L'amour chez Richard Millet

Publié le par Léthée Hurtebise

De L’amour des trois sœurs Piale au Goût des femmes laides

 

en passant par L’amour mendiant.

 

L’écriture d’un auteur multiplume.

 

 

 

Le 12 avril 2002 au matin, dans un petit coin de lit situé bien à l’abris derrière une immense forêt regroupant mille espèces d’arbres différentes, comme on en trouve nulle part ailleurs que dans ce patelin corrézien où je me trouvais alors, j’achevai L’amour des trois sœurs Piale de Richard Millet. Si vive était mon émotion qu’il me fallut chercher à nouveau le sommeil, en pleine après-midi, en souhaitant au plus profond de moi la venue d'un rêve qui m’emmènerait dans la cuisine d’Yvone Piale. J’étais imprégnée de cette langue pure qui m’avait bercée durant 317 pages : des années et des années de déception de femmes, racontées grâce aux mots les plus précieux. Cet extrait de l’incipit résonne ensuite curieusement : « Elle les avait invoqués, suscités, répétés, jour après jour, et même au plus noir des nuits où elle ne pouvait trouver le sommeil, tout en sachant qu’on ne maîtrise jamais vraiment la langue, que nul n’en est capable, pas même les grands écrivains français qu’elle admirait tant et qui faisaient eux aussi des fautes que le temps rendait touchantes, parfois délicieuses, ou qu’il absolvait et transformait en règle, rendant obsolète la juste et belle façon de s’exprimer. » (Richard Millet, L’amour des trois sœurs Piale, P.O.L., Paris, 1997, p. 11 et 12). Richard Millet laisse donc conter trois destins de femmes ; trois sœurs aussi touchantes que différentes. Yvonne d’abord, l’aînée, qui est institutrice, amoureuse de la langue française ; Lucie, la belle simplette ; et Amélie, symbole de la révolte, caractère singulier digne des plus grandes tragédies. Un garçon va écouter leurs vies par la voix d’Yvonne.

 

Dans la famille Piale, la littérature est la cause des grandes passions d’Amélie (p. 225), elle est le symbole d’une langue en danger ; les trois pauvres héroïnes sont la littérature même et pourtant… on les croirait bien volontiers vivantes et de notre temps, du passé et du rêve d'avenir, aussi. On voit défiler ces trois destins et on se prend à les aimer car on les connaît déjà ; on les côtoie de loin et depuis toujours, et parce que les mots nous les mijotent comme des fleurs salées. L’écriture de Millet leur est dédiée, vouée ; elle se fait sensuelle et articulée à la fois, nous fait rêvasser, nous aussi, puisque « le temps n’est que l’espoir infiniment déçu d’un récit voué au silence - non pas à l’oubli, mais au silence, c’est à dire au plus bas de la voix, à ce qui se tait dans toute langue, à la dignité de l’ordre privé » (p. 215), n’est-ce pas cela l’écriture ?

 

C’est peut-être ce qui marque le plus dans cet ouvrage de Millet : c’est de constater le silence qui se plaît à y régner au regard de ses autres écrits. L’écrivain est à l’œuvre dans l’ombre de ses personnages et l’auteur reste silencieux.

 

Le 27 septembre 2003, alors que j’achève L’amour mendiant, je suis tellement surprise que je lâche un juron adressé à l’auteur : « quelle goujat ! ». Dans ses « notes sur le désir », et parfois à la manière de Gabriel Madzneff, Millet évoque ses conquêtes, qui donnent bien sûr l’impression d’être innombrables et domptées ; il évoque cette quête qui est davantage celle du désir que de son assouvissement « le désir ne vise que l’éternité, c’est à dire sa déception » (p. 19). De nombreuses perles seraient à recueillir de ce livre et à jeter ça et là dans des cahiers précieux ou au devant d’autres ouvrages. De ces petites phrases qui feront bondir les femmes tellement il est odieux, et frémir les consciences tellement il dit vrai : « Le désir trouve sa pureté non dans le fait d’être fidèle mais dans la possibilité de trahir » (p. 40).

 

Je découvrais dans ces pages ce que je hais le plus chez l’homme, oubliant que je lisais là l’ouvrage d’un écrivain au sens le plus pur du terme.

 

Le 19 octobre 2005 enfin, lorsque je refermai Le goût des femmes laides je découvrai encore une autre facette de cet écrivain. Cette fois, dans ce roman sorti en septembre aux éditions Gallimard, le narrateur est un personnage accablé de laideur et de ce qui en découle parfois, ce que l’on pourrait nommer une extrême modestie sexuelle. Ce qui surprend d’abord chez ce Millet, c’est le thème : celui-ci est plutôt inhabituel chez l’auteur. Le mot qui vient alors à l’esprit, comme pour faire contre-poids aux impressions laissées par L’amour mendiant c’est humilité. Pour un peu, notre langue ripait sur la case humoristique, mais non : quoi de plus sérieux que l’histoire d’un homme qui, marqué très jeune par la réflexion et le dégoût de sa mère pour sa laideur, s’auto-condamnera à ne désirer que des femmes dont la fierté des hommes beaux ne voudrait pas ? Là encore, l’histoire est imprégnée de littérature et de cet amour des mots et de leur absence, des livres et de leur délivrance ; ce refuge infini où le blessé est toujours certain de trouver un ami. Il est nécessaire cet endroit puisque « toute vie est une faillite sans fin » (p. 45). Encore et encore le silence retentit, évoqué comme une référence « Parler est la noblesse du souffle, et le silence une neige tombant sur toute langue » (p. 90). La mère, terrible mère, (en existe-t-il une qui ne l’est pas ?) sans pitié pour le mâle qu’elle a jeté au monde, partagée entre l’envie de castrer et l’envie de se débarrasser carrément de l’enfant en le jetant hors de son enfance d’un seul coup ; d’une pierre elle fera les deux : « tu es laid ».

 

La laideur a sonné dans la bouche de la mère et c’est la fin de la récréation. Il est temps de devenir un homme, mais non sans quelque handicap. Qu’il aurait été bienvenu ce silence tant aimé « puisque personne ne se sent vraiment laid, cette conscience-là étant intermittente ou bien faite d’ignorance, d’aveuglement volontaire, faute de quoi on ne survivrait pas » (p. 25) mais non, « elle dont le regard décourageait tout élan » (p. 13) a parlé, parce qu’une mère ne saura jamais se taire. Et le désir bien sûr, qui arrive en sauveur puisque séparé du sentiment d’amour il peut alors se calculer, se diriger, se contrôler et consoler. Ainsi l’amour n’est pas permis aux laids, aux oubliés de dame nature, puisqu’on ne peut s’empêcher d’aimer le beau, qui est interdit à ceux qui ne le sont pas. Leçon d’humilité ou de résignation, roman de mauvaise destinée imprégnée de sagesse, on peut trouver ce qu’on désire dans Le goût des femmes laides, du moment que l’on s’arrange pour changer en choix ce qui nous a été imposé, plutôt que de chercher à devenir ce que l’on ne sera jamais.

 

 

 

© Léthée Hurtebise - le 30 novembre 2005 pour La Presse Littéraire n°1

 

 

 

Publié dans Archives Littéraires

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