Sur Marguerite Duras

Publié le par Léthée Hurtebise

Au fond, il est tout à fait possible de ne pas aimer Duras. Du haut de ses innombrables romans parmi lesquels Le ravissement de Lol V. Stein (1964), L’amant (1984), L’amour (1971) elle ne fait au fond que parler de ce qui la préoccupe, l’inquiète, s’auto-analyse au gré de ses expériences renouvelées à la lueur d’une narration fictionnelle. Le roman qu’elle écrit sans cesse n’est autre que sa vie. Tantôt lumineuse, tantôt choquante, l’écrivain est un personnage imprégné de narcissisme et pourtant : tous les personnages de ses romans sont authentiques. Apprenant que Lacan avait aimé Le ravissement de Lol V. Stein pour y avoir reconnu quelques principes de ses théories de psychanalyste, elle aura l’audace de dire à Sinclair Dumontais, au cours d’un entretien et sur un air de fausse modestie : « Je n’ai pas besoin de la critique pour savoir que je suis géniale. » C’est certain, Duras était un personnage. Elle ajoutera, à propos de ses relations avec les hommes : « Si les gens ont pensé des horreurs sur ma façon de me comporter avec les hommes de ma vie, alors c’est vrai. Parce que l’opinion des autres c’est aussi ce que nous sommes. » Provocation ? Sincérité fulgurante et lumineuse ?

Marguerite Duras n’était pas que cela. Plusieurs fois, elle évoqué la folie de sa mère comme ce qui l’a poussé à se réfugier dans la littérature. Elle aura ces mots terribles, au cours de ce même entretien, bouleversant par ce qu’il permet de déceler chez l’écrivain : « C’est très certainement la peur de l’enfance que je raconte dans l’Amant, cette peur de mon grand frère et la folie de ma mère qui m’ont fait écrire. La pétrification des sentiments face à la peur ou la force de l’autre, découvrir sous le visage calme de ma mère un torrent, un volcan, ou pire, une absence, une glace gelée qui ne bouge plus mais qui vous fait hurler, crier de peur. L’écriture fut la seule chose à la hauteur de cette catastrophe d’enfant. »

Cette absence, cette chose terrifiante qu’il nous est parfois donné d’entrevoir chez quelqu’un qu’on aime lorsqu’on surprend son regard plongé dans un néant palpable. C’est cette absence qui produit cet état d’attente éternel dans lequel on se plonge. Duras connaissait bien cet état.

C’est dans ce petit folio que certains traitent de « fond de tiroirs» qu’on peut découvrir la vérité de Duras : La vie matérielle. Pourquoi ne pas le conseiller comme première approche de l’auteur ? Elle y évoque l’alcool, les longues heures en sa compagnie, les tentatives de désintoxication, de plus en plus douloureuses et décevantes. Elle y évoque également les hommes, mais aussi des souvenirs d’enfance et des réflexions très simples mais édifiantes. C’est le genre de réflexion que se permet Monsieur tout le monde sans les écrire. Et justement, écrire, c’est ce qui lui tient le plus à cœur, même dans ses moments de solitude et d’attente en centre de cure : c’est ainsi qu’elle redoute un jour de ne plus pouvoir écrire, et ce, même jusqu’au sens technique du terme.

Alors on l’imagine, prenant parfois son stylo pour poser sur le papier quelques idées que Monsieur tout le monde se contente de penser. La vie matérielle est sans doute constituée de ces petits bouts, épars, d’écrits sans lourde consistance mais qui en disent long sur la femme qui se cache derrière l’auteur. C’est sans doute l’œuvre dans laquelle, paradoxalement, elle se montre sans avoir retouché un seul point de son image de Femme.

 

 

 

 

© Léthée Hurtebise - 21/01/2006

Publié dans Archives MDL

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