La dévoration du vide

Publié le par Léthée

A propos de
Combat de l’amour et de la faim,
de Stéphanie Hochet
Sortie du livre le 7 janvier en librairies


Marie est un jeune garçon qui vit seul avec sa mère. Celle-ci cherche l’amour à tout prix, la sécurité, le double dans lequel elle pourra se réfugier avec ses décisions, qu’elle pourra par là même se dispenser d’émettre. Ce « petit gars » (il s’appelle Marie Shortfellow) suit sa mère au fil de ses pérégrinations amoureuses, d’un homme à l’autre, déménageant au gré des déceptions de celle-ci. Tels deux oiseaux, ils volent de ville en ville jusqu’au jour où ils rencontrent le révérend Splutter et ses deux enfants. Au lieu d’être un foyer secourable à cette petite famille errante, les trois Splutter seront précisément ce « crépitement », qui marquera le début du combat et la fin de cette camaraderie fusionnelle entre Lula, la mère, et son fils Marie. Crime de l’âme et crime du corps se joueront en duo, autour de Heather (1), qui telle la vénus Erycine, régit les passions amoureuses : mais des deux crimes c’est le premier qu’on punira au nom du second. Quelle ironie quand le héros avoue volontiers ceci « incapable de simuler j’apprenais l’hypocrisie » : incapable de faire semblant par le corps, on ment avec des mots. 

De la trahison maternelle débute alors une quête intense, avec le « refrain des rencontres », et son lot de portes à franchir, comme autant d’étapes décisives dessinant un chemin nécessaire : abandon, pauvreté, opulence, oisiveté, passion… et reddition. Ainsi Marie rencontre son épouse May (2), joli mois de mai de sa vie durant lequel, dit-on, il ne faut pas se marier, sous peine d’épouser une femme stérile. Rencontre stérile donc, qui sort pourtant le narrateur de son marais. L’opulence n’est pas une chose « naturelle » dit-il, mais une chose à laquelle on s’habitue pourtant. L’argent est pour Marie à la fois le manque, la peur, le méprisable, ce qui rassure quand il est gagné, déculpabilise lorsqu’il est volé… Démuni on se drogue de la faim, gavé de fric on se drogue de le perdre, comme pour se pousser sur le fil dangereux du risque permanent : une arête au dessus d’un précipice proposant à la fois les nuages et le néant, l’humain et l’animal. C’est l’ivresse du jeu, qui soigne à la fois de l’amour et de la faim.

Vient cette Aphrodite (April(3)), déesse du plaisir et de la débauche, qui n’hésite pas à prostituer ceux qui refusent de l’honorer. Avec elle une période très sexuée, et affamée aussi, alternance dans laquelle l’un semble combler l’autre. Momentanément du moins car…à mesure que l’appétit grandit, on reconnaît l’enfant chez l’autre, ou bien.. l’aime-t-on parce qu’on se reconnaît enfant chez lui ? C'est peut-être l'être aimé à qui l’on finit par dire Tu as faim donc je t’aime. Mais j’ai faim, donc je te déteste. La faim donne des idées lubriques, mais la nudité donne faim… combat incessant durant lequel rien n’est jamais comblé, le manque toujours présent, qui fait poursuivre encore et encore la quête d’un assouvissement inaccessible. N’existe-t-il donc rien au monde qui puisse apaiser tout à la fois ? Seule la soif est inhumaine contrairement à la faim, qu’il tente de fuir alors qu’elle fait partie de lui. Lorsqu’il voit la faim d’April, il reconnaît la sienne. Marie a trouvé sa « sœur affamée », mais une sœur ne suffit pas.

Il faut aller au cœur, à l’essentiel, se séparer du superflu, lâcher du leste pour avancer et retrouver le goût du fauve et du jasmin, le rouge sang, et toutes ces autres couleurs qui méritent bien qu'on se batte : ce sera June (4). La nature bat son plein à présent, et il sera bientôt l’heure de recommencer, retourner. June, telle une Junon déesse du mariage, de la fécondité, à la fois sœur et épouse de Jupiter, procurera malgré elle les clés du manque perdu. Elle fera ce double don que l’on peut à la fois abandonner et posséder, la trahison et la conscience. 

