Bienvenue chez Léthée

"Oui, je sens que c'est le moment de jeter un coup d'oeil en arrière, si je peux, et de faire le point, si je veux avancer.  (...) Moi je ne suis pas de ceux qui risquent de changer de chanson. Je n'ai qu'à continuer, comme s'il y avait quelque chose à faire, quelque chose de commencé, quelque part où aller. Tout se ramène à une affaire de paroles, il ne faut pas l'oublier, je ne l'ai pas oublié."

 

L'innommable, Samuel Beckett, Editions de Minuit, Paris, 2004, p. 81.

 

 

Dimanche 1 juin 2008
Présentation de l'éditeur : Ils disent, par exemple : Apollon. Ou : la Grande Tenue. Ou : Râ, le dieu Soleil. Ou : Notre Seigneur, dans Son infinie miséricorde. Ils disent toutes sortes de choses, racontent toutes sortes d'histoires, inventent toutes sortes de chimères. C'est ainsi que nous, humains, voyons le monde : en l'interprétant, c'est-à-dire en l'inventant, car nous sommes fragiles, nettement plus fragiles que les autres grands primates. Notre imagination supplée à notre fragilité. Sans elle - sans l'imagination qui confère au réel un Sens qu'il ne possède pas en lui-même - nous aurions déjà disparu, comme ont disparu les dinosaures. N.H.

