Chacun porte un jardin en son ombre...

Publié le par Léthée

  A propos de
Dans le secret
de Jérôme Ferrari


Antoine est associé à Batti. Ensemble ils tiennent un bar. Antoine boit de plus en plus, de plus en plus souvent, et de plus en plus tard. Il rencontre une femme d'un soir, comme tous les soirs une femme, dont il ne connait pas le nom. Tout le dégoute un peu sur le moment, tant ce qui l'entoure et ce qu'il fait est sale, mais respirer l'air du matin lui redonne chaque fois sa liberté, une impression de puissance et d'aisance. Jusqu'au moment où, lorsqu'il rejoint son épouse Lucille blottie dans leurs draps, celle-ci lui dit qu'elle aime faire l'amour avec lui, et que « c'est tout de même mieux quand on est amoureuse ».

La vie d'Antoine bascule. Soudain, alors qu'il ne s'en est jamais soucié, se contentant jusqu'à présent de vivre sa part secrète en silence, sans culpabilité ni remords, Antoine va se préoccuper soudainement de la part secrète de l'autre. Pourquoi ?....

Plusieurs thèmes forts sont incarnés dans ce roman envoûtant de Jérôme Ferrari. Le drame d'Antoine débute un matin comme les autres, parce qu'il va découvrir ce qu'est la jalousie et son emprise infernale : cette peur qui naît de l’autre lorsqu’on ne regarde que soi-même, trop longtemps. Si les femmes sont jalouses de trop voir l'autre au détriment d'elles-mêmes, l'homme lui, devient jaloux lorsqu'il sent soudain qu'il est dépossédé. Car c'est cela, Antoine ne se préoccupe que de lui, et ne voit pas les autres. Jusqu'au jour où il pressent la menace de l'autre part, celle que tout le monde possède pourtant, mais qu'il n'envisageait pas chez Lucille. Soudain, le cocon qu'il croyait avoir préservé durant des années va devenir l'ombre de sa vie, une ombre qui grandit à mesure qu'il tente de la saisir : c'est par ce qu'il croyait posséder qu'il deviendra le possédé.

Les femmes justement, dans ce roman, sont source d’inquiétude, terrain d’indécision, à la fois refuge et lieu de répulsion. Elles sont ce sein que l'on craint en même temps qu'il est réconfortant de s'y abreuver. La terre qui nous nourrit, celle pour laquelle on meurt, et les dunes dans lesquelles on se perd. Fontaine douce-amère à laquelle on revient toujours.

Une autre terre est le théâtre de ce roman fulgurant : la Corse. Terre de silence et de vengeance, terre de colère et de sagesse. Une île aux paradoxes qui semble être le terrain de jeu des hommes qui se perdent, et souhaitent après tout s'égarer de toutes leurs forces, que ce soit par la poudre, par l'alcool, par les balles ou par le sexe. C'est l'endroit sombre où le sombre embaume la beauté sanglante, la rend éternelle, préserve son pourpre et son épice.

Car il faut se souvenir. Paul, le frère d'Antoine, ressasse un passé dans lequel il a flotté sans y avoir d'emprise. Il convoite et invoque un temps révolu, ancien. Il fait le compte des disparus comme on ferait l'inventaire de soldats perdus : la généalogie d'une famille condamnée d'avance, perdue par tant de coups du sort à travers les siècles et les époques. Seuls demeurent les toits silencieux et imposants des tombeaux de marbre, dans le cimetière voisin, renfermant des secrets au long cours, des damnations de père en fils, des malédictions oppressantes. Antoine, lui, ne veut pas se souvenir du passé. Seule l'investit la phrase de Lucille. Antoine est incapable de penser à autre chose, obsédé par sa perdition.

On côtoie la mort, on la convoite : voisine silencieuse offrant ses reliefs en mémoire, en miroir à la nuit. La mort, dans ce roman, on lui en veut, on s'y engouffre, on la convoite, on la regrette : mais elle ne fait jamais peur pour soi-même, seulement pour les autres. Car aimer c'est aussi courir le risque de craindre une absence, de s'engourdir d'une peur paralysante et émasculante. La relation qu'ont les personnages avec elle est d'une ambiguïté déconcertante, profonde. Elle est cette tentation, cette tentative aussi parfois, la noiraude avec laquelle on flirte... jusqu'au choc. Elle est cette solution qui régule quand tout devient inégal : même les religieux la préfèrent lorsqu'il s'agit de préserver la forme, quitte à profaner le fond.

Et c'est ainsi depuis des temps immémoriaux. Et le secret perdure et se transmet, de jardin en jardin, d'ombre en ombre, dans l'ombre du jardin. Dans le secret.

Publié dans Archives MDL

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ameleia 12/03/2009 19:51

c'est un article magnifique. Un de tes plus beaux ..mais j'ai déjà dit cela pour "Salle fille" ... c'est que tu écris bien : c'est dense, imagée, profond, énigmatique ; ce que j'aime dans la critique qu'elle révèle le désir et entretienne le rêve...

Léthée 16/03/2009 19:39


Chic alors. Encore un compliment d'écrivain ! Merci ! ;)