reconnaît la pate de l'auteur.

Merci au site
et aux éditions Léo Scheer de m'avoir permis de lire ce livre cette semaine.
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Par Léthée
Mercredi 22 octobre 2008
Evincée de la liste du Goncourt, par « Le fait du prince », Amélie Nothomb a néanmoins reçu, le Grand Prix Jean Giono 2008 pour l’ensemble de son œuvre, a indiqué le jury qui a voté cette récompense à l’unanimité. Giono et Nothomb c’est une longue histoire d’amour puisqu’elle a déjà reçu le Prix du jury en 1995 pour "Les catilinaires". Prix du Jury qui, cette année revient à Jean-Marie Blas de Robles.
2008 sera-t-elle l’année de la consécration pour l’écrivain Globe-trotter et archéologue également en lice pour le Goncourt et pour le Médicis ?.


Source : http://www.Bouquiner.net
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Par Léthée
Mardi 21 octobre 2008
J'ai achevé Derrière l'épaule le 16 octobre. Chaque fois qu'on me demande par quoi commencer lorsqu'on veut lire Sagan, je me trouve impuissante car je n'ai lu d'elle que trois ouvrages : Bonjour tristesse, Des bleus à l'âme, et Derrière l'épaule. Aussi, je renvoie presque toujours mes interrogateurs vers la spécialiste, qui se trouve ici. On me demanderait des conseils sur Kundera, de qui j'ai tout lu, je saurais quoi dire.
Voilà donc que puisqu'elle n'écrira plus rien (Sagan) je me dis qu'il me faut réparer mes manques : en même temps que ceux concernant Colette, De Beauvoir...
Revenons à cet excellent Derrière l'épaule. L'auteure s'impose l'exercice difficile de la relecture d'une douzaine de ses oeuvres, afin d'en produire un commentaire personnel. J'avais déjà constaté, durant ma lecture Des bleus à l'âme, combien le commentaire était difficile pour Sagan, et combien c'était à la fois bénéfique pour son écriture tant il est agréable et intéressant de la lire dans ces conditions : pour faire court, j'adore lire Sagan lorsqu'elle parle d'elle-même et de ses livres.
En mère carnivore, elle les condamne ou les félicite, mais jamais elle ne s'offrira à elle-seule les fleurs qui lui reviennent pourtant, puisqu'elle est la créatrice de ce beau petit monde.
Sagan ne peut s'empêcher de parler du contexte d'écriture de chacun de ses "enfants", et après tout, c'est sans doute ce qu'on attendait d'elle à l'époque : qu'elle parle davantage d'elle. Elle parle de certains de ses amis mais toujours avec pudeur, de ses difficultés passagères avec la vie, les éditeurs, la presse, la justice ; elle évoque ses humeurs, l'aide qu'elle a reçue, et surtout cette fameuse relation à l'écriture. Mais quel que soit le sujet, ce qu'on aime avant tout chez Sagan c'est l'élégance avec laquelle elle le traite.
J'aurais envie de citer plusieurs passages. Alors je me contenterai de deux moments. L'un parle de son amitié pour François Mitterrand :
« Je me souviens de tant de choses, et malgré les vilenies et les horreurs écrites sur lui depuis sa mort, avec une folle audace je le revois toujours avec son costume gris, souriant sur mon seuil. Je revois le visage des Français dans les rues ou sur les routes, le jour de son enterrement. C'était un homme d'Etat, il était vraiment un homme d'Etat, fort et secret, rassurant et lointain. C'était un individu remarquable et en plus, sensible au malheur ou au bonheur d'autrui. Je le regrette énormément et je n'ai pas fini de le regretter. Quoi qu'en disent ceux qui l'ont abandonné après s'être réclamés de lui pendant des années.
Et puis nous avions un point commun : l'inconstance poussée jusqu'à la fidélité ; et si ce paradoxe paraît forcé, il y a des gens qui le comprendront quand même. »

Et forcément, lorsque Sagan parle de la mémoire et/ou de l'oubli quelque chose en moi se réveille qui sursaute aussi chaque fois lors de mes lectures de Cioran, Kundera, Jacqueline de Romilly, Beckett.. « … on fait des choses essentielles, étincelantes, des choses survoltées dont on ne conserve pas la moindre image. Et l'on passe trois après-midi dans un petit studio un peu fané dont on se rappelle tout et en détail... la cour, la poussière, le chat et le goût du jus de pomme. C'est affreux à dire mais les souvenirs les plus marquants et les plus délicieux sont toujours des souvenirs solitaires. Les moments à deux, autrement frappants, dira-t-on, sont complètement débordés, annihilés par l'instant, par la vivacité de l'instant, par cette impression de fuite, de non-être que donne la passion. Seul, on remarque, on voit ce qui vous plaît. A deux, on ne voit que l'autre. » Belle déclaration d'amour non ?

Mais puisque Sagan parlait aussi de ses livres, je ne suis pas sage. Je manque à mon devoir en oubliant ici de vous donner une petite liste des livres qu'elle m'a donné envie de lire :  Viendront donc ensuite…

La chamade.  Lucile est entretenue par son amant, Charles, plus âgé qu'elle et fortuné. Elle rencontre Antoine, un jeune homme désargenté dont elle s'éprend. Parviendra-t-elle à renoncer au confort d une vie aisée pour connaître enfin le véritable amour ?


Un orage immobile. L'auteur s'impose la rigueur de l'écriture du XIXe, et l'intrigue se déroule en 1830.




Le sang d'aquarelle. Sagan s'efforce d'écrire un livre où personne ne puisse s'identifier. Elle invente alors un personnage qui trompe, se trompe, et perd ce qu'il aime le plus, « en toute bonne foi ».




Un chagrin de passage. Rien de mieux que la présentation faite par Sagan elle-même : « Ce chagrin de passage est très bien, sérieux et drôle, amer et juste, sensible et sain. C'est d'ailleurs curieux à quel point ma littérature (...) peut être irrégulière, certes, mais saine.


Le garde du coeur. Un petit thriller dont voici le sujet : Dorothy, une scénariste d'une quarantaine d'année, séduisante et désabusée, recueille chez elle un étrange jeune homme qui va prendre une place croissante voire envahissante dans sa vie, aux dépens de Paul, son amant. L'étrange jeune homme devient le confident de Dorothy, et élimine les gens qui entourent la dame au fur et à mesure qu'elle s'en plaint...


J'en lirais bien d'autres, mais je m'arrêterai plutôt là, laissant un peu de place pour Colette donc, De Beauvoir, et les romans de Yourcenar.

Juste un dernier conseil, qui vient de Sagan directement : ne lisez pas Profil perdu. Elle dit que sa lecture est une corvée...
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