Une femme, une mère, l'ouverture d'un autre tombeau

Publié le par Léthée

A propos de
Une femme,
de Annie Ernaux


Après La place, où l'auteur évoquait la disparition de son père, Annie Ernaux prend la plume pour faire face à l' inéluctable, prévisible, et pourtant très douloureuse mort de sa mère. Tout comme l'a fait Simone de Beauvoir avant elle, dans Une mort très douce, Annie Ernaux relate ce triste passage de sa vie où elle perd celle qui l'a mise au monde, du moment où elle disparaît jusqu'au moment où il ne reste plus trace d'elle.

Elle se met d'emblée à la place qui est la sienne, dans son rôle de fille, mais avec cette distance objective et froide nécessaire avant tout pour pouvoir guérir, et se protéger de la douleur et de ce qu'elle pourrait emporter avec elle : ainsi, l'auteur garde toute sa dignité, sa lucidité.
Elle écrit ce constat, celui de la disparition pure et simple de sa mère, durant plusieurs mois après le décès. De ses sentiments, au fond, elle ne dit rien. Et lorsqu'elle évoque la dernière tenue de la défunte, c'est en ces termes : « J'ai voulu lui passer la chemise de nuit blanche, bordée de croquet, qu'elle avait achetée autrefois pour son enterrement. L'infirmier m'a dit qu'une femme du service s'en chargerait, elle mettrait aussi sur elle le crucifix, qui était dans le tiroir de la table de chevet. » (p. 12) Ainsi, sans rien dire de son souhait, de ses besoins d'alors, Annie Ernaux fait le récit de ses gestes, de ses requêtes sans jamais tomber dans la plainte.
Car là n'est pas l'objet de son récit. La douleur de perdre une mère, elle est inévitable sans doute. Mais ce qui fera avancer l'auteur sur le chemin du deuil, ce n'est pas parler de sa douleur, mais belle et bien de la défunte, de celle qui fut. Même lorsqu'elle évoque le moment où elle revoit sa mère morte, dans son cercueil, ce n'est pas autrement qu'avec ces mots simples, relégués sur le plan de la description unilatérale et sobre « Ma mère était dans le cercueil, elle avait la tête en arrière, les mains jointes sur le crucifix. On lui avait enlevé son bandeau et passé la chemise de nuit avec du croquet. La couverture de satin lui montait jusqu'à la poitrine. C'était dans une grande salle nue, en béton. Je ne sais pas d'où venait le peu de jour. (p. 16)». L'auteur s'attache aux détails qui entourent la mort, le corps, le visage... aucunement au visage, au corps, ou à la mort.
L'écriture fonctionne comme une gomme, qui atténuerait un peu les caractères trop acidulés d'un crayon de papier sur une feuille trop fine : peu à peu, les traits s'estompent et l'image devient légèrement plus floue, comme jaunirait un vieux polaroïd. Alors l'image devient plus supportable. Et la photo doit être regardée de manière objective, car c'est encore ce qui fait le moins souffrir : se rappeler les bons mais aussi les mauvais moments. Trop souvent, lorsqu'un être cher disparaît, on se torture de bons moments, de souvenirs joyeux qui deviennent peu à peu source de douleur. Ce n'est pas le cas d'Annie Ernaux : « En écrivant, je vois tantôt la « bonne » mère, tantôt la « mauvaise ». Pour échapper à ce balancement venu du plus loin de l'enfance, j'essaie de décrire et d'expliquer comme s'il s'agissait d'une autre mère et d'une fille qui ne serait pas moi. Ainsi, j'écris de la manière la plus neutre possible (…).  Au moment où je me les rappelle, j'ai la même sensation de découragement qu'à seize ans, et, fugitivement, je confonds la femme qui a le plus marqué ma vie avec ces mères africaines serrant les bras de leur petite fille derrière son dos, pendant que la matrone exciseuse coupe le clitoris. » (p. 62).
Mère modèle, mère encombrante, mère besogneuse, récalcitrante, aimante ou navrante : voilà la belle palette de cette défunte qu'Annie Ernaux fait revivre pour mieux la laisser mourir ensuite. « Il me semble maintenant que j'écris sur ma mère pour, à mon tour, la mettre au monde". (p. 43).
Ecrire sur ses défunts, sans contrainte de temps, afin de pouvoir mieux vivre son deuil, c'est bien sûr un luxe : elle l'avoue volontiers. Mais elle nous donne par là même un ouvrage extraordinaire, ni roman ni confession, une vraie leçon en tout cas : « Il fallait que ma mère, née dans un milieu dominé, dont elle a voulu sortir, devienne histoire, pour que je me sente moins seule et factice dans le monde dominant des mots et des idées où, selon son désir, je suis passée. ».
Quelque part, on ne peut s'empêcher de penser, enfin : mais combien de femmes en ce monde naissent réellement le jour de la mort de leur mère ?