Pour Marie, les coups portés sonnent toujours « creux », comme un écho au vide qui l’habite, à celui qui l’entoure, et aucun de ces deux vides ne peut être comblé tant que Marie n’a pas retrouvé l'objet de sa quête. Alors précisément, on se dit que ce qu'il cherche, à travers toutes ces femmes représentant toutes un désir, toutes ces femmes ne sont peut-être que des passages, des rites, des étapes d'un parcours initiatique. Et cette tentation de toujours rester, dans le désir, ou sur le fil, n'est peut-être que le reflet d'un désir plus profond encore : celui de se retrouver dans les limbes, à l'heure du jugement dernier, dans cet endroit fécond où tout se décide, mais où tout a une fin. C'est l'envie de retourner dans les « limbes » de la mère, dans l'utérus, sans plus en ressortir. Et la mère de dire « Puisque tu es dedans, il faut bien que tu sortes ».

Lula n'aura finalement chassé que pour mieux posséder, car à éloigner trop tôt on crée le manque, on empêche le sevrage. Marie lui appartient d’autant plus qu’il devient Lula par le manque de Lula.  Rejeté, il ne sait plus crier que « j'ai faim », nourris-moi, nourris-moi de toi. Nul tableau, nulle comptabilité, trop carrés, nulle prison, nul vagin ne peuvent remplacer le doux cocon nourricier de l'utérus. Et toute cette quête n’est rien d’autre qu’un long retour en arrière, une ode au « reviens » crié par la mère.

Voilà donc un bien bel ouvrage, hautement littéraire. Et pour qui apprécie le jeu des symboles et l'art de la fable pour adultes, cette lecture de Combat de l'amour et de la faim sera la découverte d'un joyau, à placer au premier plan de la bibliothèque.

Stéphanie Hochet crée ici de toute pièce un personnage qui ne sait vivre que pour et par la mère, et ne peut donc mener d’autre quête que celle du retournement de soi : la quête de l’éternelle dévoration du vide.

© Léthée Hurtebise – Après une lecture compulsive – le jeudi 11 décembre 2008


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Heather = bruyère. Symbole de la vénus Erycine, régissant les passions amoureuses.
May = mai. Les romains nommèrent ce mois en l’honneur de la déesse Maïa, déesse de la croissance, personnalisation féminine du principe créateur. Le mois de mai est aussi le mois de Marie. C’est aussi le mois où une superstition préconise de ne pas se marier, au risque d’infertilité.
April = avril. Les romains nommèrent ce mois en l’honneur de la déesse Aphrodite.
June = Juin. Les romains nommèrent ce mois en l’honneur de la déesse Junon.

Illustration : L'énigme du désir : ma mère, ma mère, ma mère, par Salvador Dali

Publié dans Archives Littéraires

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Joséphine 08/01/2009 13:47

Bien belle lecture à recommander...A bientôt.Joséphine.

Léthée 09/01/2009 11:30


N'est-ce pas ? Conseillez-la autour de vous dès que vous aurez lu le livre ! Gageons que vous le ferez sans hésiter.


ameleia 07/01/2009 16:59

Florinette, tu peux te lancer avec passion dans celui-ci. C'est un pas de géant depuis Moutarde Douce. ça n'a même plus rien à voir. Ce roman est un grand roman.

Léthée 07/01/2009 17:02


Et il s'agit là d'une lectrice chevronnée !!! Elle a lu tous ses livres !


Florinette 07/01/2009 16:45

Jusqu'à maintenant, je n'en ai lu qu'un seul de l'auteure, son premier roman "Moutarde douce" qui m'a bien plut, je prends donc note de celui-là ! ;-)

Léthée 08/01/2009 14:20


Alors oui, il faut lire celui-ci, mais également Je ne connais pas ma force. Honnêtement, achète les neufs, car c'est un très bon investissement vu la qualité des ouvrages. On peut toujours se les
faire offrir, non ?