Avec L'espèce fabulatrice, Nancy Huston se livre à un petit essai à propos des fictions. Lesquelles ? Toutes. De notre nom au projet de livre du romancier, en passant par la destination de vacances idéale ou les causes de la guerre : tout n'est que fiction. Nos croyances sont des fictions, des choses qu'on pourrait tout aussi bien (choisir de) ne pas croire. C'est cette citation de Romain Gary qui sert d'entrée en matière : « Rien n'est humain qui n'aspire à l'imaginaire ». En dix chapitres intitulés Naissance du sens – Moi Fiction – John Smith – Le cerveau conteur -En route pour l'arché-texte – Croyances – Fables Guerrières – Fables intimes – Persona, personnage, personne – Pourquoi le roman – Nancy Huston souhaite apparemment répondre à la question que lui posait jadis une détenue (ou bien est-ce un point de départ lui aussi fictionnel ?) : « A quoi ça sert d'inventer des histoires, alors que la réalité est déjà tellement incroyable ? » (p.11). Elle explore alors, en dix thèmes, dix aspects de la fiction, de la réalité, et de l'imaginaire. Le sens n'existe que par l'humain qui est l'unique espèce à se raconter des histoires. Cette vérité-la me gêne beaucoup : « L'univers comme tel n'a pas de sens. Il est silence (p. 15)». Elle me gêne car elle relève tout de même d'un certain égocentrisme. Certes, l'homme se plaît à penser qu'il est le seul à pouvoir le faire (penser). Certes, nous sommes les seuls à faire réellement du bruit. C'est certain. Nous faisons tellement de bruit qu'au fond, nous finissons aussi par ne parler que de notre bruit. Tel un serpent qui se mord la queue, l'humain n'est capable de faire une chaîne redoutablement solidaire que dans le but de parler de lui-même. Lui-même étant son seul sujet de conversation possible, il est certain que le reste devient tout à fait insignifiant.. Il m'est avis que – sans vouloir verser dans le nihilisme ou la morale – la beauté a son propre sens. Autrement, pourquoi nous battons-nous depuis des siècles pour le découvrir ? Le mouvement a son propre sens : pourquoi n'en avons-nous pas encore découvert tous les secrets ? La théorie de Nancy Huston pourrait être juste, si elle n'était à ce point gênante : si je décide de la croire, je suis d'accord pour dire que l'univers n'existe que parce que je lui donne du sens, donc, qu'il n'existe que dans ma tête. Que c'est une fabulation. Des milliards de cerveaux imaginent donc chaque jour le monde. Laisse-t-on les femmes afghanes exprimer leur imaginaire ? Les africains ? Disons plutôt que le monde est fait de l'imagination de certains privilégiés qui entendent le posséder. Non, ce qui disparaîtra après notre départ, ce n'est pas la signification du monde, mais la signification de l'humain. Sans vouloir sortir la carte de l'écologiste, l'humain donne un autre sens au monde, mais ne lui donne pas tout son sens.
Oui, pour dire de telles choses, nous sommes des fabulateurs. Il n'y a par contre aucun doute là-dessus. Que notre mémoire soit une fiction, si bien qu'elle finisse par nous mentir : oui. On serait-tenté de dire bon sang, la guerre et les massacres ne sont-ils pas bien réels ? Certes, mais selon le raisonnement de Nancy Huston, si la guerre est réelle, elle est née de ce que les hommes ont imaginé : un autre monde, un autre idéal, un chaos. Donc une fiction. Je pourrais continuer ainsi, à reprendre l'ouvrage entier, cependant... je crois que je vais conclure par deux dernières choses. La première est cette page clé, qui résonne un peu comme une justification (p. 51) : « Voici les phrases que j'entends le plus souvent à mon sujet : « Elle cherche son identité » ; « Elle est déchirée entre plusieurs identités »... Non, non, je ne me porte pas mal du tout, merci. Simplement, le fait d'avoir occupé plusieurs cases sur l'échiquier identitaire me permet de voir le caractère fictif de l'identité des autres... ». Non. Tout ne va pas bien dans cette affirmation. Premièrement je dirai (pardon d'être aussi contradictoire ce matin) que chercher son identité n'est pas un signe de malaise. C'est probablement un signe d'intelligence. En second, il n'est pas sûr que l'on puisse affirmer le caractère fictif de l'identité des autres à partir de sa ou ses propres identités. Nancy Huston le dit elle-même.. tout n'existe que par l'imaginaire et par conséquent, dans notre tête. Nul ne peut se substituer à l'imaginaire de l'autre.
Mon imaginaire, le mien, vient de me montrer à mon bureau, dans cinq minutes environ, avec une bonne tasse de café bien chaude. Par conséquent, je vais poursuivre cette chose que j'appellerai volontiers désir – un désir bien réel qui me tient l'estomac, l'oesophage et les trippes – et mettre un terme à cet article en concluant.
Le meilleur chapitre est peut-être celui intitulé « John Smith ». Dans celui-ci, Nancy Huston invente de toute pièce un personnage, sa vie, sa mort, les conséquences de celle-ci... Cette petite fiction n'est là bien sûr que pour ettayer son essai sur la fiction. Cependant, c'est celui dans lequel elle a été la plus habile, la plus « Nancy Huston de l'époque de L'Emprunte de l'ange ». Le second chapitre le plus intéressant – et là Nancy Huston devient palpitante, fabuleuse plus que fabulatrice, c'est celui intitulé Persona, personnage, personne. Ce chapitre parle.. du roman et de la place du roman dans la vie de ceux qui les lisent. Ici elle donne des références littéraires plus qu'universitaires et raconte l'expérience d'une petite fille, Matilda, qui croit davantage aux personnages littéraires qu'à ceux tant chéris par sa mère, dans la Bible. Elle explique que le roman est enrichi par nos fictions, et que nos vies peuvent être enrichies en retour par la littérature. Voilà une bien belle pensée qui devrait faire réfléchir ceux qui trouvent idiot de devoir lire encore à l'école La princesse de Clèves.
J'en tire une conclusion toute bête. Nancy Huston est une vraie romancière, passionnée par le roman, qui est douée pour la fiction romanesque. Je cesserai désormais de lire ses essais. C'est un choix arrêté ; j'admire le fait qu'elle se documente autant, qu'elle s'enrichisse sans cesse et souhaite ensuite écrire un ouvrage sur un thème aussi complexe, auquel je n'ai probablement pas tout compris. Cependant une chose est sûre : son vrai métier est d'écrire des histoires telles que Dolce Agonia, avec des personnages de fiction auxquels on a envie de répondre, qu'on voudrait croire réels. A mon sens, le travail de l'Espèce fabulatrice est monumental et l'ouvrage que j'ai entre les mains ne peut être une version achevée : tant dans la consistance par rapport aux sources, que dans l'écriture qui est parfois trop journalistique et sentencieuse. Que l'auteur me jete une pierre s'il n'y a pas un fond de vérité. Je la recevrai pour de bon, et l'accepterai. Mais je ne cesserai pour autant de croire en la quasi-inutilité de ma lecture, du temps consacré à elle, que j'aurais mille fois préféré investir dans la lecture d'un bon roman à la Huston.

par lethee publié dans : Lectures 2008
ajouter un commentaire commentaires (0)    créer un trackback recommander
Samedi 31 mai 2008
où j'écris un article sur le dernier roman de Carole Zalberg, La mère horizontale. Voici la présentation de l'éditeur :

" Je n'ai de ma mère que des souvenirs horizontaux. Je ne la vois guère autrement que couchée, étendue, jetée à terre. Je ne me la rappelle qu'échouée. " La mère horizontale creuse un chemin singulier, celui des égarés de l'Histoire, à travers trois générations de femmes, des mères qui ne savent pas être mères ou si mal, des filles à la dérive et au capital d'amour inexploité. Une écriture musicale et expressive, un roman sobre, émouvant et juste, allant à l'essentiel.

