La rotonde, de Anne-Marie Garat

Publié le par Léthée

Ce n'est pas une nouvelle - bien que le texte soit court, mais ce n'est pas un roman non plus. Entre les deux qu'existe-t-il ? Un panorama peut-être ? Et pourquoi pas... Voici le résumé de l'histoire contenue toute entière dans ce petit texte : Tandis que je naissais, mon père tira soudain un coup de fusil à bout portant sur la jeune soeur de ma mère. Par accident, inadvertance, ou par fatalité, la balle à elle adressée alla toucher, au creux du cou, sa belle amie sortant de son lointain jardin, au sud. A l'instant, le frère de celle-ci, escaladant la falaise, par héroïsme ou vanité, surpris par la détonation, faisait une chute mortelle sur les rochers de la baie, au nord extrême du paysage.
Il s'agit donc de cela. Un moment à la fois dramatique et comique ou un instant de malchance mortelle coïncidant avec une jolie naissance. C'est aussi l'histoire d'une naissance qui restera gravée dans l'histoire de la famille, et dans la mémoire de l'enfant qui n'a pourtant rien vécu d'autre à ce moment qu'un cri, son premier cri de nouveau né.
Alors comme dans un rêve, Anne-Marie Garat  se met dans la peau de cet enfant qui raconte ce qu'il n'a ni vu ni entendu ni vécu, tel un mensonge réinventé, imaginé, et décortiqué dans tous les sens. L'histoire de ce « panorama » publié chez Acte sud, n'est que cela. Un instant où tout s'enchaîne de cette manière qu'on ne saurait qualifier de hasard, d'intention ou de bêtise.
Mais puisque l'histoire n'est qu'un instant, quel intérêt peut-on trouver dans ce petit récit ?
C'est indéniable, Anne-Marie Garat a dû s'amuser à construire une narration déconstruisant sa propre histoire. Jouant des mots et d'une langue très appliquée, soignée, où l'on se délecte d'assonnances aussi bien que d'allitérations, de rythmiques et de sons poétiques, comme ici : « A chacun de ses lobes pend une perle dont l'orient recueille, et concentre en son reflet, la très précieuse image du paysage où je nais. ». Un langage très imagé, attaché à la précision de la description comme une prescription de vision : « Son thorax bée d'un large rire rouge, la guirlande de ses viscères pend aux rochers, que les vagues visqueuses, avides, lèchent et lavent et déchirent avec constance, elles ont l'impatience amoureuse de la mort. ».
Peintre du paysage et des visages, Anne-Marie Garat se fait plus que tout peintre du temps. On connaît son admiration pour le maître absolu du temps littéraire, Proust. Dans La Rotonde, Anne-Marie Garat nous donne une petite leçon à sa manière. Si les 59 pages de cette petite oeuvre panoramique ne sont consacrées qu'à un instant, celui-ci est à ce point étudié qu'on peut percevoir la trajectoire de la balle, le geste furtif d'une femme élégante correspondant à la sortie du projectile, le cri de l'enfant coïncidant avec la chute d'un homme, ou encore le mouvement d'une hanche calqué sur la disparition d'une trace de buée sur un meuble laqué. Et le temps, c'est aussi cela, ce qu'on apperçoit pas qui est déjà disparu et qu'on a pourtant vécu sans le savoir. L'auteur maîtrise le verbe sous tous ses angles : « Au sommet de la falaise, en surplomb de son envlo exalté, mon père au jardin commence à pleurer sa balle perdue, jusqu'à sa fin prochaine. Pourtant le jour paraît, illuminant la beauté des choses, je vais naître. Mais ni moi ni ma mère ne le consolent ; dans la chambre noire je crie. Cet instant blesse mon âme et ma mémoire. »
Ainsi elle nous montre, avec un grand talent, que le temps littéraire permet de prolonger un présent dans le futur, d'installer un événement futur dans le présent d'un passé rapporté, et de prêter mémoire et bénéfices à une âme qui n'est pas encore née, ou tout juste, c'est à dire le temps d'écrire cette phrase.
Pour finir, elle nous offre une très forte et très touchante métaphore de l'écrivain qui invente, de l'histoire qui se tisse, et du travail harassant que tout cela représente : « Par quelle échappatoire, quelle combinaison ou invention tiendra le spectacle entier du paysage, sa plénitude, sa perfection, contenant tout de l'action ou du déplacement, le temps mort et le vif, et sa destination si, vigie pugnace, acharnée, je ne préviens à tout instant ses contorsions, digressions, ruses ou encore ses malfaçons, ellipses et lacunes, ce chantier est épuisant, c'est un travail de chien. (...) le paysage grand panoramique n'est ni une invention, ni une vision, sa création à tout instant tient de la guerre et du naufrage, entier il me regarde. »
Ce petit texte se lit donc avec beaucoup d'attention, autant que le talent de l'auteur en mérite. Ne pas se fier donc, à l'épaisseur du livre, ni au titre : on se doit d'opposer une attention féroce à un travail si minutieux. C'est la première chose. En second, n'espérez pas d'après le titre trouver dans cet ouvrage des histoires de dentelles ou un lieu architectural remarquable : ce petit texte est tout à la fois. Un temps, un instant ; un lieu panoramique ; une naissance et une mort ; le hasard et l'intention.
A lire absolument.

Publié dans Archives Littéraires

Commenter cet article

Nadège 22/10/2008 19:02

C'est noté.  ce doit être assez rapide à lire.Bises.

Léthée 30/10/2008 22:20



Pas si rapide à vrai dire. Vous verrez par vous-même. Je dirais même le contraire.. mais c'est tellement intéressant d'un point de vue littéraire ! C'est un livre dont on doit se régaler par
l'étude, et non par divertissement.