Holy Lola de Bertrand Tavernier

Publié le par Léthée Hurtebise

En ce moment, c’est la sortie DVD du film Holy Lola. Bien plus qu’un film de Bertrand Tavernier, Holy Lola est la preuve du talent d’investigation de son réalisateur. L’émotion, au cinéma, peut venir de plusieurs lieux : de l’écran, toile blafarde sur laquelle on projette un talent ; et du cœur du spectateur, happé brusquement par des sentiments intérieurs que la toile convoque. Sans nul doute, le cinéma c’est aussi cela : on peut choisir de peindre l’émotion, puisque celle-ci est contagieuse. Mais on peut aussi amener le spectateur à réfléchir, à SE réfléchir. En faisant appel à Gamblin et Carré, Tavernier tisse là un de ses plus beaux ouvrages. C’est l’histoire de ce couple ordinaire, qui ne peut avoir d’enfant, et choisir d’aller en adopter un au bout du monde. Le Cambodge. Territoire si étrange, si loin et si différent du nôtre, si envoûtant, si fantasmatique aussi. Le lieu des temples anciens, dévastés par les mines, peuplés de petits chiffonniers abandonnés à la famine. C’est là-bas. Là-bas, on peut y trouver des enfants. Car il est encore tant bien sûr. On peut faire le choix de les parrainer, mais aussi de les ramener tant qu’ils sont encore jeunes. Jeunes, on peut encore s’y attacher et peut-être faire en sorte qu’ils s’attachent à notre société, faute de mieux, faute d’un chez eux abordable et surtout survivable. Le Cambodge, c’est un des seuls pays dévastés où l’on peut lire les sourires à longueur de journée. Personne ne se plaint, car il n’y a rien à convoiter. Il n’y a rien à envier dans un pays où le vide est la nourriture du quotidien, et où pourtant, il y côtoie si bien la joie de vivre. Le couple Gamblin/Carré part donc à la recherche d’un enfant. N’importe lequel, fille ou garçon, pourvu qu’ils puissent repartir avec. L’ennui, c’est que si de Bangkok à Manille on fait du sexe des enfants un commerce sans assouvissement, à Phnom Penh, c’est le bambin qui se vend le mieux. De la course en taxi à la feuille d’accès à la file d’attente, tout se monnaye. Ils sont nombreux ceux qui attendent de pouvoir adopter ces petits : qu’ils soient volés ou échangés pour un bol de riz à des gamines elles-mêmes prostituées de force, ils sont présents, et la route du dollar est longue pour arriver jusqu’à eux.

 

Holy Lola n’épargne rien. Les moindres détails sont là. Véritable survol de ce qui fait aujourd’hui l’aboutissement de la dépravation humaine, Tavernier, dans ce film, n’oublie rien de cet affreuse situation, créée et relayée par les plus riches, au détriment des plus pauvres. Il n’oublie d’ailleurs aucunement de préciser, avant la séance, que bien sûr « les enfants que l’on voit à l’écran ne sont pas de véritables enfants abandonnés. Nous n’avons pas voulu courir le risque de les choyer pendant 4 mois pour les abandonner ensuite à nouveau. ». Pourtant, on croit y être. Bravo à cet œil de tigre, et mieux encore à sa passion.

 

 

© Léthée Hurtebise - 24 septembre 2005 - JDC n°17

 

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