Igor ou Hugo ?

Publié le par Léthée



Demain sortira sur nos écrans le film d'animation de John Cusack, Igor. Voici l'histoire : Au pays de Malaria, les Inventions Maléfiques assurent la prospérité, sous le règne autoritaire du roi Malbert.  Les inventeurs de ces Créations Maléfiques sont les Savants Fous. Ils sont aidés par leurs assistants, les Igors, de malheureux bossus dont le destin est d'obéir. Notre Igor, un Igor pas tout à fait comme les autres, poursuit un rêve : devenir lui-même un grand Savant Fou...

Voilà donc un charmant petit monstre, dont vous pouvez voir la figure ci-dessus, et qui évolue dans un monde fait de mal (Malaria, maléfiques, Malbert...). Le tout s'annonce assez manichéen, avec des méchants et des gentils, de bonnes et de mauvaises inventions/intentions...

Mais... un bossu, qui de plus risque fort de tomber amoureux d'une jeune femme inoffensive, obligé d'obéir aux méchants... ça ne vous rappelle rien ?

Et bien moi, ça m'a rappelé Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, et Quasimodo !

Plus particulièrement, cette histoire me rappelle un passage très marquant, le plus beau sans doute de Notre-Dame, puisque Victor Hugo réussit un tour littéraire exceptionnel, et à mon sens jamais égalé. Souvenez-vous. Esmeralda est prisonnière de la cathédrale, et les truands viennent la délivrer. Ils crient : "nous te sommons de nous rendre la fille si tu veux sauver ton église, ou que nous reprendrons la fille et que nous pillerons l'église. Ce qui sera bien. " Malheureusement, Quasimodo est sourd. Il pense alors que cette meute animant la nuit sombre de Paris vient là pour faire du mal à la jeune femme, à son refuge, ainsi qu'à lui-même. Alors, va s'orchestrer une bataille monumentale, au sens propre du terme. Quasimodo observe la scène depuis l'une des tours de la cathédrale. Il décide donc de repousser les assaillants, avec ses propres moyens. Sourd, muet, bossu, et un peu simple d'esprit, il va pourtant faire preuve d'une grande ingéniosité. Mais je vous propose de juger par cet extrait :
"En ce moment d'angoisse, il remarqua, un peu plus bas que la balustrade d'où il écrasait les argotiers, deux longues gouttières de pierre qui se dégorgeaient immédiatement au-dessus de la grande porte. L'orifice interne de ces gouttières aboutissait au pavé de la plate-forme. Une idée lui vint. Il courut chercher un fagot dans son bouge de sonneur, posa sur ce fagot force bottes de lattes et force rouleaux de plomb, munitions dont il n'avait pas encore usé, et, ayant bien disposé ce bûcher devant le trou des deux gouttières, il y mit le feu avec sa lanterne.
Pendant ce temps-là, les pierres ne tombant plus, les truands avaient cessé de regarder en l'air. Les bandits, haletant comme une meute qui force le sanglier dans sa bauge, se pressaient en tumulte autour de la grande porte, toute déformée par le bélier, mais debout encore. Ils attendaient avec un frémissement le grand coup, le coup qui allait l'éventrer. C'était à qui se tiendrait le plus près pour pouvoir s'élancer des premiers, quand elle s'ouvrirait, dans cette opulente cathédrale, vaste réservoir où étaient venues s'amonceler les richesses de trois siècles. Ils se rappelaient les uns aux autres, avec des rugissements de joie et d'appétit, les belles croix d'argent, les belles chapes de brocart, les belles tombes de vermeil, les grandes magnificences du choeur, les fêtes éblouissantes, les Noëls étincelantes de flambeaux, les Pâques éclatantes de soleil, toutes ces solennités splendides où châsses, chandeliers, ciboires, tabernacles, reliquaires, bosselaient les autels d'une croûte d'or et de diamants. Certes, en ce beau moment, cagoux et malingreux, archisuppôts et rifodés, songeaient beaucoup moins à la délivrance de l'égyptienne qu'au pillage de Notre-Dame. Nous croirions même volontiers que pour bon nombre d'entre eux la Esmeralda n'était qu'un prétexte, si des voleurs avaient besoin de prétextes.
Tout à coup, au moment où ils se groupaient pour un dernier effort autour du bélier, chacun retenant son haleine et roidissant ses muscles afin de donner toute sa force au coup décisif, un hurlement, plus épouvantable encore que celui qui avait éclaté et expiré sous le madrier, s'éleva au milieu d'eux. Ceux qui ne criaient pas, ceux qui vivaient encore, regardèrent. - Deux jets de plomb fondu tombaient du haut de l'édifice au plus épais de la cohue. Cette mer d'hommes venait de s'affaisser sous le métal bouillant qui avait fait, aux deux points où il tombait, deux trous noirs et fumants dans la foule, comme ferait de l'eau chaude dans la neige. On y voyait remuer des mourants à demi calcinés et mugissant de douleur. Autour de ces deux jets principaux, il y avait des gouttes de cette pluie horrible qui s'éparpillaient sur les assaillants et entraient dans les crânes comme des vrilles de flamme. C'était un feu pesant qui criblait ces misérables de mille grêlons.
La clameur fut déchirante. Ils s'enfuirent pêle-mêle, jetant le madrier sur les cadavres, les plus hardis comme les plus timides, et le Parvis fut vide une seconde fois.
Tous les yeux s'étaient levés vers le haut de l'église. Ce qu'ils voyaient était extraordinaire. Sur le sommet de la galerie la plus élevée, plus haut que la rosace centrale, il y avait une grande flamme qui montait entre les deux clochers avec des tourbillons d'étincelles, une grande flamme désordonnée et furieuse dont le vent emportait par moments un lambeau dans la fumée. Au-dessous de cette flamme, au-dessous de la sombre balustrade à trèfles de braise, deux gouttières en gueules de monstres vomissaient sans relâche cette pluie ardente qui détachait son ruissellement argenté sur les ténèbres de la façade inférieure. À mesure qu'ils approchaient du sol, les deux jets de plomb liquide s'élargissaient en gerbes, comme l'eau qui jaillit des mille trous de l'arrosoir. Au-dessus de la flamme, les énormes tours, de chacune desquelles on voyait deux faces crues et tranchées, l'une toute noire, l'autre toute rouge, semblaient plus grandes encore de toute l'immensité de l'ombre qu'elles projetaient jusque dans le ciel. Leurs innombrables sculptures de diables et de dragons prenaient un aspect lugubre. La clarté inquiète de la flamme les faisait remuer à l'oeil. Il y avait des guivres qui avaient l'air de rire, des gargouilles qu'on croyait entendre japper, des salamandres qui soufflaient dans le feu, des tarasques qui éternuaient dans la fumée. Et parmi ces monstres ainsi réveillés de leur sommeil de pierre par cette flamme, par ce bruit, il y en avait un qui marchait et qu'on voyait de temps en temps passer sur le front ardent du bûcher comme une chauve-souris devant une chandelle.
Sans doute ce phare étrange allait éveiller au loin le bûcheron des collines de Bicêtre, épouvanté de voir chanceler sur ses bruyères l'ombre gigantesque des tours de Notre-Dame
. "

Magnifique n'est-ce pas ? Ne voyez-vous pas Notre-Dame comme un monstre géant, déversant toute sa haine et sa rancoeur sur l'animosité humaine ?
Voilà le véritable génie de Victor Hugo : faire d'un édifice représentant Dieu un engin du diable. Faire que Dieu se défende avec les armes du démon. Faire que Dieu donne au simple de quoi tuer son salut, et ainsi servir le diable.

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