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"Et après ? Une autre besogne... pourquoi ? Dans quel but ? Sans raison, il n'y a pas de but. Et à la fin de la journée qu'arrivera-t-il ? Rien. Et demain ? La même chose qu'aujourd'hui. (...) Non... elle ne pourra jamais. Attendre plutôt. Attendre que quelque chose  arrive... Ce soir ?." La femme de gilles, Madeleine Bourdouxhe, Actes Sud.

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Le magazine des Livres

Par Léthée
Mardi 14 juillet 2009


MAGAZINE
Dossier
Le nouveau monde littéraire chinois, coordonné par Tang Loaëc

RENCONTRES
Entretiens
Michel Chaillou : « Je ne cherche pas le style, c’est lui qui me trouve », par Joseph Vebret
Alain-Paul Mallard. Écrivain sans œuvre, par Bartleby
Pascal Garnier. Simple mais efficace, par Joseph Vebret
Giovanni Dotoli. Lorsque la parole est poésie, par Joseph Vebret
Frédérique Deghelt. Éprouver l’écriture, par Léthée Hurtebise
Une vie d’écrivain
Éric Neuhoff : « Écrire n’est pas une souffrance », par Thierry Richard

LIRE & RELIRE
Classique
Les sept vies de Louis-Ferdinand Céline, par David Alliot
Philippe Sollers. Relire Céline, par Joseph Vebret
Perdu de vue
Jacques Duboin, le banquier de l’Abondance, par Michel Loetscher
Aparté
Conseils aux écrivains qui se font interviewer, par Christian Cottet-Emard

LE CAHIER DES LIVRES
Bonnes feuilles
La sélection d’Annick Geille
Gérard Donovan, Julius Winsome
Jérôme Garcin, Les livres ont un visage
Philippe Grimbert, La mauvaise rencontre
Claude Lanzmann, Le lièvre de Patagonie
Thierry Beinstingel, Bestiaire domestique
Cinq autres livres pour votre été, par Annick Geille

CHRONIQUES
Digressions
Lire, c’est vivre, par Joseph Vebret
Lire la musique
L’amour du vinyle, par Guy Darol
Relecture
La confession du pasteur Burg, de Jacques Chessex, par Stéphanie Hochet
Économie du livre
La Bande Dessinée : bulles spéculatives ?, par Christophe Rioux
Musique & littératures
Les colères de Serge Utgé-Royo, par Jean-Daniel Belfond
Cinéma & littératures
« Tout a commencé par une passe d’Éric Cantonna », par Anne-Sophie Demonchy
Chemin faisant
Ici où là, par Pierre Ducrozet
Les mains dans les poches
Femmes, par Anthony Dufraisse
Il était une fois l’Auteur
L’auteur fait la promotion de son livre, par Emmanuelle Allibert
Visages d’écrivains
Marcel Jouhandeau, par Louis Monier
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Par Léthée
Dimanche 7 juin 2009




Il est là, tout propre, arborrant fièrement sa couverture avec Gide.
Ce mois-ci, vous y trouverez mon dossier sur Harold Cobert, avec un entretien exclusif et un article sur son dernier ouvrage Un hiver avec Baudelaire.
Vous trouverez également mon article complet sur Les petites histoires de la grande Histoire, dont je vous parlais récemment, et enfin, mon article sur Est-ce ainsi que les femmes meurent ?, de Didier Decoin.

A signaler également un dossier de plusieurs pages réalisé par Ameleia sur Mireille Havet l'abracadabrante et indomptable, qui fit tourner quelques belles têtes bien connues du milieu littéraire au début du siècle dernier.

Parmi les dossiers signalés en couverture : Jean-Marie Rouart de l'Académie française, Olivier Descosse, Patrick Bauwen, Renaud Camus, Gide donc, Patrick Rambaud.

Mais attention, dans tout ce monde d'hommes, on nous signale un dossier sur les femmes écrivains : gageons qu'il vaut le détour. J'ai hâte de savoir de quelles femmes il s'agit, dès que j'aurai le magazine dans les mains.

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Par Léthée
Jeudi 7 mai 2009


MAGAZINE
Dossier
Au pays des blogs de lecture, par Eli Flory
Carte blanche à…
Olivier Bessard-Banquy : Où va le livre ?

RENCONTRES
Philippe Djian : « La littérature est un vrai travail d’artisan, de tâcheron », par Thierry Richard

Un déjeuner de soleil avec Michel Déon, par Pierre Gillieth
Jérôme Ferrari, Métaphysique de l’abominable, par Léthée Hurtebise

Kenneth White. Un franc-tireur de l’esprit, par Joseph Vebret

Tatiana de Rosnay. Mémoire et secrets, par Léthée Hurtebise (avec un article génial d'Ameleia)

Premier roman
Maud Lethielleux, Dis oui, Ninon, par Bertrand du Chambon


LIRE & RELIRE
Aparté

Conseils aux écrivains qui s’installent à la campagne, par Christian Cottet-Emard

Perdu de vue
Natalie Barney. Le perpétuel devenir de l’amour, par Michel Loetscher
Classique
François Mauriac (II). L’épouilleur, par Pierre Cormary

Entretien : Jean-Luc Barré. Le poids des non-dits, par Joseph Vebret


BONNES FEUILLES
La sélection d’Annick Geille
Patrick besson, 1974
Éric Fottorino,
L’homme qui m’aimait tout bas
Michel Le Bris,
Nous ne sommes pas d’ici
Éric Neuhoff,
Les insoumis
Jean-Marie Rouart,
Cette opposition qui s’appelle la vie

CHRONIQUES
Digressions
Mme Bovary, c’est lui !, par Joseph Vebret
Lire la musique
À la recherche de Syd Barrett, par Guy Darol
Relecture
La panne de Friedrich Dürrenmatt, par Stéphanie Hochet
Les carnets de Gil Jouanard
Vous avez dit « poète » ?
Les livres que vous n’avez pas lus
Objectif, rester en vie, par Bertrand du Chambon
Économie du livre
Le livre électronique : du numérique au numéraire ?, par Christophe Rioux
Musique & littératures
Vous avez dit soixante ans ?, par Jean-Daniel Belfond
Cinéma & littératures
Éloge de la fuite, par Anne-Sophie Demonchy
Chemin faisant
D’une boue à l’autre, par Pierre Ducrozet
Les mains dans les poches
par Anthony Dufraisse
Il était une fois l’Auteur…
L’Auteur travaille avec son Éditeur, par Emmanuelle Allibert
Visages d’écrivains
Maurice Druon, par Louis Monier

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Par Léthée
Lundi 30 mars 2009
A propos de
Et qu'on m'emporte


Avec ce roman, Carole Zalberg poursuit le défi qu'elle s'est imposé : construire sa Trilogie des Tombeaux. De ce groupement au nom envoûtant, Et qu'on m'emporte est le second volet. Le premier, intitulé La mère horizontale, était paru l'année dernière à la même époque, également aux éditions Albin Michel. Dans cette trilogie des mères incapables de l'être, trilogie des filles se construisant tant bien que mal, Carole Zalberg explore cette étrange filiation qui se noie dans le manque, filiation qui annihile les liens et inspire de la main maternelle méfiance et doute.

