Carole Zalberg, Ecrivain du passage (3 - fin)

Publié le par Léthée

A propos de
Et qu'on m'emporte


Avec ce roman, Carole Zalberg poursuit le défi qu'elle s'est imposé : construire sa Trilogie des Tombeaux. De ce groupement au nom envoûtant, Et qu'on m'emporte est le second volet. Le premier, intitulé La mère horizontale, était paru l'année dernière à la même époque, également aux éditions Albin Michel. Dans cette trilogie des mères incapables de l'être, trilogie des filles se construisant tant bien que mal, Carole Zalberg explore cette étrange filiation qui se noie dans le manque, filiation qui annihile les liens et inspire de la main maternelle méfiance et doute.

Dans Et qu'on m'emporte, Emma est sur son dernier lit. Cette étrange narratrice au bord de la mort parle à sa fille, morte avant elle. Elle lui parle à travers ce filtre de plus en plus ténu qui les sépare encore : la fille est dans le tombeau, sa mère est prête enfin à l'y rejoindre. C'est bien là que se tient la névrose de cette mère qui n'a jamais su communiquer avec sa fille lorsqu'elle était vivante, et ne parvient à lui expliquer ses actes qu'au moment où ses paroles ne sont plus qu'inutiles. Elle lui expose ses « regrets » comme on déposerait une pierre, lourde de secrets, vide de sens, sur la sépulture d'un être aimé. Emma est sincère, mais bien sûr trop tard : cette pierre, c'est cette faiblesse qu'elle ne dépose pas, tente plutôt de retrouver à mesure qu'elle dénonce et accuse cette vie de mère coupable de n'avoir pas su l'être.

Il y a quelque chose de Beckettien chez cette mère qui repousse son enfant comme on lâche un poids trop lourd. Elle jette son bébé « hors d'elle » si tôt mis au monde. Elle le jette hors de sa tête et de ses bras : anéantit toute affection dans l'oeuf pour ne pas avoir à en souffrir. Elle le jette enfin hors de sa vie qu'elle veut toute entière à elle. Cette mère s'avoue monstre sans en éprouver de remords.

Emma ne sait pas être mère, mais pas non plus être fille. Elle confesse et accuse tout à la fois plusieurs incapacités : les siennes mais aussi celles de sa propre mère, disant à Sabine « C'est moi qui le dis, ça, qu'elle est un peu une saleté ma chère mère ». Oxymore terrible s'il en est, qu'elle est à deux doigts de s'attribuer à elle aussi « au fond je lui ressemble, à ma mère ».

Au seuil de sa vie, se retournant, Emma confie volontiers ce qu'elle n'a pas été, les devoirs auxquels elle s'est dérobée. Cependant, au moment où elle condamne ce corps qui la couche de force, elle en impose encore et son esprit se tient fier et droit lorsqu'elle se décrit tour à tour castratrice avec son fils, jalouse des amants que sa fille possède. C'est là toute la complexité de cette femme : réduite au silence, elle parle. Possédant elle s'ennuie et dépossédée, elle désire.

Il en va ainsi avec les enfants, mais aussi avec les hommes : « j'ai toujours trouvé les hommes décevants une fois conquis. Au mieux plus virtuoses qu'inspirés ; au pis de bons mécanos. ». La possession démunie l'objet de son intérêt. Femme terrible qui n'est satisfaite que dans l'insatisfaction, Emma se dévoile finalement de plus en plus égoïste et capricieuse, telle une fillette, à mesure qu'elle décrit ses sacrifices passés.

En somme, de n'avoir pas été une enfant désirée par des parents qui n'ont éprouvé que de la peur face à leurs devoirs, Emma a fini semble-t-il par construire une peur de la peur : à trop vouloir éviter à sa fille de ressentir la même chose qu'elle, elle n'a trop bien réussi qu'à l'abandonner.  La seule personne qui échappe à la souffrance, c'est elle. Cette souffrance est et demeurera celle des autres.

Elle déclare « je ne pensais qu'à être de mon temps, c'est à dire de la seconde », ce qui veut dire à la fois vivre l'instant, et uniquement lui, sans passé ni souvenirs, ni avenir ni conscience. Cela veut aussi dire « son temps », le sien propre et jamais celui des autres. Egoïsme pur qui a cru se construire dans l'exact inverse de sa mère, mais n'a su que le reproduire encore. 

Comment traduire ces limbes tortueuses où l'on se trouve lorsqu'on est mère sans avoir su l'être, fille sans avoir eu de mère ? Déjà Fleur (la petite-fille d'Emma) disait dans La mère horizontale qu'elle en voulait à Sabine de n'avoir su l'élever comme une enfant. Emma reproche maintenant à sa mère d'avoir été trop distante, trop dure. Que nous réserve Carole Zalberg dans son prochain roman ? 

Avec Et qu'on m'emporte, Carole Zalberg réussit à nous donner le point de vue de la mère mourante. Tous ceux qui ont écrit sur l'agonie de leur mère rêvaient sans doute secrètement de connaître leurs véritables pensées. « Dis maman, comment m'as-tu aimé finalement ? ». Voici, remarquablement écrite, la confidence impudique et tabou que tous les enfants n'osent demander. C'est une confession sans concession, servie par une écriture ciselée, précise une fois encore et de plus en plus affinée à mesure que les tombeaux s'ouvrent et délivrent leurs secrets. C'est surtout un talent d'écrivain qui s'épanouit de plus en plus, tout en offrant un choix prestigieux au lecteur : lisez Et qu'on m'emporte, lisez La mère horizontale. Ou bien l'inverse. Si les romans sont parfaitement dissociables, gageons qu'une dangereuse curiosité vous amènera d'emblée au manquant...

Publié dans Archives MDL

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