Etre ou ne pas être mère/fille

Publié le par Léthée

Une mort très douce
de Simone de Beauvoir

Lu ce livre très court dans lequel l'auteur raconte la mort de sa mère Françoise de Beauvoir. A la suite d'un banal accident, elle se casse le col du fémur. Emmenée d'urgence à l'hôpital, on lui découvre un cancer très avancé. Il y a peu d'espoir pour qu'elle guérisse. Petit à petit, les médecins avouent qu'il n'y a rien d'autre à faire que « d'abrutir la mère » avec des médicaments, pour que le temps passe le plus agréablement possible jusqu'à sa fin, proche.
La mère se trouve donc dans cette position terrible de l'agonisant, gisant sur son lit d'hôpital. C'est cette fin que nous raconte l'auteur, en décrivant de son regard très aiguisé la nature de leur relation, puis la nature de sa relation avec sa mère devenant cadavre, de manière de plus en plus évidente.
La tension est forte entre ces deux femmes. Il y a tout d'abord cette déclaration implacable « Je m'émus peu. Malgré son infirmité, ma mère était solide. Et somme toute, elle avait l'âge de mourir. » (p. 16). La fille semble être d'accord avec cette mort, d'accord avec la mort d'une femme qui même sur son dernier lit lâche sans les annoncer des pensées de droite lamentables, et pourtant tellement habituelles dans sa bouche, mais inacceptables pour une intellectuelle de gauche.
Pour se défaire de sa souffrance de fille, on comprend que la petite Simone a dû se détacher de sa mère. Si bien se détacher, se défaire et la lâcher qu'elle ne la voit plus que comme une entité, une matrice que l'on accepte et reconnaît par fatalité, mais sans émotion. Pourtant, on finit peut-être toujours par reprendre la réalité dans la figure : « Voir le sexe de ma mère : ça m'avait fait un choc. Aucun corps n'existait moins pour moi – n'existait davantage. (...) Sa fin se situait, comme sa naissance, dans un temps mythique » (p. 27). Dès lors, cette femme qui est davantage une donnée historique, et même mythique, suscite un double sentiment. Celui que l'on éprouve face à l'étranger, mêlé intimement à celui qui fait de l'autre un familier. « … l'accident de ma mère me frappait beaucoup plus que je ne l'avais prévu. Je ne savais pas pourquoi. (…) Je la reconnaissais dans cette alitée, mais je ne reconnaissais pas la pitié ni l'espèce de désarroi qu'elle suscitait en moi. » L'étranger finalement est peut-être non pas l'autre, mais celui que l'on devient face à soi-même, dans cette incompréhension que l'on éprouve à ne pas agir naturellement, ou à le faire trop, justement. Est-il naturel de ne pas réagir ? 
Peu à peu, Simone de Beauvoir montre de plus en plus ce désarroi qui l'envahit. Car à trop regarder mourir on se laisse prendre à la pitié, comme d'un regard dans le miroir : on se voit déjà dans le futur, car nous suivons tous le même chemin et qui davantage encore qu'une fille celui de sa mère ?
C'est ainsi que la mère, qui s'accroche à la vie et reproche le sommeil qu'on lui donne comme autant de jours perdus devient « un cadavre vivant dont la bouche de goule (hume) avidement la vie. » (p. 113 ». Et la fille de l'accompagner, alors qu'on est toujours seuls à y aller, là-bas, et qu'on ne peut y accompagner personne, c'est heureux. Mais si l'on ne peut se confondre, on ne peut empêcher l'identification, et à ce moment-même où la fille s'apprête à perdre sa mère, ce qui lui déchire le coeur, « c'est la voix d'enfant » qui s'échappe du corps agonisant. Car la mère, si apaisée et digne d'ordinaire, est vaincue par ses émotions. Et ce n'est pas rien, la volonté vaincue d'une mère !
Puis la fin survient au moment où on l'attendait le moins, car « prévoir, ce n'est pas savoir » et l'humain s'habitue à toutes les habitudes, même celle d'aller rendre de telles visites « j'aurais allègrement rompu avec ces habitudes si maman avait été guérie ; mais j'en gardais la nostalgie puisque c'est en la perdant que je les avais perdues. » (p. 140).