Dans Et qu'on m'emporte, Emma est sur son dernier lit. Cette étrange narratrice au bord de la mort parle à sa fille, morte avant elle. Elle lui parle à travers ce filtre de plus en plus ténu qui les sépare encore : la fille est dans le tombeau, sa mère est prête enfin à l'y rejoindre. C'est bien là que se tient la névrose de cette mère qui n'a jamais su communiquer avec sa fille lorsqu'elle était vivante, et ne parvient à lui expliquer ses actes qu'au moment où ses paroles ne sont plus qu'inutiles. Elle lui expose ses « regrets » comme on déposerait une pierre, lourde de secrets, vide de sens, sur la sépulture d'un être aimé. Emma est sincère, mais bien sûr trop tard : cette pierre, c'est cette faiblesse qu'elle ne dépose pas, tente plutôt de retrouver à mesure qu'elle dénonce et accuse cette vie de mère coupable de n'avoir pas su l'être.

Il y a quelque chose de Beckettien chez cette mère qui repousse son enfant comme on lâche un poids trop lourd. Elle jette son bébé « hors d'elle » si tôt mis au monde. Elle le jette hors de sa tête et de ses bras : anéantit toute affection dans l'oeuf pour ne pas avoir à en souffrir. Elle le jette enfin hors de sa vie qu'elle veut toute entière à elle. Cette mère s'avoue monstre sans en éprouver de remords.

Emma ne sait pas être mère, mais pas non plus être fille. Elle confesse et accuse tout à la fois plusieurs incapacités : les siennes mais aussi celles de sa propre mère, disant à Sabine « C'est moi qui le dis, ça, qu'elle est un peu une saleté ma chère mère ». Oxymore terrible s'il en est, qu'elle est à deux doigts de s'attribuer à elle aussi « au fond je lui ressemble, à ma mère ».

Au seuil de sa vie, se retournant, Emma confie volontiers ce qu'elle n'a pas été, les devoirs auxquels elle s'est dérobée. Cependant, au moment où elle condamne ce corps qui la couche de force, elle en impose encore et son esprit se tient fier et droit lorsqu'elle se décrit tour à tour castratrice avec son fils, jalouse des amants que sa fille possède. C'est là toute la complexité de cette femme : réduite au silence, elle parle. Possédant elle s'ennuie et dépossédée, elle désire.

Il en va ainsi avec les enfants, mais aussi avec les hommes : « j'ai toujours trouvé les hommes décevants une fois conquis. Au mieux plus virtuoses qu'inspirés ; au pis de bons mécanos. ». La possession démunie l'objet de son intérêt. Femme terrible qui n'est satisfaite que dans l'insatisfaction, Emma se dévoile finalement de plus en plus égoïste et capricieuse, telle une fillette, à mesure qu'elle décrit ses sacrifices passés.

En somme, de n'avoir pas été une enfant désirée par des parents qui n'ont éprouvé que de la peur face à leurs devoirs, Emma a fini semble-t-il par construire une peur de la peur : à trop vouloir éviter à sa fille de ressentir la même chose qu'elle, elle n'a trop bien réussi qu'à l'abandonner.  La seule personne qui échappe à la souffrance, c'est elle. Cette souffrance est et demeurera celle des autres.

Elle déclare « je ne pensais qu'à être de mon temps, c'est à dire de la seconde », ce qui veut dire à la fois vivre l'instant, et uniquement lui, sans passé ni souvenirs, ni avenir ni conscience. Cela veut aussi dire « son temps », le sien propre et jamais celui des autres. Egoïsme pur qui a cru se construire dans l'exact inverse de sa mère, mais n'a su que le reproduire encore. 

Comment traduire ces limbes tortueuses où l'on se trouve lorsqu'on est mère sans avoir su l'être, fille sans avoir eu de mère ? Déjà Fleur (la petite-fille d'Emma) disait dans La mère horizontale qu'elle en voulait à Sabine de n'avoir su l'élever comme une enfant. Emma reproche maintenant à sa mère d'avoir été trop distante, trop dure. Que nous réserve Carole Zalberg dans son prochain roman ? 

Avec Et qu'on m'emporte, Carole Zalberg réussit à nous donner le point de vue de la mère mourante. Tous ceux qui ont écrit sur l'agonie de leur mère rêvaient sans doute secrètement de connaître leurs véritables pensées. « Dis maman, comment m'as-tu aimé finalement ? ». Voici, remarquablement écrite, la confidence impudique et tabou que tous les enfants n'osent demander. C'est une confession sans concession, servie par une écriture ciselée, précise une fois encore et de plus en plus affinée à mesure que les tombeaux s'ouvrent et délivrent leurs secrets. C'est surtout un talent d'écrivain qui s'épanouit de plus en plus, tout en offrant un choix prestigieux au lecteur : lisez Et qu'on m'emporte, lisez La mère horizontale. Ou bien l'inverse. Si les romans sont parfaitement dissociables, gageons qu'une dangereuse curiosité vous amènera d'emblée au manquant...
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Par Léthée
Dimanche 29 mars 2009
Entretien paru dans le Magazine des Livres n° 15



Dans Chez Eux, vous adoptiez le point de vue d'une petite fille juive séparée de ses parents pendant la guerre. Dans Les Mémoires d'un arbre, vous preniez possession du corps tout entier d'un arbre pour rapporter ses souvenirs de végétal. Dans Léa et les voix, vous faisiez parler Antoine, atteint d'une dégénérescence de la mémoire. Dans Et qu'on m'emporte, vous poussez Emma à convoquer toute la mémoire de sa vie. C'est important pour vous de faire parler le passé ?