Si vous ne l'avez pas encore lu, il est toujours temps de le faire !
par lethee publié dans : JDC, Presse Littéraire, Magazine des livres
ajouter un commentaire commentaires (0)    créer un trackback recommander
Mercredi 28 mai 2008
Résumé de l'éditeur : À quinze ans, Karl Vogel est atteint d’une tumeur au cerveau. Sa mère le conduit à l’hôpital avec la tête d’une femme qui va perdre son fils. Et lui ne sait pas où trouver la force de lui donner tort. Il subit des traitements lourds – chimiothérapie et radiothérapie – mais connaît quelques moments de rémission durant lesquels il s’interroge sur son corps. Le garçon a hérité de la fascination de son père pour la Grande Guerre, champ de bataille sur lequel il fantasme ses exploits. Mais bientôt il s’intéresse aux musculatures d’athlètes. Sa passion va dès lors à l’idéologie nazie dans laquelle il voit une réalisation de la volonté de puissance. Il décide de devenir le Führer de son corps. Sa rage de guérir déclenche sa volonté de domination. Mais celle-ci ne va pas se limiter à son organisme malade. Mettant en pratique sa nouvelle foi, il décide d’« agrandir son territoire », fait des conquêtes parmi les autres patients, les abandonne, décide qui doit vivre et mourir.

Cette première lecture de Stéphanie Hochet est une belle découverte. Le personnage de Karl se situe loin des clichés d'adolescence banale. Le fait qu'il fut atteint d'un cancer laissait craindre un certain pathétique romanesque mais il n'en est rien. Le plus cruel, dans le roman, n'est pas le mal, mais le personnage lui-même. « Combattre le mal par le mal ».
C'est d'abord par le verbe que Karl entend dominer ses pairs. Puisant dans leurs faiblesses pour les asservir, les séduire, puis les mettre à sa merci, Karl se prête très habilement au jeu de la torture des mots. Finalement, c'est allongé, malade, soumis aux traitements qu'il se révèle le plus dans son caractère dominant. C'est alors une découverte enrichissante pour lui, qui l'amènera à vite se lasser des proies les plus faciles. Un soumis n'éveille plus le désir. Par conséquent, il se tourne vers des proies plus tenaces, plus belles aussi.. et surtout plus morbides.
Sa tumeur fait de lui l'élu : c'est chez lui qu'elle s'est installée, et chez personne d'autre. Toute la cruauté de son jeune âge est exhacerbée par cette conscience/inconscience du monde qui l'entoure. Encore une histoire d'adolescent/Dieu ? Non ! Bien mieux que cela. Karl avoue volontiers et volontairement sa passion pour le nazisme, les guerres, et l'extermination. A travers ce goût de l'horreur, ce que Karl exprime avant tout, c'est le désir d'être craint. Plus que tout l'horreur fait peur, est en marge, est différent, et effraie inmanquablement. N'est-ce pas le privilège du marginal que de faire peur à la norme ?
Tant que le verbe est présent, que la parole s'active, alors l'acte semble impossible. Dans le silence, la barbarie s'offre à la nuit. Voilà comment on pourrait résumer l'évolution de cet être qui après avoir tant séduit par son verbe se transforme volontairement en marbre silencieux, se prêtant à une anorexie verbale des plus redoutables.
Au fond, la force de Karl, c'est la fantasmagorie. Celle-ci, même morbide et machiavélique, le sauve de son malheur. Comme le dit Nancy Huston, dans L'espèce fabulatrice (page 128) : « Les fariboles sont précieuses, miraculeuses. Elles nous permettent, les yeux fixés sur l'idéal, de tenir le coup dans l'adversité. ».

Quelle joie d'avoir lu ces deux livres en même temps ! Magie de la littérature s'auto-illustrant comme un miroir magique !

