Grand-Père Rosenstein nie en bloc, de Marco Bosonetto

Publié le par Léthée

Présentation de l'éditeur : Joueur de clarinette, époux volage, père intermittent, instable caractérisé et alcoolique appliqué, Simon Rosenstein achève de consterner sa vamille en rédigeant des mémoires où il affirme entre autres que la Shoah n'a pas existé et que les prétendues victimes ont été évacuées par les sionistes vers l'Australie – ce qui surprend quelque peu de la part... d'un rescapé d'Auschwitz. Le grand-père indigne et ses nouveaux amis négationnistes font route pour Paris dans l'intention d'y tenir une conférence de presse, poursuivis par la tribu atterrée, les services secrets israéliens et une fort curieuse secte new age. Au terme de force péripéties, le mystérieux comportement de « pépé Rosenstein » toruvera une bouleversante explication.

 Clarinetiste alcoolique et insupportable, Simon Rosenstein débarque un jour dans la vie de son petit fils Silvano et prend sa place au sein du foyer de sa dulcinée. Apprécié de tous, il inquiète pourtant son entourage lorsqu'on découvre qu'il a des activités d'écriture pour le moins déconcertantes. En effet, Grand-Père Rosenstein a été déporté le 17 avril 1942. Personne ne cherche à nier le fait qu'il est un rescapé de l'Holocauste et pourtant, ses mémoires dénoncent clairement un complot organisé visant à nier et réfuter la mort de ses amis, sa famille, et en somme tous ces gens qui ont péri dans la machine à broyer les juifs. Grand-Père Rosenstein écrit des mémoires qui pour sa famille ne correspondent pas du tout à la réalité, et pour cause. Selon lui, personne n'a été gazé. Tout au plus ont-ils été enlevés, intimidés, et conviés à participer chaleureusement à la falsification de l'histoire consistant à faire croire à un génocide organisé.

Aussitôt, Silvano et ses proches s'inquiètent. Imaginez que les mémoires du Grand-père (est-ce qu'il croit vraiment ce qu'il écrit ?) tombent dans les mains des antisémites négationnistes les plus fervents du pays et du monde ? Et si jamais on croyait les affabulations du grand-père ? Que deviendrait la mémoire, l'histoire, et la leçon à tirer des camps de la mort ? Ne risquerait-il pas de déclencher un bouleversement infernal ?

Bientôt le Grand-Père découvre qu'il est espionné par son entourage et aussitôt, prend la poudre d'escampette. Bien entendu, c'est chez le pire de tous les négationnistes qu'il part se réfugier. De surccroît, il lui fournit l'intégralité de ses mémoires. C'est alors que s'engage une chasse au Grand-père afin d'éviter le pire, la véritable falsification de l'histoire.

Dans cette course folle, le lecteur se prend à l'inquiétude de voir le Grand-Père entrer dans le jeu, servir la cause des nazis et dilluer en quelques phrases une histoire atroce, en la reléguant au rang des affabulations.

On espère, on se surprend à espérer qu'il ne dise rien. Pourtant, on serait soulagé de pouvoir croire à tout cela, de changer l'histoire et d'effacer les atrocités passées. Mais ne serait-ce pas également monstrueux de ballayer d'un mensonge, d'une dénégation, toute la souffrance que représente l'holocauste ? Quel parti tirer de l'oubli lorsqu'il s'agit de tirer des leçons du passé ?

Le rêve du Grand-Père est bien entendu de croire à ses propres mensonges, en espérant peu à peu qu'ils anéantissent ce qui lui reste de mémoire. Aussi, il souhaite par-dessus tout croire qu'il a « pleuré pendant cinquante ans des camarades qui ne sont jamais morts » (p. 133).

Dans les souvenirs qu'il se fabrique, Simon Rosenstein entend quelqu'un qui lui conseille de continuer à jouer de la clarinette car, lui dit-on en ce qui concerne « l'Histoire, d'autres savent mieux que vous ce qu'il est juste d'écrire » (p.101). En est-on si sûr après tout ?

De par son propos à double tranchant, mêlant dérive d'une vieillesse éreintée par la guerre et enjeu politique brûlant, ce livre est une fabuleuse trouvaille romanesque. Il s'agit, pour l'auteur, d'évoquer un sujet sensible et épineux : parler de ceux qui seraient prêts, comme Simon, à tout renier pour oublier. Marco Bosonetto le traite avec humour, tout en laissant une place à cette gravité nécessaire qu'il convient de conserver et même d'entretenir. Ne dit-on pas qu'il faut tirer de l'histoire nos meilleures leçons ? Pour ce faire, encore faut-il entretenir les mémoires...

Publié dans Archives Littéraires

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