Ainsi je poursuis mon périple dans la littérature matricide. Je ne peux que vous reconseiller l'excellent Et qu'on m'emporte de Carole Zalberg, dont Nathalie Kuperman, que je découvre en ce moment (voir colonne de gauche), a fait l'éloge à son tour !

Publié dans Archives Littéraires

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sylvie 28/02/2009 14:03

Je n'ai lu que la place, les armoires vides, et dernièrement "les années". Je veux lire celui là depuis pas mal de temps déjà, mais jamais il n'arrive dans ma pal... Ton billet donne envie, je vais le lire!;)

Léthée 06/03/2009 07:10


Je suis toujours très heureuse d'inciter à la lecture de quelques livres. Merci pour ta confiance. :)


liliba 22/02/2009 21:55

Quel beau billet ! Ce livre est déjà depuis pas mal de temps dans ma LAL, mais pour l'instant, je privilégie mon Challenge ABC, donc cette lecture sera pour plus tard.

Léthée 23/02/2009 16:04



Oh tu sais, ce livre ne te prendra pas beaucoup de temps. Moi j'ai mis un peu de temps d'abord parce que j'en lis toujours plusieurs en même temps, ensuite parce que j'ai eu la grippe à ce
moment-la, et puis parce que je l'étudiais particulièrement. Autrement, en 3 heures c'est fait je pense.



Yv 21/02/2009 15:10

En tant que garçon, c'est un livre qui m'a plu et touché, évidemment, pas par mon expérience perso, mais plutôt par l'écriture d'Annie Ernaux. J'avais aussi beaucoup aimé La Place (plus personnel, justement) et ses autres livres aussi.

Léthée 23/02/2009 15:16


Je ne me souviens presque plus de La place...


Cécile de Quoide9 20/02/2009 14:19

Je l'ai vu mais ça ne m'a rien fait... Alzheimer en général ce n'est pas du tout pareil que l'Alzheimer d'un parent : c'est ça qui est angoissant...   ;o)

Léthée 20/02/2009 14:25



Je comprends. Bizarrement, j'avais trouvé ce film justement dur parce que c'était la compagne dans l'histoire. Et que pour moi le fait qu'une mémoire s'efface pendant qu'une autre resurgit est un
sujet d'une force incroyable. Par contre, pourtant, j'ai déjà eu un (grand)parent mort de la maladie d'Alzheimer. Et j'ai vu quelques films sur le sujet. Peut-être étais-je trop petite, mais tout
reste dans ma mémoire. Comme quoi chacun ressent les choses différemment. Sans doute que le tout dépend également de l'état d'esprit dans lequel on se trouve au moment de la lecture, ou bien du
film.



Cécile de Quoide9 20/02/2009 13:41

Je pense que ce genre de lecture et la manière dont on la reçoit dépend largement plus de son expérience personnelle et de sa propre histoire familiales que des qualités littéraires de l'auteur(e) (que je trouve évidentes dans le cas d'Ernaux). Moi j'ai envie de lire TOUT Ernaux mais je n'ai pas pu dépasser les 20 pages de celui consacré à la maladie d'Alzheimer de sa mère tant le sujet me trouble, m'inquiète. La mort beaucoup moins et je sais que je pourrais lire celui-ci sans problème.

Léthée 20/02/2009 14:14



Je suis assez d’accord avec Cécile Quoide9 : je pense qu’il y a effectivement une grande part de
subjectivité dans la perception de telle ou telle histoire. En ce qui me concerne, j’arrive parfaitement bien à lire les histoires relatives à la mort de la mère. Par exemple, j’ai vu également
L’étrange histoire de Benjamin Button dimanche. Au début, on voit une fille, au chevet de sa mère Cate Blanchett, au seuil de la mort. Il est clair que la mère va mourir, et j’entendais certaines
personnes couiner au bout de 5 minutes de film. Moi : rien. Je n’étais pas émue par la mort de la mère. Pardon, mais, au risque de choquer : chacun son histoire, chacun ses
sentiments.


C’est peut-être pour cette raison que le sujet m’interpelle et suscite chez moi bon nombre d’interrogations.
Comme si je tentais de comprendre ce que peuvent ressentir les gens face à une telle situation.



La mort d’un enfant m’émeut. La mort d’un compagnon, d’une compagne peut-être plus encore (je n’ai pas d’enfant, est-ce là l’explication ?). Lundi soir, j’ai encore pleuré à la fin du film
Le roman de Marguerite Gautier, avec Greta Garbo. Je ne SUPPPORTE PAS de voir un amour se terminer par la mort d’un des protagonistes. C’est
horrible, surtout si jeunes (La dame aux camélias avait 23 ans). La mort d’une grand-mère ou d’un autre être proche me touche aussi. Je peux paraître terriblement égoïste aux yeux de certains..
 disons simplement pour ma défense que les sentiments changent, et que le temps me rattrapera peut-être. J’imagine, Cécile Quoide9, que tu n’as pas pu
retenir tes larmes en regardant  Se souvenir des belles choses , avec Campan et Isabelle Carré ? Ou bien ne l’as-tu pas vu, dans ce
cas.. je te le déconseille.