La petite culotte, de Muriel Cerf

Publié le par Léthée

Quelques-uns diront que c’est l’œuvre d’une admiratrice de Proust, rien de plus. L’imitation puérile et avortée d’un langage infalsifiable et perdu. Que les éternels songes de Gilles (car il ne s’agit que de cela rajouteront-ils) font penser aux éternels couchés de Marcel, dans Combay, mais que rien ne pourrait jamais égaler le récit de ces longs engourdissements plein de rêveries, même au prix d’une Petite culotte. Comment ? Cette petite culotte serait « la petite madeleine » de Marcel ? Le passeport discret et indispensable aux longues rêveries imbibées de whisky ? Non. Si le goût pour les longues phrases parsemées d’interminables parenthèses est aussi présent dans l’écriture de Muriel Cerf que dans celle de Proust, il ne s’agit pourtant pas d’un plagiat. C’est au contraire un élan de nervosité, une plume enfiévrée magnifiquement domptée. Enfiévrée, oui, comme ce personnage tellement connu du mari attentionné et jaloux qui découvre un jour que sa femme a emporté son fétiche de séduction : la Petite Culotte que son dernier amant lui avait offert, et qu’elle refusa toujours de mettre en sa présence à lui, Gilles, l’homme délaissé pour un temps indéterminé par celle sans qui il est perdu, avec pour seule compagnie un chat qu’il déteste parce qu’elle l’adore trop, et une mère castratrice imaginaire, (sait-on ?) à qui il confie toutes ses bêtises pour mieux se faire castrer. Ouf. Cette écriture est déroutante, mais l’auteur sait où elle nous emmène. A travers les tribulations rêveuses et cauchemardesques de son personnage, elle nous emporte dans un flot de pensées continues, obsessionnelles,  torturées. On ne sait si on doit rire ou pleurer des remarques cyniques et même parfois caustiques du pauvre héros, lorsqu’il déclare à sa mère comme à lui même par exemple, que pour le bien de sa femme il est prêt à faire fi de ses désirs, puisque le désir de sa femme n’y est pas. Plutôt que de vivre loin d’elle puisqu’elle vit loin de lui quelques temps, perdue au fond de l’intimité de Mona, sous les draps d’un hôtel de Fontainebleau bourré de cannabis, il ne vit plus que dans les rêves qui l’amènent à cet hôtel Lenoir où se déroulent les pires bassesses de l’infidélité lesbienne, bassesses et cauchemars qui bien entendu sont certainement pires que dans la réalité qu’il ne peut s’empêcher de quitter. On se délecte de ces petites citations ironiques, comme celle qui introduit le neuvième chapitre : « Rêver ou resver, au XIIIe siècle : « Aller ça et là pour son plaisir. » » Dictionnaire de l’ancienne langue française, Godefroy Frédéric. C’est précisément là où Gilles ne veut plus aller, il sait au moins ça, ne plus vouloir errer dans ces rêves qui l’amènent interminablement aux pieds du lit des deux amantes. Car ce qui le rend malade au plus haut point, c’est davantage ce qu’il imagine que ce qu’il voit, puisqu’il ne voit rien. Dans ce roman où l’illusion est reine tout autant que la désillusion, on se prend au jeu et succombe à l’écriture piquante d’une Muriel Cerf capable de penser au masculin et d’en faire éprouver toute l’obsessionnelle jalousie. Tout cela pour une petite Culotte !

 

 © Léthée Hurtebise - le 6 août 2005 - JDC n°16

 

Publié dans Archives Littéraires

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article