Les juifs... par exemple.

Publié le par Léthée

A propos de
Un juif pour l'exemple
de Jacques Chessex



{Présentation de l'éditeur : Nous sommes en 1942: l'Europe est à feu et à sang, la Suisse est travaillée de sombres influences. A Payerne, rurale, cossue, ville de charcutiers "confite dans la vanité et le saindoux", le chômage aiguise les rancœurs et la haine ancestrale du Juif. Autour d'un "gauleiter" local, le garagiste Fernand Ischi, sorti d'une opérette rhénane, et d'un pasteur sans paroisse, proche de la légation nazie à Berne, le pasteur Lugrin, s'organise un complot de revanchards au front bas, d'oisifs que fascine la virilité germanique. Ils veulent du sang. Une victime expiatoire. Ce sera Arthur Bloch, marchand de bestiaux A la suite du Vampire de Ropraz, c'est un autre roman, splendide d'exactitude et de description, d'atmosphère et de secret, que Jacques Chessex nous donne. Les assassins sont dans la ville.

Biographie de l'auteur
Jacques Chessex. Né en 1934 à Payerne, Jacques Chessex avait huit ans quand les faits relatés dans ce livre ont eu lieu. Prix Goncourt en 1973 pour L'Ogre, il est l'auteur, entre autres, de Monsieur (2001), L'économie du ciel (2003), Le Vampire de Ropraz (2007), Pardon mère (2008).}

J'ai lu cet ouvrage avant le précédent, Le Vampire de Ropraz. Nul doute que c'est bien Un Juif pour l'exemple qui m'a incitée à lire d'autres livres de Jacques Chessex. Cependant, sans nul doute, je pense avoir trouvé Le Vampire bien meilleur. Pour quelle raison ? Sans doute parce que je sens l'écriture de Monsieur Chessex moins fluide, moins « à l'aise »... Mais oui. Le sujet bien sûr. Ce ne peut être qu'à cause du sujet. Car il ne fait aucun doute non plus que le lecteur n'est pas du tout à son aise en lisant l'histoire de Arthur Bloch, tué pour l'exemple en avril 1942, parce qu'il était juif. Dans ce cas.. non, ce n'est pas qu'il est moins bon que le précédent : c'est qu'il est plus dur psychologiquement. Nous sommes à l'heure où la déportation des juifs européens vient tout fraichement d'être mise au point dans la capitale allemande (le 20 janvier 1942). C'est l'année de tous les carnages, et les partisans du Reich, pour se faire remarquer, donnent de leur... pire.

Comment donc relever le défi que m'impose le besoin de parler de cet ouvrage, pour inciter à le lire bien sûr, alors qu'il est à la fois difficile pour l'auteur de l'écrire, pour le lecteur de le recevoir...
C'est que, voyez-vous, ce livre parle d'une destruction. Ceci n'est pas un fait divers, et il n'y a pas de joyeux jingle pour annoncer la pub après l'annonce. D'autant que le livre, lui, est plus long que l'annonce, et pourtant d'une précision synthétique époustouflante. Cent-trois pages cinglantes au total, car il faut « évoluer avec son temps, et celui d'aujourd'hui exige d'être synthétique » dit en substance l'auteur. Cependant, si le livre est court... que l'abomination est longue à passer, dure à avaler, impossible à digérer...

Encore une fois, l'auteur trempe ses mains dans le sang, et si c'était avec les crocs dans l'avant-dernier livre, cette fois il s'agit de la plume bien sûr, trempée dans le sang de la mémoire. Pas d'imposture, il a bien été contemporain et voisin de cet horrible sacage, en 1942. Si la France a participé à l'épouvantable nuit du Vel d'hiv, la Suisse elle, n'a rien vu venir semble-t-il de ce meurtre préparé par une poignée d'imbéciles sanguinaires, pour plaire à Hitler.

Jacques Chessex, avec ce roman-qui-n'en-est-pas-un, se fait le boucher de l'histoire des bouchers. Il décortique, hache et dépèce les gestes des assassins nazis jusqu'à la moindre artère résistante, jusqu'au moindre moignon récalcitrant. Au moment où les meurtriers trempent leurs mains dans le sang de la pauvre victime, il est impossible de ne pas remarquer la froideur des uns, la détresse de tous les autres. Car ce que pointe Jacques Chessex, c'est la passion animale avec laquelle les hommes découpent d'autres hommes comme des animaux. C'est « l'exemple » horrible par lequel des hommes se proclament supérieurs au regard d'autres hommes, inférieurs. C'est cette capacité des hommes à pouvoir se comporter comme des bêtes pour pouvoir demeurer les seuls hommes. C'est cette aberration qui revient sans cesse et souille le monde entier, d'hier à aujourd'hui, d'aujourd'hui à demain, tout cela dans la froideur la plus conservatrice : car dans toute cette histoire, il n'y aura jamais eu aucun repentir, aucun regret. Juste la froideur, et sa volonté d'extermination grave, terroriste. Combien d'hommes sont encore embusqués aujourd'hui, prêts à agir de la sorte avec leur prochain, sous prétexte qu'ils se sentent investis d'une mission de "nettoyage du monde" ?

Avec ce texte, Jacques Chessex offre le pendant de ce qu'il donnait à voir dans le précédent ouvrage : après avoir étudié minutieusement les travers et les peurs de la société du début du XXème siècle, celle toujours prête à culpabiliser le premier venu pour se laver de ses peurs, il décortique ici la monstruosité des hommes qui prétendent être supérieurs aux autres, quitte, pour le prouver, à leur inventer des différences. Qu'il serait bon de voir une aussi belle plume étudier les barbares d'aujourd'hui...

PS : Photo de l'étoile cousue sur les vêtements des juifs durant les déportations, (C) Olve Utne.

Publié dans Archives Littéraires

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Cécile de Quoide9 16/03/2009 19:34

encore un message qui déclenche chez moi des réflexes de salivation... ça se dit, ça, salivation ??? J'ai un doute tout à coup mais bon, tout le monde comprend l'idée, non ?

Léthée 26/03/2009 14:59


Oui oui ça se dit... mais tout dépend pourquoi tu salives lol !!


Lou 16/03/2009 12:06

J'ai lu son entretien dans "Transfuge", je l'ai trouvé très intéressant. Il évoquait notamment son manque d'imagination et sa fascination pour la réalité, qui est une source d'inspiration unique pour lui.

Léthée 26/03/2009 14:59


Cet homme est passionnant à écouter. On l'écoute comme on écouterait un sage. :)


sentinelle 10/03/2009 19:54

J'ai lu et apprécié Le vampire de Ropraz, je pense sans me tromper que j'aimerai également beaucoup celui-ci, malgré la dureté du sujet. Et bravo pour ce très bon billet

Léthée 26/03/2009 14:57


Merci à toi, pour ton passage et pour ton gentil commentaire.


Yv 10/03/2009 10:29

Evidemment après le premier article sur le vampire, je n'en attendais pas moins sur celuici. D'accord avec toi pour dire que 'il est moins sanglant, il est  plus dur psychologiquement. Sûrement parce qu'il touche une part de notre histoire, pas très glorieuse.Néanmoins, je ne letrouve pas moins bon, juste trsè ressemblant et très différent à la fois.

Léthée 16/03/2009 19:42



Oui c'est un peu ça en effet : très ressemblant, et très différent à la fois. Cela tient sûrement au fait, pour la ressemblance, que J.C. s'attache à relater des faits réels, et, pour la
différence, au fait qu'une histoire touche une population locale, et une autre... a touché des milliers de familles à travers le monde !



Véronique D 09/03/2009 22:58

Merci de m'avoir fait découvrir ce livre, je l'ai inscrit dans mon carnet des livres à lire... Et merci ^pourton commentaire sur mon blog.

Léthée 16/03/2009 19:45


Il faut lire aussi sa compatriote Anne-Sylvie Sprenger ! Quand on aime l'un, il y a de fortes chances que l'on aime l'autre... cela dit, cela dépend dans quel sens on prend la chose lol.

Ils sont très différents, mais en commun, ils ont tout de même déjà la violence. Après, ASP s'intéresse à des sujets plus intimes. Même si ce n'est pas du tout autobiographique... et c'est tout
l'intérêt de ses livres !