Combat de la honte et de la gloire

Publié le par Léthée

 

A propos de

Le vampire de Ropraz,

de Jacques Chessex



[Présentation de l'éditeur : En 1903 à Ropraz, dans le Haut-Jorat vaudois, la fille du juge de paix meurt à vingt ans d'une méningite. Un matin, on trouve le cercueil ouvert, le corps de la virginale Rosa profané, les membres en partie dévorés. Stupéfaction des villages alentour, retour des superstitions, hantise du vampirisme. Puis, à Carrouge et à Ferlens, deux autres profanations sont commises. Le nommé Favez, un garçon de ferme, est le coupable idéal. Condamné, emprisonné, soumis à la psychiatrie, on perd sa trace en 1915. A partir d'un fait réel, Jacques Chessex donne le roman de la fascination meurtrière. Qui mieux que lui sait dire la " crasse primitive ", les fantasmes des notables, la mauvaise conscience d'une époque ? ]



Dans ce roman, parti d'un fait divers, la narration se déroule de telle manière qu'on entendrait presque la voix de André Dussolier, comme dans Le fabuleux destin d'Amélie Poulain. Seulement ici, ce n'est pas un conte de fées, et tous les héros sont carnassiers.


Un vampire rode donc, qui découpe les seins des cadavres, après s'y être abreuvé de leur premier et dernier lait virginal, qui emporte les pubis pour les mastiquer avant de les abandonner aux insectes, qui profane ce qu'on avait confié à Dieu, et déterre ce que celui-ci avait confié à la mort. Vite, il faut trouver le « Vampire » qui a commis l'impardonnable. Les comportements changent et l'on se remet à la religion que l'on avait écartée depuis plus de 30 ans : qu'on sorte les crucifix des greniers, l'ail du garde-manger ! La peur entame tout, même la réforme protestante !


Le délit est psychotique, soit ! La réponse le sera aussi ! Et il y a bien quelque chose de Psychose dans cet ouvrage où le criminel court la nuit, est inconnu de tous mais ressenti partout, et même de jour. Tout le monde espionne son voisin. Chacun ressort de sa mémoire celui qui pourrait lui avoir causé du tort : on ne sait jamais ! Le mal est partout, et les rideaux de douche sont nombreux à vouloir calfeutrer les campagnes de la honte. En prime cette Dame en blanc, qui rôde et sacrifie ses charmes en même temps qu'elle use de ceux du bourreau.


Car oui, on en trouve un bien sûr, et un beau ! C'est évident que la peur donne du talent : elle presse le pas de la sentence ! Qu'il est bien beau le coupable : « La salle est pleine. Tout le monde scrute le teint très pâle, les yeux rouges et les longues dents du prévenu. « Il fait froid dans le dos », répètent et crient les premiers rangs. » (p. 100) Oui, car voyez-vous, c'est l'idée qui donne l'apparence, et non l'inverse, en ces pays d'ennui.


Qui de la bête ou du peuple au billot – celui-ci prêt à servir à nouveau, enflammé déjà à l'idée de recevoir sa lampée de globuline – offre l'attitude la plus révoltante ? On se pose en effet la question... et les phrases de cette dame qui s'approche du coupable (présumé ?)/martyr résonnent d'une bien étrange manière : « 


As-tu été sevré trop tôt ? Les bêtes que leur mère n'a pas allaitées ne savent pas jouer. Tout de suite elles griffent pour blesser. Mordent pour tuer. » Ne s'agit-il pas là de la définition même des gens de campagne en 1903 ? De par leur condition, ils sont à la fois le futur gibier et le futur réservoir de la guerre ! Robustes, mais pas bien réfléchis : oui, c'est cela, non sevrés, et trop peu aptes à juger. Ce qu'ils cherchent en Charles-Augustin, ce n'est pas le coupable : c'est UN coupable, un coupable qui puisse assouvir leur faim de vengeance, eux, les vampires diurnes, ceux que le jour rend laids à force de trop de rancune. Voilà de bien mauvais juges asservis par les juges : « De bien grands crimes, monsieur Favez ! Des trois, Ropraz est le plus grave, vous le savez bien, monsieur Favez, Rosa était la fille chérie du juge... et l'image reconnue de la pureté. » La faute est traquée à tout prix, mais c'est la nôtre en somme, celle de vouloir cacher la honte, préserver la gloire, au prix de n'importe quelle tête : il faut trouver l'homme, et vite, l'accuser, le crever. C'est bien le peuple qui fait « feu de tout bois », du moment qu'ensuite, on ne reparle plus de Ropraz qu'en tant que village paisible et respectable...


Cette sombre histoire du Vampire de Ropraz, n'est pas un simple fait divers, en effet, pour Jacques Chessex. C'est pour lui l'occasion d'analyser encore la société, et d'en faire un portrait saisissant, violent, autant si ce n'est plus que les méfaits du nécrophile criminel. Et puisque l'art du roman c'est aussi avoir le pouvoir de réinventer les histoires, ou du moins leurs dénouements, Jacques Chessex se paie ici (quel luxe !) la tête de cette société : retournant allègrement et avec brio les fautes de la grande dame contre elle-même. Est prise qui croyait pendre...


© Léthée Hurtebise – 2 mars 2009

ps : Merci à Stéphanie Hochet de m'avoir inspiré ce titre, bien que sur le fond, il ne soit pas en rapport avec le livre de Chessex. Je fais bien sûr allusion à Combat de l'amour et de la faim, paru en janvier chez Fayard.

Illustrations : cliché de Jacques Chessex lors de l'émission Au field de la nuit du 25 février 2009
et Le vampire, de Munch.

Publié dans Archives Littéraires

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lael 05/03/2009 17:04

Je suis impressionnée par ce billet plein d'enthousiasme! je l'ai lu mais mon billet est plus modéré!! un bon roman assurémment mais ton billet le vaut largement!!

Léthée 06/03/2009 07:52



Et bien je vais retourner lire ton billet de ce pas. Merci du passage, et du compliment. Je suis très touchée.



Yv 03/03/2009 20:10

Ouah, je suis admiratif du billet, presqu'autant que du bouquin lui-même. J'en ai presque honte du mien après. reste que Chessex a écrit là un bouquin à lire absolument

Léthée 06/03/2009 07:58


Ah ! Je retourne voir ton billet, mais je suis sûre que tu dis des bêtises. A très bentôt.


Laetitia la liseuse 03/03/2009 19:44

Un petit livre dérangeant mais très révélateur en ce qui concerne la société. Joli billet !

Léthée 07/03/2009 18:32


Merci beaucoup Laetitia !
Au fait, avais-tu eu mon message mail ?