C'est le premier livre que je lis de Simone de Beauvoir. C'est un très beau livre, sur un sujet dur qui a été exploré par Annie Ernaux (Une femme), Albert Cohen (Le livre de ma mère) également (deux ouvrages situés sur ma pile à lire). Un sujet difficile qu'une formidable écriture, une belle philosophie, et une grande dignité transforment en une très agréable lecture. Mais c'est sans doute un livre triste. C'est pourquoi je ne le conseille qu'aux gens qui souhaitent s'aventurer volontairement ou nécessairement sur les chemins de ce sujet. A eux, je conseille également Lettre à ma mère, de Georges Simenon. Dans les ouvrages plus récents traitant du sujet mères/filles et des incapacités à tenir ces deux rôles, je conseille une trilogie en devenir, très prometteuse, qui est écrite par Carole Zalberg. Elle commence par La mère horizontale, et se poursuit par Et qu'on m'emporte, qui sortira en janvier 2009.

Publié dans Archives Littéraires

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Nag 23/11/2008 11:15

Par contre, sur le thème des femmes, je te conseille le recueil "La femme rompue". je l'ai commenté sur mon blog! J'adore!

Léthée 23/11/2008 11:27


Je me le note pour l'année prochaine, merci.


Nag 23/11/2008 11:14

Je serais un peu cette voix mais... j'ai commencé le 1er tome et je l'ai arrêté! Pourtant, c'est franchement passionnant car dans le 1er tome elle explique en quoi les différences dans la société sont des constructions en se basant sur l'histoire, la biologie, la psychanalyse... mais je l'ai commencé alors que je passais des concours et c'était trop lourd! Je vais m'y remettre un de ces jours, maintenant que ce n'est plus vraiment une "obligation" pour ma culture d'étudiante zélée!

Léthée 23/11/2008 11:26


Ah !!! Les concours ! Oui, je suis en plein dedans (CRPE), donc je ne commencerai pas cet ouvrage maintenant ! D'ailleurs hop, je vais me mettre de ce pas aux maths ! Exos exos !


Nag 23/11/2008 09:46

Je suis une grande fan de Simone de Beauvoir : elle savait toujours aborder des sujets difficiles avec tact, intelligence et vérité. Ce petit ouvrage raconte beaucoup de choses, c'est vrai...

Léthée 23/11/2008 11:06



Oui, et en parlant d'ouvrages que l'on arrive pas à lire, je crains de ne jamais lire "Le deuxième sexe" par exemple. Je n'ai jamais essayé, et donc jamais échoué, mais je pressents l'échec à vue
de nez...Et puis j'ai tellement d'autres choses à lire. Il me manque juste la voix qui me dirait : "si si, lis le, tu verras, tu y trouveras ceci, cela..."



Seras-tu cette voix Nag ? ;)



malb 13/11/2008 11:28

Pour l'instant de tête je n'en connais pas d'autres. Mais à la réflexion... cela viendra peut êtreA bientôt.

Léthée 13/11/2008 11:36


Merci beaucoup. Ce serait vraiment sympa.


malb 12/11/2008 10:10

J'ai lu ce livre, témoignage vivant d'un accompagnement et de la relation mère fille, pour m'aider à accompagner au mieux l'entourage des personnes en fin de vie...parce que pour moi l'accompagnement de l'entourage est primordial cela permet à la personne qui va mourir d'être mieux entourée, cela permet de mettre le mot mort proche dans la dignité, mot que j'emploie car pour moi fin de vie représente une fuite... une façon de taire certain mot...Etre confronté à la nudité d'un de ses parents est toujours un choc... Perdre un parent fait prendre conscience qu'en temps ordinaire nous sommes les prochains sur la liste...Merci pour cette présentation très bien narrée et pour les ouvrages conseillés.Bonne journée.

Léthée 12/11/2008 10:33



Je vous en prie. C'est un sujet que j'étudie en ce moment pour un petit enjeu... littéraire. Si vous voyez d'autres livres sur le sujet... je suis à l'écoute.