Enfin, je dois saluer l'écriture de Stéphanie Hochet. Outre quelques belles références, vous trouverez dans ce livre des petites perles de réflexions, servies par une écriture très soignée. Comme Karl, le style de ce roman est hargneux mais s'inscrit toujours dans une rigueur qui fait plaisir à lire dans le lot des jeunesses littéraires. 
par lethee publié dans : Lectures 2008
ajouter un commentaire commentaires (0)    créer un trackback recommander
Samedi 24 mai 2008
Ce sont les professeurs des écoles qui doivent être contents avec cette petite série à la fois ludique et très instructive ! Les voyages de Tom et Léa se poursuivent à travers les âges et chacun d'entre eux est apparemment un motif d'étude scientifique pour l'un et d'imagination pour l'autre ! Chacun des deux personnages joue le rôle de "régulateur" pour l'autre : quand Léa désobéit, Tom la réprimande. Quand Tom fait preuve de balourdise, c'est sa soeur Léa qui les tire du pétrin.
Tout y est : Tom étudie l'histoire, de manière scientifique, en prenant des notes. Le point de départ des aventures est le livre, et Tom se charge de rédiger chaque fois une synthèse de celles-ci. Par ailleurs, le Tome 2 ne perd rien de son côté ludique. En effet, l'énigme autour de l'identité du propriétaire de la cabane demeure. C'est au petit  (ou grand) lecteur de le découvrir.
Cette fois, nous passons de la préhistoire au Moyen Age. Le vocabulaire y est fleurissant : douves, machicoulis.. et l'auteur n'omet aucune définition. Le héros se sert de ces nouvelles connaissances, et par conséquent, le lecteur en profite !
A bientôt pour le tome 3. Suivra-t-il encore la chronologie ?
par lethee publié dans : Littérature jeunesse et BD
ajouter un commentaire commentaires (0)    créer un trackback recommander
Lundi 19 mai 2008
Pouce ! Entre la fin de L'art de la joie, celle du livre de Nancy Huston, et celle de La littérature prend le maquis, je m'offre un petit voyage chez les petits...

C'est ainsi que j'ai démarré la journée. J'ai ouvert l'excellent tome 1 de la Cabane magique, trouvaille géniale ayant sans doute inspiré un peu le film Jumanji, mais mille fois mieux exploitée. Ce tome 1 s'intitule La vallée des dinosaures. Cette petite collection parue chez Bayard Poche raconte les aventures de Tom (9 ans) et Léa, sa soeur de 7 ans. Tous deux se promènent dans une forêt proche de chez eux. Un jour, ils découvrent une cabane construite dans un arbre, perchée très haut. Le premier défi des enfants qui entament la lecture de cette collection est de découvrir, au fil des parutions, le propriétaire de la cabane. C'est une première manière, très ingénieuse et bien connue, de faire participer l'enfant à la lecture en la rendant ludique. Bien loin de la passivité, intrigué par cette énigme, le lecteur (si vieux soit-il...) se prend à l'histoire. Celle-ci est d'autant plus séduisante que la cabane est remplie de... livres ! Ah... la mise en abîme intelligente du héros qui aime lire.. et auquel chaque enfant va sans doute s'identifier !
Le voyage de la lecture devient réel pour le héros, puisque Tom et Léa vont parcourir le temps, grâce à la cabane magique, et à l'approche de la lecture, des ouvrages. Alors la véritable magie s'opère, là, entre nos mains : nous sommes nous aussi du voyage. Qui de nous ou des héros voyage le plus ? N'est-ce vraiment qu'une histoire d'imagination ?

Ce qui est vraiment magique dans ce petit livre de 75 pages, c'est la manière dont l'auteur nous fait entrer dans le monde des enfants. C'est la réussite d'un univers dans lequel sans nul doute les enfants vont pouvoir s'attacher au monde du livre, à sa magie, à ses voyages... car au bout du compte, sans aller jusqu'à toucher les dinosaures, il s'agit véritablement d'un voyage romanesque très bien construit, finement pédagogique, et dépourvu de ce qu'on trouve habituellement trop dans les livres jeunesse : une morale simple et trop bien visible pour les adultes. Là, petits et grands vont plonger tête baissée dans les pages et prendre leurs souhaits pour des réalités !
par Léthée Hurtebise publié dans : Littérature jeunesse et BD
ajouter un commentaire commentaires (0)    créer un trackback recommander

Calendrier

Juillet 2008
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>

Recommander

Cliquez ici pour recommander ce blog

Album photos

Recherche

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus