La couleur pourpre, de Alice Walker

Publié le par Léthée

Présentation de l'éditeur : Dans ce poignant roman épistolaire adapté à l'écran par Spielberg, Alice Walker dénonce l'oppression raciale et sexuelle des femmes noires du Sud des États-Unis. Abusée, engrossée deux fois par son beau-père, le cauchemar de Celie, quatorze ans, ne fait que commencer. Elle est vite mariée à Albert, qui cherche une domestique plus qu'une épouse... Dans ce ménage improbable, le mépris du mari va de pair avec les coups. Nettie, sa jeune sur qui s'est installée avec eux, est chassée par Albert pour avoir refusé ses avances et réussit à partir pour l'Afrique. Ne sachant pas où joindre sa sur, Celie commence pourtant une correspondance avec celle-ci, et adresse ses lettres à ce « cher bon Dieu ». Même sans retour de courrier, c'est la seule solution que trouve Célie pour ne pas sombrer dans la folie. Elle se raconte, sans misérabilisme, décrivant le cauchemar de la violence et de l'isolement mais aussi l'espoir qui naîtra de sa rencontre avec la sensuelle Shug Avery, auprès de qui Celie apprivoisera son corps, apprendra l'estime de soi et connaîtra l'amour. Lauréat du prix Pulitzer et de l'American Book Award en 1983, La Couleur pourpre a été adapté au cinéma en 1984 par Steven Spielberg et a obtenu onze nominations aux Oscars.

Le roman épistolaire est né au XVIIème siècle. Cette technique d'écriture a le double avantage de donner rapidement au lecteur le sentiment d'être très proche des personnages - lisant leur courrier, écrivant leurs lettres, découvrant en même temps que lui le fil des événements ; mais également d'être prodigieusement à la mode, tant il laisse la place au témoignage, au voyeurisme. Les plus grands auteurs classiques se sont prêtés avec plus ou moins de succès à cet exercice : Les liaisons dangereuses de Laclos, Les lettres persanes de Montesquieu sont les exemples les plus connus. D'autres auteurs, relégués au rang injuste de « contemporain de » (ici de Balzac) comme Frédéric Soulié, ont ponctuellement emprunté ce style dans leurs romans, pour étoffer avec originalité les moments clé de leur intrigue.
Alice Walker, pour parler de l'oppression raciale et sexuelle des femmes noires du Sud des Etats-Unis, a choisi cette technique. Célie, son personnage principal, perd sa mère très tôt, tombe enceinte de son beau-père à deux reprises, se fait voler ses enfants, est mariée très tôt à un homme qui la traitera par les coups. Sa soeur, Nettie, défend la cause des Africains et part pour le continent noir pour faire de l'aide humanitaire son quotidien. Elles passeront toute leur vie loin l'une de l'autre.
Ce que nous propose Alice Walker dans son roman n'est pas une banale correspondance. Célie, désespérée, entame tout d'abord une correspondance avec Dieu. Il va de soi que celle-ci est à sens unique. Nettie écrira à sa soeur sans recevoir ni réponse ni signe de vie, puisqu'Albert, le mari de Célie, lui dissimule les courriers. Comment peut-on trouver le courage d'écrire autant de lettres sans jamais avoir de retour ? Qu'est-ce qui fait vivre un tel espoir, lorsque le jeu du miroir ne fonctionne plus ? Chacune des deux soeurs raconte peu à peu son quotidien, mais les courriers se perdent pour l'une, pour l'autre sont rares. C'est une véritable leçon de don, le don de se raconter, le don de soi, le don de foi, et le don d'espoir à sens unique. C'est d'ailleurs grâce à ce mode de narration très intimiste que les personnages nous invitent à tour de rôle à passer de leur univers personnel au monde de l'universel, des enjeux humains les plus intimes aux problèmes les plus graves touchant le monde, tels que la famine, l'exode, le génocide, les épidémies.
Dans son combat pour les femmes, Alice Walker n'épargne rien, pas même les femmes entre elles. En quête de libertés, les siennes ne sont pas toujours habiles et font parfois des erreurs qui leur coûtent la seule qu'elles possédaient. L'auteure montre le racisme, la discrimination, mais pas seulement des blancs envers les noirs : c'est ainsi qu'elle nous apprend, non sans humour, que les noirs se toisent et évaluent entre eux la couleur de leur peau, se jugeant tantôt « café au lait, mais avec plus de café », tantôt « noir de jais ».
Bien sûr, on ne peut évoquer la liberté, la discrimination, sans montrer la domination des uns sur les autres, des uns sur les unes. Alice Walker semble nous signifier plus que tout que le rapport de force s'établit non seulement des hommes sur les femmes, mais également du père sur le fils, des enfants sur leur mère, des blancs sur les noirs, et de la volonté à la soumission. A mesure qu'on avance dans la lecture, on sent de plus en plus l'intérêt de la vigilance.
Enfin, La couleur pourpre est un très beau texte, qui ne se complait jamais, et avance toujours.

© Léthée Hurtebise – juin 2008 - pour le Magazine des livres n° 11 paru en juillet 2008

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malb 16/10/2008 15:13

Désolée j'ai fait une erreur de prénom il s'agit de Henri LABORIT, il s'est intéressé à l'étude des comportements humains....psycho, socio...Ce livre a été exploité dans le film Mon Oncle d'Amérique de Resnais.Le professeur Laborit intervient d'ailleurs dans ce film commentant et expliquant le comportement de la fuite, comparant le conscient et l'inconscient à la mer, l'écume étant le conscient, la profondeur l'inconscient. Je ne m'exprime pas aussi bien que vous pour expliquer une oeuvre.A bientôt.

malb 15/10/2008 23:56

Quel bel article! qui coule et se laisse lire avec aisance.Le dernier paragraphe m'intéresse particulièrement de part le thème abordé la domination, la hiérarchie de toute société qui me donne envie de relire L'Eloge de la Fuite de R LABORIT.Bonne soirée plutôt bonne nuit vu l'heure indue de ma visite.

Léthée 16/10/2008 09:48


Je m'empresse tout de suite de noter cette référence, L'éloge de la fuite. Je ne connais pas cet auteur. Merci pour le compliment !