Partir de Tahar Ben Jelloun

Publié le par Léthée Hurtebise

Partir. « Mon enfant, ma sœur, songe à la douceur d’aller là-bas vivre ensemble ! ». Non, ce n’est pas une invitation au voyage comme les autres. L’invitation proposée par Tahar Ben Jelloun au personnage de Azel pourrait en effet se confondre avec un doux rêve d’exil, provisoire tant qu’éternel. « Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté. » Mais il ne s’agit pas d’un voyage de loisir, encore moins d’une fuite. Il s’agit d’un espoir : celui de trouver une autre vie, une autre chance, une autre terre ; celle de l’accueil.

Azel, jeune homme élevé par sa mère, traîne dans les cafés de Tanger où la principale occupation est la rêverie de tous, la rêverie qui mène vaporeusement à une terre plus solide, paradisiaque. L’Espagne est en effet la terre promise, pour tous ces petits marocains qui ne connaissent que la misère, le chômage. Azel est diplômé, mais ne trouve pas de travail.. Sa mère trafique  ici et contrebande là pour les nourrir, lui et sa sœur Kenza, dont il dépend puisqu’elle travaille jour et nuit pour gagner de quoi vivre.

Azel rêve, comme tous ses amis, de rejoindre la terre d’en face. Quatorze kilomètres seulement les séparent de l’endroit où ils pensent pouvoir trouver du travail, une vie nouvelle, loin des ghettos de Tanger où le kif anéantit toute volonté.

C’est en échange de leur vie que les garçons de Tanger réussissent à franchir la  barrière, et obtiennent un visa « en règle » pour séjourner à Barcelone dans l’espoir de trouver un job, et acquérir l’identité espagnole. Homme ou femme, peu importe, on offre son âme et son corps. C’est toujours mieux là-bas, et l’ailleurs n’a pas de prix.

Qui donc n’a jamais pensé trouver mieux ailleurs ? Qui ne s’est jamais dit que l’autre côté valait mieux que la meilleure des situations ici ?

L’écriture est une perle de simplicité et l’histoire envoûte à tel point qu’il est intimement nécessaire de lire cette quête de la fuite d’un seul trait. Ce dernier roman de Tahar Ben Jelloun se dévore avec passion, sans retenue aucune. Fin critique de l’Islam extrêmiste, l’auteur pose mine de rien quelques points d’interrogation au cœur de son histoire. « L’allié principal des islamistes  c’est la corruption qu’ils prétendent combattre » (p. 30), la crise des mouvements radicaux ramassant les plus faibles, le voile se profilant sur des femmes mariées trop jeunes..  pendant d’un départ tant voulu. Sous la plume de Tahar Ben Jelloun, tout ceci a le goût d’un plaidoyer d’une justesse infinie. Partir, c’est mourir un peu. Partir, c’est trop croire en des possibles inaccessibles. Partir, c’est enfin se fuir soi-même, et au fond, se perdre un peu plus.

Non, Partir n’est pas une invitation au voyage comme les autres. C’est l’appel du meilleur, l’appel d’un espoir de guérison, et c’est aussi l’illusion du désert. Car au fond, à force de trop vouloir partir, on finit toujours par revenir, d’une manière, ou d’une autre… « Aimer et mourir au pays qui te ressemble ! ».


 

 

© Léthée Hurtebise pour la Presse littéraire n° 5

Publié dans Archives Littéraires

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