Femme : aime donc ! Et je te fouette !

Publié le par Léthée

La muette
 de Chahdortt Djavann


« J'ai quinze ans, je m'appelle Fatemeh mais je n'aime pas mon prénom. Je vais être pendue bientôt... »

Voici l'étrange incipit du journal intime que reçoit un jour C.J., une journaliste Iranienne. Dès lors, elle sait qu'elle devra publier cette étrange confession tombée des mains d'un garde de prison. Fatemeh, 15 ans, y rapporte l'histoire terrible de sa famille, ainsi que son parcours tragique. Elle vit avec ses deux parents, et sa tante paternelle. Celle-ci est devenue muette le jour où elle a vu son propre père tuer sa mère (la grand-mère de Fatemeh donc). Depuis, elle vit au crochet de son frère. La mère de Fatemeh a également un frère. Sa belle soeur muette va tomber amoureuse de lui. C'est alors que sous les yeux de Fatemeh va s'opérer une métamorphose de la muette. Celle-ci devient femme plus qu'elle ne l'a jamais été. Elle sort du mutisme de femme-enfant sans pourtant prononcer un mot. C'est dans ce silence constant que s'affirme sa féminité, une sensualité exacerbée éveillant un désir absolu. L'oncle ne résistera pas longtemps aux charmes de cette femme étrange... Alors le drame ne pourra être évité.
Tout l'intérêt de ce drame réside dans le fait qu'il se déroule dans un pays où l'amour libre est un crime. S'il n'est pas validé par le sceau du mariage, il est considéré comme crime au même titre que l'adultère et le meurtre.
La passion vécue par les deux amants n'en est que plus tragique. Ainsi revêtue de l'interdit, elle aurait pu passer inaperçue sans l'hystérie d'une femme jalouse de cette liberté qu'elle n'oserait s'offrir (la mère de Fatemeh). Dans ce pays où l'on considère que la pendaison est une mort plus douce et digne que la lapidation, Fatemeh assistera à la disparition de la première femme libre et passionnée, sa tante qu'elle aimait tant. Elle en voudra alors éternellement à sa mère, qu'elle considèrera comme responsable. Mais c'est sans compter sur l'exemple de la muette, qu'elle portera en elle comme un héritage, une destinée qui perpetuera la longue série de morts dont sa jeune vie est déjà jalonnée.

Fatemeh est irannienne et élevée dans la tradition du voile, de la discrétion et des lois de son pays. Il est terrible de constater qu'elle ne voit pas qu'il faudrait en vouloir aux traditions meurtrières plutôt qu'à sa mère, elle aussi conditionnée et apeurée. En cela ce livre est une pure merveille, car si court soit-il, il montre à quel point l'être humain peut être aveuglé par une haine mal dirigée, tant il est bien dressé à accepter les règles qu'on lui impose, même lorsqu'elles sont injustes. Et c'est encore malgré elle que l'adolescente suivra l'exemple de sa tante, pour demeurer libre. Son nom, qu'elle déteste pourtant, résonne alors de manière plus profonde : Fatemeh est le premier personnage marquant de l'histoire des mouvements féministes en Iran.

Chahdortt Djavann est également l'auteur de Bas les voiles.

© Léthée Hurtebise

PS : aujourd'hui, dans l'affaire du lait contaminé en Chine, 3 personnes ont été condamnées à mort. L'information a pris à peine 30 secondes sur le journal télévisuel de France 3.

Publié dans Archives Littéraires

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