Cela correspond en tout cas à ma perception du monde. Il me semble que les différents temps de notre vie individuelle et collective ne s’annulent pas mais au contraire se superposent, se fondent et forment un tout qui définit à la fois notre environnement et notre être. Convoquer le passé n’est donc pas une tentative d’explication du présent mais plutôt une mise à plat ; comme un étirement qui permettrait de mieux saisir les détails, les nuances.

Dans toutes ces voix, on sent au fil de vos livres un déplacement du point de vue, comme si vous regardiez la vie à travers un prisme déformant. Dans La mère horizontale, vous utilisez même deux modes de narration différents : le « je » de Fleur, et la voix omnisciente. Ce procédé ce profilait déjà dans Léa. Est-ce que c'est une contrainte que vous vous imposez, ou plutôt un besoin ?

Disons que c’est une contrainte qui s’impose d’elle-même. Ce n’est pas un procédé visant l’efficacité ou un objectif quelconque. Là encore, cela correspond sans doute à ma perception du réel. J’ai l’impression de pouvoir saisir au plus juste possible n’importe quel événement, n’importe quelle personnalité. Cette justesse, je crois que je l’atteins grâce à la distance qui, elle, est toujours plus ou moins la même : « à la crête étroite entre le dedans et le dehors » comme l’a joliment formulé Pierrette Fleutiaux. Même quand j’emploie le « je » et que ce « je » est un autre, c’est cet équilibre que je cherche à atteindre, ce « mélange, je cite encore Pierrette, d’empathie et de distance ».

Vous êtes écrivain à plusieurs voix. C'est établi. Mais votre écriture aborde également d'autres domaines. La musique (avec Christophe Berthier notamment) et la photographie, avec Gilbert Brun. Comment s'établissent ces rencontres ? Comment les placez-vous au regard de vos romans ?

Ce sont des rencontres de hasard. Deux personnalités qui à un moment donné se parlent d’une manière très profonde. La production qui en découle s’inscrit dans la continuité de mon travail romanesque ou poétique. Mais ce qui m’enchante dans ces collaborations, c’est précisément qu’elles offrent la possibilité de vivre des aventures collectives. C’est une respiration nécessaire.


Attendez-vous quelque chose de vos lecteurs au moment où vous écrivez ? Votre écriture se trouve-t-elle influencée par des regards qui se penchent sur votre épaule ?


Quand j’écris, je ne suis préoccupée que de ma propre voix intérieure. Je n’écoute qu’elle. Cela n’empêche pas qu’au fur et à mesure, quelques regards bienveillants et exigeants m’encouragent ou m’amènent à m’interroger, à améliorer autant que possible. Cette relation nécessite une immense confiance.

Vous écrivez également pour les enfants, et Le jour où Lania est partie remporte un vif succès dès sa sortie. Ecrire pour les enfants est différent de ce que vous faites habituellement. Comment pourriez-vous définir cet élan ? Et quel effet cela fait-il d'avoir autant de retours ? (là je prévois de mettre les références des prix, des nominations etc..)

En fait, l’élan lui-même, la façon d’aborder l’écriture sont les mêmes. Un désir qui soudain se fait impérieux. La seule différence c’est que je peux avoir une intention précise en abordant une histoire pour enfant. Ce qui n’est pas le cas de l’écriture pour adultes où ce sont toujours les mots qui dictent le chemin.

On vous a vue dernièrement à une conférence organisée par Pierrette Fleutiaux à Limoges, avec Benoîte Groult. Le thème était le féminin, et le féminisme. On vous a sentie très engagée, et surtout révoltée. Est-ce que c'est un peu de cette colère qui vous a fait écrire Mort et vie de Lili Riviera ?

Ah oui, absolument ! J’avais, face à Lolo Ferrari, qui m’a inspiré le personnage de Lili Riviera, des envies de la délivrer, de faire justice aux femmes enfermées de mille manières. Je voulais aussi parler du corps comme source de plaisir et de souffrance, du corps apparent et de celui qu’on fantasme, idéal ou monstrueux.

Dans vos livres, les figures marquantes sont les femmes. Même dans vos romans pour enfants, il s'agit de petites filles. Les hommes sont présents mais parfois maladroits, peu dégourdis, méprisants ou même méchants. De manière générale, sauf dans Léa, ils sont distants. Ne trouvez-vous pas que vous êtes un peu dure avec eux ?

On m’a souvent fait cette remarque et je suis bien obligée de l’admettre. Parfois, c’est l’histoire que j’ai entrepris de raconter qui veut ça ; parfois cela s’impose sans que je l’aie vraiment décidé. Si je suis sincère, je trouve sans doute les femmes plus fortes et plus complexes, non par essence mais en conséquence d’une vie souvent plus entravée tout en étant moins cloisonnée. Cela dit, il y a des hommes très présents, admirables ou pas, dans Les Mémoires d’un arbre. Et je pense que quand j’aurais achevé ma trilogie effectivement très féminine, j’aurais faim de personnages masculins.

Dans La Mère horizontale, nous avions le point de vue de Fleur. Nous étions témoins de la vie de Sabine. Dans Et qu'on m'emporte, c'est Emma qui se raconte. Savez-vous déjà où vous allez placer la narration pour le troisième volet ?

Il sera double. On retrouvera Fleur. Et un narrateur adoptera le point de vue d’un nouveau personnage. Mais je n’en suis vraiment qu’aux prémices et je préfère ne pas trop en parler.


Le déclin, la fin de vie, et la perte de ce qui nous est cher : ce sont des thèmes qu'on retrouve dans vos romans. Vous en êtes maintenant au second tome de la Trilogie des Tombeaux. Quelque part, c'est un peu la fin d'une aventure qui approche, en tout cas en écriture. Est-ce que ça vous inquiète ? Est-ce que vous avez déjà pensé à « l'après » trilogie ?


Cela ne m’inquiète pas, non. Je sais que le moment venu, le désir reviendra et avec le désir, le sujet.

Justement, lorsque vous avez écrit La mère horizontale, saviez-vous que vous alliez vous plonger dans une trilogie au moment de l'écriture ? Qu'est-ce qui vous a donné le besoin (si c'en était un) d'écrire l'histoire d'une famille en trois dimensions ?
L’idée s’est imposée très vite. Il y a quelque chose de purement esthétique dans ce choix. En entamant cette trilogie je visualisais une sorte d’objet fait de trois parties autonomes pouvant s’emboîter. J’aimais aussi la perspective de la remontée dans le temps et l’histoire de cette famille, jusqu’aux racines des défaillances ou des choix.

Ecrivez-vous vite ? Souvent ? Dans quelles conditions ?


J’écris vite par nécessité. J’aime disposer d’une plage de temps totalement libre pour me laisser flotter et n’écrire qu’au moment où les phrases s’imposent. Ces plages sont rares. En attendant je laisse monter. Et quand je peux enfin passer à l’écriture, c’est comme si je n’avais plus qu’à déposer l’essentiel du projet. Ensuite, j’affine, je taille, je règle. Par ailleurs, je ne cesse jamais tout à fait d’écrire puisque je poursuis différents projets (scénario, nouvelles pour des recueils collectifs, chroniques littéraires, chansons, etc.)

Après avoir écrit, dans quelle littérature aimez-vous vous réfugier ?

La même que lorsque j’écris. Je lis tout le temps et mes goûts sont très éclectiques. Plutôt contemporains malgré tout. Je suis très attentive aux écrivains actuels, les confirmés comme Pierrette Fleutiaux, Nancy Huston, Laura Kasischke, François Bégaudeau, Olivier Adam, Arnaud Cathrine, Jonathan Safran Foer (la liste n’est évidemment pas exhaustive). Ceux dont on commence seulement à entendre parler mais qui imposent déjà une voix puissante et singulière : Jérôme Ferrari, Thomas Reverdy,  Stéphanie Hochet, Christina Mirjol… J’ai aussi une passion pour les polars.

Quel est le livre que vous souhaiteriez préserver du feu ? Oui, un seul !


Je ne vais pas être très originale : Belle du seigneur, d’Albert Cohen, car il contient à mon sens tous les livres à la fois.
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Par Léthée
Samedi 28 mars 2009

Le 4 février dernier, Carole Zalberg a publié son sixième ouvrage, Et qu'on m'emporte. Il s'agit du second volet de sa Trilogie des tombeaux, entamée en 2008 avec La mère horizontale.

Ce premier tome présentait déjà fort bien les personnages : Fleur, sa mère Sabine, la Grand-Mère Emma, ainsi que l'arrière grand-mère ... . Il est question ici d'essayer de transcrire toute la complexité des rapports mère/fille. Cette filiation en particulier apparaît douloureuse pour les quatre générations présentées. Seule la souffrance est transmise intacte, même si  chaque génération représente une époque, un mode de vie, un sacrifice.

Carole Zalberg atteint au fil du temps, et dans cette trilogie en particulier une maîtrise des voix et des regards. C'est ce qui donne à ses personnages toute la richesse psychologique dont le roman a besoin pour illustrer pleinement le mal matriciel, ce cercle infernal des utérus à la fois condamnés par leur épanouissement et frustrés par l’accomplissement.

Chacune des femmes remonte donc aux sources des souffrances, à l'origine des inaptitudes à l'amour, des incapacités à assumer, élever. Chacune interroge la mémoire, ou ce qu'il en reste, et dresse un bilan de toute la douleur accumulée.

Cette mémoire avait déjà été convoquée dans deux de ses ouvrages précédents : dans Léa et les voix, Antoine sort de son marais (la maladie d'Alzeihmer) pour discuter mentalement avec sa petite fille ; dans les Mémoires d'un arbre, un grand chêne raconte toutes les scènes marquantes dont il a pu être témoin, victime, ou acteur malgré lui. Il semble que ce soit un thème essentiel, l’une des pièces d’un édifice qui se construit et aide à construire l’œuvre, en même temps que la vie : car la vie est constituée de ce va-et-vient éternel entre passé, présent et avenir, où nulle donnée ne peut être écartée. Le jeu des regards, des points de vue, et la mémoire sont parfois convoqués dans des moments difficiles, des moments où le corps n’obéit plus à l’âme qui l’habite. C’est le cas d’Antoine, d’Emma. Le plaisir n’existe plus, et pour les personnages de Carole Zalberg, c’est une douleur. Car si l’âme doit être dressée, et combattre, le corps n’écoute pas toujours la consigne. C’est un peu l’image que l’on retient de ce grand chêne, qui ne peut que subir ou ressentir, sans jamais pouvoir intervenir.

Lili, dans Mort et vie de Lili Riviera, transformera ce corps non pour le rendre plus beau, mais au contraire pour faire d’elle-même le symbole personnifié de cette société monstrueuse dans laquelle elle évolue, et qui réclame précisément d’elle qu’elle achève ses vertus dans un dernier sanglot à l’aube de l’agonie. Ainsi, autrefois objet d’admiration, son corps deviendra objet de dégoût, et de condamnation. Le corps trahit ou est trahi, et cette perte de l’instrument du plaisir provoque chaque fois une remise en question, qui peut aller jusqu’à la mort. D’ailleurs, chez la mauvaise mère tout juste capable d’aimer son enfant, la maternité n’est-elle pas précisément cette trahison du corps qui bouscule l’être au plus profond ?

Carole Zalberg a le talent immense de pouvoir transformer la vie en fiction, faire d’une vérité romanesque un roman véritable, une histoire authentique. Dans ses romans jeunesse, très appréciés par nos jeunes lecteurs (Le jour où Lania est partie a été plébiscité plusieurs fois par les enfants, remporté de nombreux prix), il est toujours question de transmettre quelque chose à l’enfant. Lania est victime de l’esclavage moderne, et cette histoire touche le jeune lecteur sans recourir au drame ou à la violence. Il s’agit là de toucher la conscience sans la braquer. Dans Mon père, ce héros, la jeune héroïne parle de l’éloignement de son père, médecin du monde. Carole Zalberg réussit le pari de faire entrer les enfants dans le monde des adultes, par les préoccupations qui leurs sont communes, sans douleur ni catastrophisme.

Aussi, on réalise que le plus grand pouvoir de l’auteur est cette idée de transmission, de don. Son caméléonisme lui permet de transmettre des valeurs essentielles sur tous les terrains. Carole Zalberg a ce besoin de donner, de prêter, de dialoguer, comme lorsqu'elle donne ses mots au chanteur compositeur Berthier, ou sa poésie au talentueux photographe Gilbert Brun. Il y a comme un besoin d'apaiser, de soigner chez Carole : car dire, c'est déjà moins consentir au mal. L'explorer, le fouiller, le comprendre c'est déjà rechercher le moyen de s'en débarrasser. On peut penser que son pire cauchemar serait d'être précisément cet arbre qui dit « J'étais là, en tout cas, éternel témoin qu'aucun d'eux ne savait entendre. 1».

1. Expo photo avec G. Brun, cliché n°20.




La mère horizontale et Et qu'on m'emporte : Albin Michel
Le jour où Lania est partie : Nathan poche
Mort et vie de Lili Riviera et Chez eux : PHébus
Les mémoires d'un arbre : Le cherche midi.
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Par Léthée
Samedi 7 mars 2009

Le magazine des Livres n°15 sort aujourd'hui en kyosques !

Comme vous pourrez le constater, dans le sommaire reporté plus bas, j'y ai apporté une contribution toute particulière, puisqu'il s'agit d'un dossier sur Carole Zalberg, à l'occasion de la sortie de son livre Et qu'on m'emporte, paru chez Albin Michel.  Elle accorde dans ce numéro un entretien exclusif  dans lequel elle nous confie sa relation à l'écriture, la manière dont elle voit ses personnages, les écrivains qui comptent pour elle.


Magazine
Dossier
Vingt blogs littéraires incontournables, par Eli Flory
Quartier libre
Philippe Sollers. Faire souffrir le diable, par Pierre Cormary
Une vie d’écrivain
Olivier Adam : « Ne jamais être plus intelligent que des personnages », par Thierry Richard
Carte blanche à…
Gerald Messadié. Où vont les produits littéraires ?

RENCONTRES
Michel Tournier. Le souffle romanesque, par Eli Flory
Philippe Djian : « Les lecteurs fuient les librairies par la faute des auteurs », par Annick Geille

Gerald Messadié. Pays en voie de fossilisation ?, par Joseph Vebret
Irène Frain : « Les mots sont dotés d’un pouvoir très fort, créateur ou destructeur », par Joseph Vebret
Marc Villemain. Lorsque le noir devient couleur, par Joseph Vebret
Bruno de Cessole. Un moraliste à l’humour acéré, par Christopher Gérard
Jean-François Dauven. Tout l’amour des villes, par Joseph Vebret
Carole Zalberg. Écrivain du passage, par Léthée Hurtebise
Xavier Patier. Un voyageur dans le temps, par Christophe Henning

Premier roman
Ivanne Rialland, C, par Joseph Vebret

LIRE & RELIRE
Aparté

Conseils à ceux qui veulent donner des conseils aux écrivains, par Christian Cottet-Emard

Perdu de vue
Louise Weiss. La mémoire d’une européenne, par Michel Loetscher
Classique
François Mauriac. Inquisiteur de la nature humaine, par Pierre Cormary

BONNES FEUILLES
La sélections d’Annick Geille
Pierre Assouline, Les Invités
Laure Buisson,
La reine des mousselines
Chloé Delaume,
Dans ma maison sous terre
Stéphanie Denis,
Un parfait salaud
Vivianne Forrester,
Virginia Woolf
William Marx,
Vie du lettré
Bernard Poulet,
La fin des journaux
Joseph Vebret,
Car la nuit sera blanche et noire

CHRONIQUES
Digressions
Les secrets de l’écriture, par Joseph Vebret
Lire la musique
Marc-Édouard Nabe, sans épines, par Guy Darol
Relecture
Le Cinquième enfant de Doris Lessing, par Stéphanie Hochet
Les carnets de Gil Jouanard
Vous et moi
Les livres que vous n’avez pas lus
Par un dimanche après-midi pluvieux, par Bertrand du Chambon
Musique & littératures
Canettti, le détecteur de poètes, par Jean-Daniel Belfond
Cinéma & littératures
L’étrange adaptation de benjamin Button, par Anne-Sophie Demonchy
Chemin faisant
D’une boue l’autre, par Pierre Ducrozet
Les mains dans les poches
Histoires d’adieux, par Anthony Dufraisse
Il était une fois l’Auteur…
L’Auteur cherche un éditeur, par Emmanuelle Allibert
Visages d’écrivains
Jean-François Revel, par Louis Monier

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Par Léthée
Vendredi 27 février 2009
A propos de
Un dieu un animal
de Jérome Ferrari


C'est ainsi. Chacun à leur manière, aux quatre coins du monde les hommes et les femmes font la guerre. Ainsi, tandis que les uns vont chercher Dieu ou la mort dans le désert, les autres le trouvent dans le dollar. Tandis que d'autres encore assouvissent leur besoin de violence près des martyrs du sable, à l'opposé des assemblées de cols cravatés et de mains manucurées le comblent dans l'ivresse et l'écoeurement. Cependant, il est des combats qui assemblent et d'autres qui détruisent et lorsque deux personnes s'unissent dans cette parenthèse entre deux mondes, ce ne peut être pour bien longtemps, juste le temps de réaliser que l'exil vous engloutit partout où vous revenez, même chez vous, et que l'ailleurs n'appartient qu'à ceux qui lui sont fidèles.

Un jeune homme part à la guerre, en entraînant son ami au combat. Lorsqu'il revient, seul, dans son village, plus rien ne ressemble au pays qu'il a connu. Son regard ne peut plus épouser le berceau de son enfance comme auparavant. Les lieux n'ont pas changé, mais lorsqu'on les regarde avec un autre coeur, tout est différent. Alors justement, le jeune homme s'attarde sur le souvenir d'une jeune femme, Magali, qui doit être la même, puisqu'originaire d'ailleurs. Autrefois l'objet d'un amour innocent et chaste, Magali sera convoitée à nouveau, et sa peau épousée. Malheureusement, ce corps devenu soudain si familier, après tant d'années, ne fera que repousser le jeune homme en terrain étranger.
Elle, si attachée à ce combat de la performance. Lui, si empreint de violence, perdu dans sa quête éternelle de l'absolue simplicité, impossible et donc agaçante. Aucun des deux ne pourra rattraper l'autre, le sauver. Chacun retournera à sa manière dans le monde qui le perd peu à peu.

Ce livre parle de l'impossible quête de Dieu. Il traite aussi de l'exil, et de cette faculté de l'humain à dévaster le monde pour un idéal tout subjectif, que nul autre peut comprendre. Chacun voit le monde à sa manière, d'un oeil de cyclope endolori et saoul. Chacun voudrait imposer son dessein comme le chemin à suivre par tous : tout cela au prix de l'illusion, des désillusions. Autant d'aveuglements qui font de ce père meurtri une victime consentante et cruelle, lui qui perd son fils sans avoir pu le prévoir. La voix de Dieu semble dire au narrateur : «  Au catéchisme, on te parlait de l'amour de Dieu comme d'une chose simple ». L'homme oublie parfois qu'il n'est pas nécessaire de chercher Dieu pour trouver l'amour.

En tout cas, le lecteur trouvera son compte dans cet ouvrage d'une grande qualité, où deux voix se mêlent et se relayent d'une façon étonnante pour raconter l'explosion d'une rencontre. Jérôme Ferrari semble avoir définitivement trouvé le ton : son livre laisse des ecchymoses plusieurs jours après la lecture. Comme une démangeaison inconsciente qui vous accompagne et vous titille. Oui, Un dieu un animal laisse des traces : n'est-ce pas le but de la littérature ?

Article paru dans Le magazine des livres n° 14

Illustration :
Giovan Battista Moroni et Giovan Francesco Terzi
Le Jugement Dernier, 1577-1580 
Huile sur toile - 422 x 485 cm
Gorlago, San Pancrazio
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Par Léthée
Mardi 3 février 2009

Publication sur le site du Magazine des livres de mon article sur La muette, acompagné d'un entretien proposé par Marc Alpozzo. C'est à voir ici : http://www.magazinedeslivres.com/page10/page15/page15.html

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Par Léthée
Jeudi 27 novembre 2008
Quand on est actrice, pourquoi vouloir être écrivain aussi ? Pour quelle raison un acteur, une actrice, qui incarne tant de rôles et de personnages voudrait-il écrire de ces petites histoires qu'on emporte aussi bien sur la plage, dans son lit, que dans le métro ? Quels personnages et caractère pourrait bien inventer une actrice qui en crée déjà tant à l'écran ? Y a-t-il, enfin, un quelconque intérêt littéraire dans les livres de Sylvie Testud ? Et bien en fait... pas tellement. Cependant, elle a ce don extraordinaire de vous donner du plaisir par de petits récits, autant que lorsqu'elle joue l'une des soeurs Papin, Sagan, ou Amélie-San. Alors que donne-t-elle ? Et bien elle se donne elle-même.

Là est en effet tout ce qu'il y a de plus attachant, hilarant chez Sylvie Testud l'écrivaine. Dans ses petits livres (dévorés très vite car peu épais, et rassemblant de petites histoires courtes), elle se raconte telle qu'elle est, elle, Sylvie, derrière la caméra. Chez elle, avec son chien Tiago, qui ne semble être né que pour lui rendre la vie impossible ; elle en train de décapiter sauvagement au sabre un pauvre ficus qui n'a rien fait ; elle pendant une scène d'amour tournée pour le cinéma ; elle dans la salle de maquillage... Rien qu'elle, et toujours elle. C'est ce qui est ennivrant dans le fond car, Testud jouant toutes les femmes, n'écrit que Sylvie dans son banal quotidien.

Elle semble écrire avant tout pour se retrouver, et surtout pour dire ce que Sylvie ressent vraiment lorsque Testud fait semblant. Ainsi, la fabuleuse scène de la pluie était en fait un calvère pour les acteurs, le métier d'acteur peut être parfois dangereux, difficile. Les césars, elle n'en retient qu'une paire de chaussures douloureuse, une grande fatigue et une coiffure, une robe et des bijoux qui ne lui appartiennent pas.

Surtout, si l'on devait lire Testud, ce serait pour le plaisir de la retrouver clown telle qu'elle peut l'être vraiment (voir Stupeur et Tremblements). Dans une narration pleine d'auto-dérision, elle s'amuse à nous écrire les films qu'elle peut se faire au quotidien : Sylvie la trouillarde, la parano, l'hypocondriaque, la paniquée, la dormeuse. Il y a donc un intérêt à lire Il n'y a pas d'étoiles ce soir, Le ciel t'aidera, et Gamines : c'est celui d'y retrouver cette petite dame qui sait si bien se cacher, et qui est encore plus touchante et rigolote qu'on le pressentait en la voyant dans la salle obscure, et sur le petit écran.

© Léthée Hurtebise pour le Magazine des livres n° 12 paru le 24 septembre 2008
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Par Léthée
Mercredi 26 novembre 2008


Tokyo. Le Denny's. Une jeune fille, Mari, est plongée dans la lecture d'un livre. Au même moment, sa soeur Eri, est plongée dans un sommeil dont elle ne semble pas vouloir revenir. Un homme tabasse une prostituée. Un groupe s'adonne à une répétition de jazz, dans un sous-sol non loin de là. C'est la nuit, et pourtant à Tokyo, dans ce quartier, entre le dernier et le premier train, il ne pourrait y avoir plus de vie. Les uns vont se croiser, s'apprécier, se promettre d'autres rencontres, se promettrent de ne plus se voir, espérer ne plus s'approcher. Tous en tout cas s'observent, comme des chats dont l'oeil se fait plus sûr à la tombée du jour, dans la nuit noire. Les chats d'ailleurs, ne sont pas loin. Tapis dans un square, à quelques centaines de mètres, ils attendent un morceau de thon comme du pain béni. 
De cette lecture du Passage de la nuit, on peut retenir une intensité hors du commun. Quelques épisodes laissent entrevoir un brin de fantastique, tels ces miroirs qui retiennent les images, la télévision qui se transforme en passage, elle aussi. En somme, tout le monde est de passage, dans cette immobilité contrainte par les horaires de train, ou par un chagrin, une envie de plaisir, un travail, une échappée. A moins que le véritable passant soit ce personnage que Murakami nous invite à incarner ? La tension monte, et pourtant, tout passe ainsi, comme un pas feutré dans la nuit... jusqu'au levé du jour.

(c) Léthée Hurtebise pour Le Magazine des Livres n° 12 paru le 24 septembre 2008
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Par Léthée
Mardi 25 novembre 2008



Dans ce numéro sorti le 20 novembre, retrouvez le dossier Sagan, écrit par Ameleia , ainsi que les photos fournies par Annick Geille, et mon article intitulé "Pourquoi relire Bonjour Tristesse".


C'est un excellent numéro bourré d'articles très intéressants, comme par exemple celui écrit en duo par Pierre Cormary et Gérald Messadié qui ont des avis très très divergents sur Ennemis Publics, publié par Houellebecq et BHL. La qualité de ce numéro dépasse très probablement celle de tous les précédents. Que dire des numéros à venir ? Qu'ils seront sans doute encore meilleurs...

Je sais que certains d'entre vous attendent mon commentaire de lecture sur L'enfant des ténèbres de Anne-Marie Garat. Je le savoure depuis des semaines, et lis en parallèle d'autres choses. Tous les commentaires viendront sans doute s'ajouter ici avant la fin de l'année, et d'un seul coup ! Donc restez patients, et en attendant... lisez !


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Par Léthée
Mercredi 19 novembre 2008
Le roman de Anne-Marie Garat, Dans la main du diable, débute à l'automne 1913. Alors qu'elles n'ont plus de nouvelles d'Endre depuis cinq années, Gabrielle (sa cousine) et Agota (sa mère) sont convoquées au ministère de la guerre, afin pensent-elles, d'apprendre une mauvaise nouvelle au sujet du disparu. Il est en effet décédé dans la jungle Birmane lors d'une expédition dont elles ne connaissent ni l'enjeu ni le contexte. De cette perte, le ministère les dédommage simplement d'une malle qu'elles ne reconnaissent pas comme le bien d'Endre. Gabrielle va alors commencer une enquête la mort de son tendre cousin, avec lequel elle s'était plus ou moins fiancée.


Nous sommes donc à la veille de la grande guerre, et la France n'a pas encore oublié la précédente, qui n'a profité qu'aux grands industriels. C'est l'heure des découvertes scientifiques, de la conquête de l'ouest, des négociations sociales et du communisme rouge, de l'internement de Camille Claudel, et des premières scènes d'extérieur  au cinéma. La richesse de tous ces détails et faits historiques montre tout le soin et l'investissement d'Anne-Marie Garat en amont-même de son écriture. L'intrigue est très lente à se développer, presque pauvre en rebondissements, et le temps écoulé de la première à la dernière page ne représente qu'une année. L'auteur prend donc tout son temps et s'applique, phrase après phrase, dans cette écriture classique et remarquable, à peindre les lieux et les figures : « Pierre considérait sa tête blanche, à la barbe et aux cheveux soyeux comme duvet de cygne, son front nu et la netteté de ses traits, l'énergique dessin de sa mâchoire carnassière, le nez fort et les grandes joues massives (...) ». Non, la dame  n'est pas avare d'adjectifs, et ils sont savamment choisis. C'est tout cela au premier abord qui rend Dans la main du diable agréable et passionnant, comme les beaux romans feuilleton d'autrefois.

Cependant, le plaisir de lire n'est rien sans la rencontre. Anne-Marie Garat nous présente donc une panoplie entière de personnages. Parmi eux Gabrielle bien sûr, entêtée et  naïve, emportée et trop jeune pour aimer sans se brûler. Dora ensuite, la lesbienne qui ne se cache pas mais se dévoile parfois toute autre. Agota et Renée, Pauline, Millie et surtout... Madame Mathilde. A la tête d'une famille d'industriels très en vue, cette dernière est une grande bourgeoise qui ne s'en laisse pas conter, « un homme en corset ». Les femmes ne sont bien entendu pas sans hommes, mais sont largement représentées dans le roman. Plus encore, ce sont elles qui sauvent, gèrent, calfeutrent ou  éclatent, assassinent ou exigent, elles qui sont à la tête de la quête, de l'industrie, de la famille... Sans aucun doute, Dans la main du diable est à la fois un roman féministe et féminin. Les hommes y désertent leur famille et leurs responsabilités. Soit ils ont soif de pouvoir, de femmes, de guerre, de fortune, d'aisance, de collection, d'exil, de voyage, de prestige, de rêves ; soit ils sont insaisissables, morts, absents. Ils sont épris d'ambitions malsaines et destructrices quand les femmes rêvent d'un présent débarrassé d'ennuis, à tous les sens du terme.
Entre ces femmes à fort caractère et ces hommes courant vers la guerre sans le savoir, il y a tout un tas d'autres personnages, qu'on appelle ordinairement « secondaires ». Chez Anne-Marie Garat cependant, aucun personnage ne peut être qualifié ainsi. Tous subissent ou infligent quelque chose. Ils sont pourtant nombreux, de la grande famille bourgeoise à la petite famille d'immigrés hongrois en passant par les domestiques, les autorités, les savants, et même.. les animaux, qui montreront le chemin du replis. Rien n'est anodin et chacun mérite son heure de gloire romanesque : même le bol.
Alors il y a l'Histoire bien sûr, que l'auteur n'oublie jamais dans la romance que vivent ses personnages. Tout le monde appartient à cette société en mutation, courant vers la Grande Guerre. Chacun parle de ses petits ennuis à son prochain, qui n'écoute que d'une oreille parce que lui-même est trop tourmenté par ses propres problèmes.
Là encore, aucune histoire n'est anodine ou secondaire. C'est une des leçons que semble nous donner le roman, « le bonheur privé » « le sens qu'il donne à nos vies, si négligeable au regard de l'Histoire... » (p. 1216). Chacun vit ses propres inquiétudes sans recul ni objectivité. L'histoire personnelle est toute entière enfermée dans une subjectivité intense, effaçant les alentours sans ménagement. Ainsi, le souvenir de la mère d'un professeur éminent pleurant autrefois la disparition d'une petite boîte en onyx, au moment même où Victor Hugo est condamné à l'exil...
Il en va de même pour cette quête amoureuse, cette quête de vérité après laquelle court Gabrielle. Aveuglée par le souvenir qui idéalise, elle court après un secret qui pourrait bien risquer de tout anéantir s'il est dévoilé. Le lecteur la sait folle de farfouiller à tort pour une histoire de coeur dans des affaires mêlant complots et intérêts économico-politiques.
Le livre de Anne-Marie Garat raconte avec une grande justesse ce qu'est cet aveuglement : il émane de tous ses personnages. Chacun se perd en se cherchant, et trouve parfois en fuyant. Les quêtes se rejoignent peu à peu, dans ce labyrinthe où l'oubli se manifeste à qui n'en veut pas, et se cache à qui le convoite.
Ainsi, Anne-Marie Garat élabore lentement ce long roman feuilleton, retranscrivant de façon très juste le cheminement de pensée de chacun, décortiquant les rouages de leur réflexion.
Ils n'ont qu'un seul point commun qui avance masqué, sans qu'aucun d'entre eux ne sâche ou veuille y croire, et c'est évidemment l'Histoire. L'Histoire de cette guerre à laquelle personne n'échappe, et qui met tout le monde sur un même pied d'égalité. La suite est d'ores et déjà parue cette année chez Acte Sud : L'enfant des ténèbres.

(c) Léthée Hurtebise - Article paru dans le Magazine des livres n°12 du mois de septembre
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Par Léthée
Jeudi 13 novembre 2008
La nuit du 16 juillet 1942, une petite fille fait partie, avec son père et sa mère, des nombreux juifs qui furent raflés, puis séquestrés pendant des jours au Vélodrome d'Hiver, en plein coeur de Paris, avant d'être déportés vers Auschwitz afin d'y être gazés. La petite fille ne pense qu'à une seule chose : retourner à l'appartement de ses parents, coûte que coûte, afin d'en libérer son petit frère Michel, âgé de quatre ans, et enfermé dans le placard transformé en cachette.
Soixante ans plus tard, Julia Jarmond est chargée par Joshua, son patron, d'écrire un article qui sortira à l'occasion du Soixantième anniversaire de la nuit du Vel d'Hiv.
Julia enquête alors sur cette nuit, et sur cet événement d'une empleur incroyable, que pourtant ces français n'osent pas évoquer, et souhaitent semble-t-il oublier à tout prix. L'américaine vit depuis plus de vingt ans à Paris, et jamais elle n'a eu l'occasion d'en apprendre davantage sur cet événement qui suscite tant de réaction différentes : il fait pâlir de honte le peuple français lorsqu'il se souvient, blêmir d'horreur ceux qui n'étaient pas au courant.
Rien ne lit la petite fille juive, Sarah, et l'américaine d'allure sportive, portant bien ses 45 ans. Pourtant, la commémoration de l'événement, la curiosité qu'il va susciter chez Julia vont donner naissance à une investigation remplie d'émotion, qui changera la vie de la journaliste, et celle de bien d'autres personnes.
    Dans ce livre, rien n'accuse ni ne revendique : pourtant, on ne peut s'empêcher de ressentir une terrible impuissance, mêlée de honte, à l'unisson de ce personnage qui découvre que la France, et sa police, ont participé sous le Régime de Vichy à la grande rafle du Vel d'Hiv. Cet ouvrage ne prétend pas être un travail d'historien, comme rappelé en introduction, et pourtant, il nous rapproche tellement de cette terrible histoire longtemps tue, qu'il serait impossible après sa lecture d'oublier ce passage honteux de notre frise chronologique. Impossible également, en faisant ce constat, de se demander au passage si faire de notre histoire un roman n'est pas le meilleur moyen de convoquer les mémoires, de les rappeler à l'ordre.
Lorsque l'auteur raconte la rafle, dans un point de vue omniscient implacable, cru et parfois tellement proche pourtant de ce que ressent cette petite fille qui deviendra adulte en une nuit, on s'interroge aussi sur ce que peut devenir un pays après un tel moment. Au coeur de cette nuit, rien ne laissait présager la fin de la guerre, la fin de l'occupation, et l'avortement du nazisme français. Elle s'appelait Sarah nous plonge avec tellement de talent au coeur de l'événement qu'aucune issue ne paraît possible, et qu'aucun lien ne peut être fait entre ce pays contaminé par la guerre, la Shoah, les massacres et surtout la lâcheté grandissante et le pays qui en ressortira plus tard, visiblement lavé de toute culpabilité. Terrible phrase que celle d'un des personnages, page 196 : « Mon dieu, que devient ce pays ? ».
    La journaliste, convaincue de l'horreur persistante de cette amnésie française, s'affaire à récolter des témoignages, et se heurte à un destin particulier, celui de Sarah.  Elle va s'acharner à son devoir de mémoire, personnellement d'abord, puis en s'imiscant dans la vie de deux familles, malgré ce qu'interdit le bon sens à la française, qui commande plutôt de se taire.
Ce livre nous entraîne dans ce travail donc, nous rappelle à nous lecteur, avec cette technique très habile qui consiste à faire d'un personnage tragique et attachant la clé de l'Histoire avec un grand H, c'est à dire, la clé de notre curiosité. Poursuivant sans relâche un destin qui lui était inconnu jusqu'alors, Julia fera de sa quête une passion folle où la femme recherchée deviendra p
eu à peu son idole, son héroïne, puis la nôtre.
Est-il opportun de réveiller les mémoires ? D'éveiller les consciences ? De réparer les trous ? De colmater les manques ? Toujours, on se pose la question, car s'affranchir d'un passé ne se fait jamais autrement que dans la douleur. L'oubli est moins douloureux que la mémoire. Parler du passé, c'est parfois le faire revivre et le rendre si vivant qu'il engage vers cette ultime question : aidera-t-il l'avenir ?

© Léthée Hurtebise pour le Magazine des livres n°12 paru le 24 septembre 2008

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Par Léthée Hurtebise
Mardi 14 octobre 2008
« Donc tout baignait. En fait, je dirais même que ce qui arrivait depuis six mois était bonnard dans l'ensemble. Exemple : maman avait plaqué Steve, son fiancé pourave. »
Voilà comment Sam, le narrateur de Slam, débute son récit. C'est une narration à la première personne, assez familière. Cependant, on aurait tort de s'arrêter à l'écriture, au style, de se dire que le langage du narrateur, c'est celui de l'auteur : surtout lorsqu'on est quelque peu puritain de nature en ce qui concerne la littérature. Il serait facile de refermer le livre au bout des trois exemples énoncés. L'histoire de Sam, un adolescent de tout juste seize ans, resterait à jamais une histoire lointaine, loin du lecteur, loin de nous : c'est à dire ignorée. Et après tout ? Pourquoi pas puisqu'il s'agit d'une histoire des plus banales. En effet, Sam, est présenté un jour à Alicia. Comme beaucoup de jeunes gens de leurs âges, à Londres ou dans le monde entier, ils vont faire une bêtise qui, sans gâcher leurs vies, du moins en changera leurs directions respectives à jamais. Il s'agit bien sûr de donner la vie trop tôt et de faire un choix concernant la vie d'un tiers à l'heure où l'on ne sait pas encore où l'on va soi-même.
Nick Hornby donne donc la parole à ce jeune garçon, skateur, mauvais élève (sauf en dessin), et contre toute attente, nous surprend heureusement. Dans ce roman, le personnage nous parle comme si l'on se trouvait à côté de lui, et, sans jamais prendre parti, le lecteur est invité à s'asseoir pour qu'on lui raconte une histoire. Le plaisir de lecture est au rendez-vous, et c'est avec beaucoup d'humour, d'originalité, de fraîcheur et de poésie que l'auteur nous convie dans l'univers de l'adolescent, propulsé sans préavis dans le futur... et l'âge adulte. A découvrir, surtout par les plus fervents admirateurs de l'école classique : histoire de changer d'air..

© Léthée Hurtebise pour le Magazine des Livres n°11 paru en juillet 2008
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